Mots-clés

, , , ,

index

Depuis des années, des décennies, depuis l’invention du cinéma peut être, des mômes cherchent l’adaptation en film du livre à lire pour l’école. J’ai eu cette impression étrange en ouvrant ce livre, comme si je lisais le livre pour éviter de voir le film. Enfin, c’est plus compliqué que ça, comme tout est toujours plus simple on se complique la vie pour avoir à la démêler après.

L’adaptation de Boorman est un tel classique, à juste titre, du cinéma des 70′ qu’il ne m’était jamais venu à l’esprit qu’à l’origine il pouvait y avoir un roman. Roman d’autant plus singulier qu’il fut écrit par un poète, puisque l’auteur a consacré la majeure partie de son oeuvre à la posée., de fait sans « carrière médiatique » difficile de se pencher sur l’oeuvre originelle (d’autant que la bande originale du film pouvait vous donner d’autres pistes à suivre). Difficile donc d’ouvrir ce livre avec l’esprit vierge de tout image. En prime, le fait que le film est inspiré Cimino m’était déjà connu et le coup de la métaphore sur la guerre (bien que celle du film soit sans doute celle du Vietnam alors que le romancier a participer à la seconde guerre mondiale et à celle en Corée) n’a rien d’original.
Plus encore que dans « premier sang » (rambo) je me sentais trop plein d’un imaginaire de substitution, à la lecture des prénoms les acteurs du film surgirent derrière mon crâne. En plus ce n’est pas comme si le film était une adaptation lointaine du roman, il lui est vraiment fidèle, il suit les actions du livre, délivre une tension et une sauvagerie proches de ce que l’on peut lire, à ce rythme là j’allais devoir me cantonner dans un exercice de comparaison entre deux oeuvres sur deux supports différents et dieu que je déteste ça.

Les pages se succédant je m’efforçais de ne plus penser à tout ça, de me dire que… les pages se succédant le film ne passa pas au second plan, bien au contraire… les pages se succédant l’air se fit plus humide et j’avais sacrément besoin de me réchauffer (comme lorsque sous une tente au milieu de nul part, glacé par le brouillard qui tombe on se souvient que l’hypothermie n’a pas besoin de température négative pour vous tuer et que l’on espère pouvoir râler sur des chaussures trempées par la rosée au petit matin). J’avais froid et je n’avais pas grand chose de littéraire à me mettre sous la main… les pages se sont succédé et il a fallut qu’un frisson me fasse sursauter, que la lumière naturelle soit trop basse pour que je puisse continuer à lire pour que je comprenne l’ouvrage. Du moins que j’en comprenne le pouvoir.

Ce roman n’est peut être pas un grand roman, après tout il traîne sacrément en longueur si on a déjà vu le film, sa construction est on ne peut plus classique, le style reste de granit même au pire de la tension, les personnages restent des archétypes pour mieux permettre au héros de briller au premier plan, mais ce roman est une grande histoire.
Il existe plusieurs moyens de reconnaître une bonne histoire, si elle est drôle et que vous la connaissez mais que vous décidez de l’entendre à nouveau c’est un bon point, si vous pensez ne pas avoir peur au début et qu’à la moitié vous vous mettez à chercher quelque chose à serrer dans le noir c’est qu’elle ne doit pas être si mal. Dans ce cas précis, c’est quand vous sentez vos tripes vous faire ressentir leur présence, que votre souffle se raccourcit, que vos doigts se crispent sur la tranche, que vous rétractez vos jambes, que votre nuque se contracte.

Le style de granit ne bronche pas à l’arrivé du danger (que l’on a pressenti, mais il faudrait un lecteur vierge d’expérience visuelle pour certifier cet état de fait), les phrases ne tremblent pas sur leur base, rien ne bouger tout est tendu vers cet instant décisif et quand, ensuite, tout bascule, rien ne bascule. L’action prend une autre tournure, la sortie en canoë se transforme survie extrême mais rien ne change dans la façon de dire le monde, tout passe par le ressenti.

A la manière d’un Polanski dans répulsion Dickey nous porte dans un quotidien pesant, détaillé, trop tranquille, ennuyant, il nous plonge dans un pittoresque de roman (c’est le cas de le dire) des amis par habitudes s’ennuie dans leur routine citadine, seul l’un d’entre eux semble vouloir se frotter au monde mais il paraît rester dans une vision survivaliste déconnectée du réel, seule un peu d’érotisme paraît égailler ce tableau même pas déprimant. Une carte postale de grand espace à coup de 4×4, d’arc pour faire joli, d’adultes jouant au scout, de moustiques énervants, d’anecdotes sur la nature de l’autre côté de la vitre d’une voiture, ça sent le plastique et la viande sous vide dans ce rêve de nature writing pesé et emballé, un émerveillement à la petite semaine (c’est peut être le point le moins visible dans le film qui pour d’autres impératifs narratifs fait de ces citadins des personnages plus hauts en couleur, plus marqués, plus hautains aussi).
Nous sommes dans cette capacité qu’a notre société moderne de goudronner les routes de randonnées.
Puis, au-delà de la rencontre fatale (je ne vais pas m’attarder dessus, elle reste culte et flippante !) cette nature passe au premier plan ! Fini le goudron, désormais l’ours traverse le sentier et prendre une photo est le dernier de vos soucis, l’adrénaline fait faire demi-tour à vos douleurs imaginaires et à vos petits bobos, la moindre odeur devient suspecte, vous vous mettez à penser ours pour ne pas être dévorer, pour savoir quoi faire.

La transition a lieu, les rochers deviennent coupant comme des lames de rasoirs, l’eau est glacée et tueuse, la nuit est une alliée autant qu’une traitresse, les fouillis des arbres devient d’une opacité d’encre, vos sens sont en éveil, vous ne faîtes pas corps avec la nature dans un stage de votre confrérie zen mais avec l’hostilité du monde ce qui inclut l’hostilité de votre âme.
Faire corps avec la nature pour sa survie c’est faire corps avec l’ennemi, c’est penser comme l’ennemi, c’est agir comme lui, c’est se donner le pouvoir de céder aux mêmes caprices et aux mêmes délires.

Les grands espaces, la beauté sauvage, la roche qui racle, l’eau qui noie, le soleil qui brule, la flèche que l’on tire pour tuer, tout cela passe au premier plan, tout cela tient dans l’impératif de la survie.
L’intelligence de l’auteur c’est de parvenir à nous faire ressentir cet état d’âme (et non cet état d’esprit) à nous en faire goûter la chaire et de ne plus la lâcher. Bien souvent après une introduction si « posée » et une transition si brutale, le retour à la vie « normale » se révèle impossible ou traumatisante, mais en affrontant l’épreuve du témoignage, de la version crédible, de l’histoire qui tient la route le héro doit faire preuve de la même force, de la même agressivité, d’un déterminisme farouche.

Ce roman est un roman angoissant, plus le héros s’enfonce (par nécessité) dans sa mission, plus il nous livre ses choix, plus il entre en communion avec ce qui l’entoure, plus la vallée semble se replier autour de nous cherchant à nous engloutir dans son ombre.

La comparaison n’a pas lieu d’être, elle suppose une neutralité qui est loin d’être de mise tant ce qui est évoqué dans ces pages danse en nous.

On donnera, encore une fois, un coup de chapeau à la traduction, le travail de monsieur Mailhos est superbe !

Publicités