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Il y a de cela quelques mois la meilleure émission de radio du monde recevait l’éditeur Gallmeister pour la sortie des premiers tomes de sa collection Neopolar (dont j’ai déjà parlé de quelques titres si je ne m’abuse). Content d’écouter parler le monsieur, je le fus moins au détour de quelques propos.

Sur le coup, je me souviens avoir eu envie d’écrire une sorte de billet d’humeur, puis d’en parler au moment de ma lecture d’un bouquin de cette nouvelle collection et puis les choses passent, les quartiers se vident et je ne voyais plus vraiment l’intérêt de retenir ce moment. Seulement certains des mes neurones semblent en avoir décidé autrement, à peine l’ouvrage de miss Babitz refermé que le ton du propos revenait frapper à mon oreille interne. En substance, et parmi des choses plus ou moins pertinentes, l’éditeur se targuait de ne pas apprécier les thrillers, du moins les polars lissent proposant les péripéties (sur 542 pages) d’une policier parfait de fausses pistes en fausses pistes, j’avais alors pensé à « dark tiger » et à quelques autres présents dans sa collection, à cela il préférait les polars plus viscéraux plus de behavioristes plus directs avec leur attaque directe et tranchée, il préférait cette démarche de raconteur d’histoire, de conteur, plutôt que celle plus européenne refusant le roman et préférant les histoires d’écrivains qui essaient d’écrire, on pouvait également l’entendre parler de la notion de « style », de « belle phrase » qui semblait hanter l’écriture européenne. Des propos surprenant parce qu’en y réfléchissant deux secondes je trouvais pas mal de contre exemples dans le catalogue même de la maison d’édition, et puis même si l’aspect « promo » de ce type d’entretien et de propos amène à faire des raccourcis, il me semble que l’émission en question laisse pas mal de temps de paroles à ses invités, du coup je m’en étais étonné (un peu offusqué en fait parce que pour moi réduire la littérature européenne, française, de papouasie nouvelle guinée et de où l’on veut à la question du « style » avec un jugement définitif c’est tomber dans les conseils de bernard dont je vous avais déjà causé).
Je ne voyais pas, je ne le vois toujours pas, où il voulait en venir. Si le style défini un individu, sa patte, sa marque, alors les « belles phrases » d’un Balzac n’ont pas de rapport avec celles d’un Zola ou d’un Hugo et la beauté baudelairienne laisse en son sillage quelque chose de la pourriture noble qui n’a rien a envier à pas mal d’écrivains nord américain, il ne me semble pas non plus que nos librairies croulent sous les écrivains actuels faisant preuve de virtuosité stylistique. Ou alors, on prend le style comme la marque non plus d’un individu mais d’une époque, d’un courant, d’une société mais là encore difficile de ne pas se dire que la collection en question est construite, peu ou prou, autour de cette notion, autour de similitudes, autour de traits remarquables et donc de style.
Ce mot de style, lorsqu’il est engoncé dans un cercueil de préjugé me provoque toujours un frisson d’hostilité.
Mais bon, dans le même temps l’éditeur en question faisait référence à « bel ami » comment lui en vouloir (sans compter que compter Ross McDonald dans sa collection c’est penser en terme de style, aussi) ?

Le rapport avec l’ouvrage qui nous intéresse est ténu (c’est le moins que l’on puisse dire), mais ce livre (inédit en français si je ne m’abuse) de cette chère Eve, n’est pas du nature writing, n’est pas une grande histoire que l’on raconte au coin du feu, n’est pas marqué par un style particulier (en fait si, mais là il faudrait que je sorte ma trousse à outils stylistiques, et son souci à cette trousse c’est qu’elle a tendance à jouer au docteur maboul version bucheron canadien, une fois terminé il ne reste plus rien du candide lecteur qui sommeille en moi, ne reste que la découpe chirurgicale de l’analyse… et, croyez moi ou non, c’est d’un ennui mortel), bref, plutôt qu’un long message sur le pourquoi du comment du catalogue et des choix éditoriaux, il suffit de lire cet ouvrage pour se dire que le bazar et le bordel règnent encore dans les prises de décisions et que c’est là l’essentiel.

Il en va de se livre comme des photos de Pamela Courson, que l’on soit partisan de la thèse de son implication dans la mort mystérieuse de Jim ou non on ne peut que comprendre le pourquoi de leur relation (tumultueuse ou non), ces photos nous rappellent la candeur et la naïveté des couples amoureux (loin du fastes creux de cannes la braguette comme disait le poète).

Puis se livre arrive presqu’a point nommé avec ses quarante années de retard. On fait mine de ne pas le voir mais périodiquement les usa nous font une crise de conscience et on prend la redite cynique pour de la nouveauté. Récemment les premières saisons des aventures de Hank Moody nous montraient l’envers du décor hollywoodien, mais comment ne pas se souvenir des premiers breat easton ellis, comment ne pas voir la recette consistant à récupérer jusqu’au discours de l’ennemi pour mieux le vendre ? et puis s’acheter l’ennemi quoi de mieux pour le faire rentrer dans le rang, ça marche même post mortem suffit de regarder les hommages à ce bon vieux Bukowski.
Élever le cynisme, le vitriol au rang d’objet commercial, de gadget pour festival indépendant ou petit éditeur voilà une facette du rêve américain qui fait mal.
Où plutôt qui fait mâle.
Car, nous l’aurons compris, Eve Babitz creuse l’ornière cynique, réaliste et crue dès les années 70, à peine le summer of love terminé qu’elle raconter la beauté du soleil sous une bonne dose de smog, sauf que contrairement à pas mal d’écrivains, scénaristes, acteurs, réalisateurs, producteurs puisant de temps à autres à la même source Eve est une femme et ça change pas mal de choses.

Eve Babitz n’est pas n’importe qui, déjà elle vous fera percevoir l’art de Duchamp et les échecs d’une autre manière, ensuite on lui doit les pochettes d’albums cultes (et dans l’amérique des années 60-70 signer des pochettes d’albums ce n’est pas rien), si l’on s’attend à une sorte de version pop des magasines « pour femmes » aseptisés et commerciaux on risque d’être surpris, dès les premières pages les bouffées de Hunter S Thompson et de Bangs nous sautent à le figure, le partie pris de l’autobiographie lorgne plus vers ses ornières ci que vers l’enfance de cette Sarraute là, tant pis tant mieux, toujours est-il que l’on se retrouve avec les confidences d’une époque.

Des confidences d’un abord primesautiers, on virevolte de rencontres amoureuses en rencontres amoureuses, le symbole de l’amérique perdue, plus vieux, plus brute, plus noble ; un jeune fan entraîneur et « vigneron » à ses heures, une belle jeune femme, presqu’un ami et une belle jeune femme; la liberté amoureuse et les découvertes du début donnent aux premières pages un ton enjoué, on se croirait sur la côte ouest des années 60. Pourtant, très vite, la superficialité reprend le dessus, les idylles concrètes ne mènent à rien, à des anecdotes, des moments que l’on souhaite garder, des impressions mais à rien de durable, car tout ramène à LA est la cité des anges est un grand plateau à paillette, un plateau où le spectacle ne s’arrête jamais. Finit l’amour libre sans drogue synthétique, finit l’amour sans amertume, sans gueule de bois, sans la clarté blanchâtre qui tape dans le fond du crâne à faire passer une migraine à aura pour une arrache de pansement. Le ton reste léger, presque puéril parfois avec des candeurs de petits filles riches, pourtant la richesse la narratrice en profite par intermittence, par le biais des autres car ses maillots de bains son élimés et que les restaurants chics il faut se les faire offrir de même que les plages privées.
Le luxe, les caprices, les soirées demi-mondaine, les acteurs de feuilletons, c’est la tristesse qui s’empare de nous lorsque l’on voit Marylin au bras de Miller dans New York, difficile de ne pas voir la vie brisée, difficile ici de ne pas voir le miroir aux alouettes, les ordures à la fin de Woodstock, le rock mis trop fort qui brise les crânes de noceurs tristes.

L’auteur joue beaucoup sur les lumières (sur la météo en général même si elle n’aime pas ça), sur le constant aveuglement d’une journée qui n’en finit pas, d’une errance désabusée. Pourtant, il y a un sourire aux lèvres constant dans ces pages. La part féminine ne se trouve pas ici, je le précise avant que l’on ne puisse croire à un étalage de lieu communs, si l’héroïne se met en scène en tant que femme c’est autant pour son étonnement à aimer l’amérique, pour ses désillusions amoureuses, pour la vision qu’elle a de son corps (conscience de ses atouts, de son charme et de ses kilos), pour l’imagine qu’elle donne des régimes (déjà ! et dire que je suis passer devant une boulangerie pâtisserie qui proposait du sans gluten… vraiment rien de neuf sous le soleil consumériste), de sa peau, de sa sexualité, des conseils maternelles qu’elle reçus. Sans en parlant de cette trivialité, de ce quotidien d’insatisfaction et de quête que Babitz rend compte d’une féminité vraie, parce qu’elle parvient à éviter l’écueil de la confession intime et impudique. S’il ne s’agissait que d’un « journal de bord », il nous faudrait nous tourner vers ces ersatz de parution mensuelle ou un mannequin, un écrivain, un sportif, un ce que vous voulez nous conte (et nous compte) « l’envers du décor » de son milieu à grand coup de rouleau à pinceau tenu par un nègre , or ce n’est pas le cas ici, ici il s’agit de littérature.
La science du collage de l’auteur fait mouche, les images s’agglutinent les unes aux autres pour former un tout qui n’a rien de faussement cohérent mais qui imprime durablement les sens.

Comme ce n’est pas Kubrick proposant une utilisation nouvelle du fémur de 2001, l’auteur n’impose pas une vue cynique ou acide de son univers, on s’éloigne autant des premières pages de Karoo que des confidences faîtes à un fauteuil à oreille de l’Est. La crise de cynisme dont je parlais plus haut est certes perceptibles dans ces pages mais plus comme décor que de l’intérieur. Le sentiment premier qui se dégage de ces pages est celui de la lassitude. Un existentialisme las qui tranche avec la voluptueuse et généreuse verve de l’auteur.

Pour cette impression douceâtre, pour cette mirabelle qui annonce un hiver rigoureux, ce livre mérite une lecteur attentive (et estivale bien plus qu’hivernale, car cheminée ou pas c’est un coup à y laisser sa peau!) et puis sans délaisser « love street » et autre perles de Pearl, les amateurs de musique jetterons une oreille attentive à Nicki Bluhm comme bande sonore idéale de l’ouvrage!

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