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L’humilité a un avantage indéniable, en plus d’être une vertu non négligeable, elle permet de faire passer de l’incompétence pour du savoir vivre. Parce que dire qu’il faut être humble face à un tel texte est une évidence, un truisme des plus commodes permettant au lecteur de laisser tout le boulot aux courageux experts avant de s’en retirer vers d’autres lectures.

Qui ne se souvient pas de la Vicomtesse de Bauséant ? ceux qui n’ont pas (encore) lu le Père Goriot sans doute, pour les autres elle incarne à jamais cette figure mythique du tout Paris, des salons, de la bonne société, esprit libre, ouvert, jeune, intelligent, figure de la réussite, d’un certaine féminisme (disons pour faire vite qu’elle permettait à la femme d’existait autrement que comme représentation sociale) elle est celle par qui Rastignac (de sa famille) pu entrer dans Paris. La rencontrer ici pour la première fois ne permet sans doute par de mesurer la profondeur de sa honte, l’humiliation qui est la sienne. Marquait au fer rouge du bannissement de la bonne société, son statut de femme abandonnée la poursuit jusque dans une Province d’ennui marécageux, une province où l’on végète même en bonheur c’est dire.

En revanche, connaître cette chute, en appréhender la valeur (fut-elle négative) permet de cerner l’aspect presque mythologique du récit. S’il s’agit de la naissance d’un amour, d’une rencontre amoureuse forte comme seuls les romans peuvent en livrer (bien qu’encore une fois ce récit fut inspirer à l’auteur par un fait réel) ce moment repose sur deux contrastes forts et l’un d’eux est provoqué par le déchéance dont la vicomtesse est la victime.

L’autre contraste est celui opposant le tumulte passionné d’un jeune parisien venu en Normandie pour raison de santé et la ville dans laquelle il échoue. Cette ville, l’auteur en fait un portrait saisissant dans les premières pages de sa nouvelle. Une aristocratie vieillissante et recluse dans des idéaux patriarcaux d’un autre temps, une bourgeoisie rutilante de sa propre fatuité, une religion pour coureur d’absolution à la petite semaine et toutes sortes de parasites tous plus ou moins assumés. Ces quelques pages forment un incipit frappant de crudité et de rudesse, l’auteur y décrit un monde qui se veut à l’image d’un passé réinventé et d’un Paris postiche, il ne moque pas la vérité de la province mais bien une fausseté de mélasse à laquelle tout le monde s’accoutume et finit par adhérer. Même notre jeune et impétueux héros commence à ressentir les effets émollients de cette verrière sociale où rien ne bouge, où rien ne doit bouger. Cet immobilisme là, ce constant jugement d’une fausse morale sur les faits et gestes de tout à un chacun interdit les initiatives et les individualités, tout le contraire des rues grouillantes d’un Paris du possible. Forcément ce portrait peu flatteur (mais ô combien réaliste et vrai, on en croise encore de celles que le poète nomme des « provinciales de petites bourgeoises » et de ces faux salons, ces faux châteaux pour bouteilles de faux vins, ces faux nobles, ces faux mâles confondant agressivité gratuité et rudesse du terroir) tranche avec l’impétuosité d’un jeune homme en quête de vie et d’aventure.
Quoi de mieux qu’une mystérieuse vicomtesse recluse dans sa propriété et ne souhaitant pas voir le monde pour attiser les feux de la curiosité et de l’amour ?

Souvent, à raison, le penchant pour la physiologie, les descriptions, les parallèles entre le dedans et le dehors, le paraître et l’être illustrent et permettent de cerner (à défaut de comprendre) l’oeuvre de Balzac, d’en admirer les contours, d’en suivre le parcours, mais il ne faut pas oublier les élans littéraires, les épanchements humains, la force vive. C’est pourquoi, si subtil et beau ce récit fut-il, il convient de ne pas en négliger l’aspect biologique, le mouvement naturel par lequel advient l’amour. Soudain, par le seul biais de la volonté le sublime (et non plus le pittoresque pour ceux qui suivent) surgit du paysage, soudain l’amour univoque, total, insoumis, infini surgit d’un caprice.
Bien évidemment ce jaillissement vital est à comprendre en comparaison d’avec l’immobilisme d’une ville qui se veut paisible alors qu’elle est un mouroir de l’âme, tout autant que d’avec le couvercle de plomb raisonnable que la vicomtesse a posé sur ses émotions, l’amour seul illumine cette grisaille pesante. Mais, au-delà de l’effet littéraire, l’auteur réaliste n’est jamais loin, cet amour est crédible (même si on ne le sait tirer d’une histoire vraie) parce qu’il n’est ni prédictible, ni raisonnable.
Pour le vivre, il faut s’enfuir, changer de décor, de pays, il faut s’offrir une rêverie, un écrin qui lui est dédié (que l’on possède, contrairement à la Grenadière).

Si l’auteur passe tant de temps à décrire la naissance de cet amour c’est pour nous en faire sentir la flamme. Les futurs amants se comprennent à demi-mot par lettres interposées, l’utilisation de l’épistolaire est une percée sans fard, brutale, dans l’intimité , une fois les mots écrits, la chose dite, si l’autre vous comprend, il n’est plus possible de revenir en arrière. La longue introduction de l’histoire, cette brume pesante et sourde, cet acouphène de déprime mène aux premiers échanges, à la possibilité d’une intimité et d’une confiance (retrouvées pour la vicomtesse).
Cet élan du coeur, cet amour est naturel, biologique parce qu’il est écrit, le mot est sapide, plus que cela il rend ses couleurs au monde.

Dès lors, une fois le mouvement lancé Balzac n’a plus besoin de raconter l’intime, de raconter l’amour en Suisse, l’idylle, le bonheur se passe de description. La confiance partagée n’a pas besoin d’être dite ou retranscrite c’est une opération de dépendance mutuelle qui s’auto-suffit.

Si la construction est dramatique, tragique, le rythme lui ne l’est pas, du moins pas exactement la fin est brutale, sèche, sans retour ou recours possible, mais elle ne résout rien.
La faute de Gaston, son acception du marasme bourgeois, cet affront d’un nouvel abandon qu’il jette à la figure (et à l’honneur) de sa bien aimée est à peine traité par Balzac, la force du camouflet de la trahison suffit à faire comprendre l’ampleur du choc à un lecteur abasourdit.
Forcément entre ce choix, la maladresse de ne plus comprendre le jeu de l’intime (celui des lettres qui réclament que l’autre nous comprenne à demi-mot et se lance à corps perdu dans le geste amoureux), la menace de suicide de la vicomtesse, l’incompréhension, l’image de cette femme absente qui massacre un morceau de piano et le suicide final de Gaston, le lecteur ne peut rester que sous le coup d’une émotion des plus vives.

Pourtant, on remarquera que Balzac ne termine pas son récit sur cette note funeste, cela aurait laissé croire à une possible compréhension de la part de la vicomtesse, cela lui aurait, en quelques sortes, laissé la possibilité d’un deuil, ce qui n’est pas le cas. La vicomtesse reste sur l’image d’un accident ou du moins semble ne pas vouloir s’avouer la raison du geste de son amant.
Cette incommunicabilité, cette puissance du sentiment abandonnique, donne à l’ensemble de la nouvelle une teinte tragique et pessimiste. La percée de la grisaille cède la place à un voile de noirceur de plus funeste et des plus définitifs qui soit : la mort de l’être aimé ne résonne pas comme un sacrifice ou une repentance, elle reste sans écho.
Quoi de pire que la solitude du chagrin ?

Balzac a rayé les derniers mots du récit laissant le lecteur dans une position affreuse et douloureuse. Il est des textes qui font mal, la femme abandonnée est l’un de ceux là, il transpire de la douleur amoureuse, une douleur organique que l’on ne peut loger et avec laquelle la littérature (et l’art en général) se démène depuis tant d’années. L’humilité de ne pas vouloir trop en dire, c’est également une certaine pudeur, car parler de tel texte c’est toujours parler de soi.

Ce texte, résonne de nombreux thèmes qui parcourent l’entièreté de la comédie humaine, moins complexe ou « aboutit » que d’autres il brille par sa poésie.

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