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…Il faut bien se rendre à l’évidence que les épopées, toutes galactiques et intersidérales soient-elles, ont une fin. La question de la fin dans ce genre d’ouvrage se pose d’emblée tant est reconnu le fait qu’elle est bien souvent décevante. Comment parvenir à faire se conclure avec maestria autant de pistes aux étoiles ?

A ce jeu, l’auteur part avec l’avantage de ne pas proposer une interminable saga écrite au fil des succès de vente et dont la fin serait repoussée au fil des mois puis des années, il part également avec un récit planifié (nous l’avons assez évoqué pour ne pas nous en souvenir), de quoi nous rassurer.
Pourtant sa mission ne sera pas de tout repos, d’autant plus qu’il a pris le parti de faire monter la tension jusqu’au dernier moment et de nous livrer les clefs de son oeuvre dans les dernières pages.

Avant de revenir sur cette fin (et sur mon ressenti) allons faire un petit tour du côté de la « spiritualité » que j’évoquais la dernière fois.

Il semble évident que l’horreur a peu à peu désertée nos préoccupations première pour laisser place à une crise personnelle et sociale de grande ampleur. La dégradation des événements ici et là, et partout ailleurs, va forcer chacun des protagonistes à faire preuve de volonté. On pourrait dès lors affirmer que spiritualité devient une question de résolution, la résolution c’est en quelque sorte avoir le courage de ses actes. Un bon exemple étant ce personnage d’amoureux transit ne parvenant pas à déclarer sa flamme à sa bien aimée sur son terrain de prédilection, alors même qu’elle est en position de demandeuse, mais qui par la suite parvient à la suivre au milieu d’une ville infestée de possédés, la résolution de l’amour prend parfois une drôle de tournure, une tournure dramatique s’il en est.

Jusqu’à maintenant le romancier avait pris soin de laisser parler les faits, les actions, les moments prenant un malin plaisir à enfouir la joie et l’espoir sous un tombereau de mauvaises nouvelles (ce qui attend l’habitat de Dariat une fois son « saut » accompli par exemple ou encore la volonté des possédés les menant à un « paradis » face à une armée d’assaillants etc) ce qui parvenait à tisser des situations plausibles tout en tension et en frustration. Cela faisait également bien marcher le parcours picaresque et initiatique du héros.

Joshua passant du statut de héros de récit de science fiction début du siècle, avec bel astonef, fort charisme, belle nana qui se meut pour l’économie et pour l’égo, au statut de héros parvenant à fédérer une équipe, à penser aux autres, à obéir à des ordres et se mouvoir pour le maintenir le pacifisme de nations, pour finalement incarner la signification de son nom. Une trajectoire faite de répétition (mission 1 : tu as prouvé ta valeur, tu dois te rendre à tel endroit, mission 2 : tu as prouvé ta valeur dans la mission 1 et tu as appris sur toi, tu as mûri, mission 3 : tu as…) et de variations pas forcément des plus subtiles mais forcément porteuses puisqu’étant, peu ou prou, les seules à ne pas être teintés de pessimisme (on notera également le statu quo constant de « tranquillité » et de « Ione » qui presque jamais ne changent d’objectif). La trajectoire du protagoniste principale représente par bien des aspects celle de l’humanité toute entière, de son passé et de son avenir. Ainsi, on ne dépasse pas vraiment le tableau des éléments archétypaux mais il faut bien du romanesque dans une telle accumulation de crises.

Si Joshua est mené à l’instinct (et à l’amour) c’est également le cas pour la majorité des protagonistes principaux que l’on suit, même (et c’est une chose importante à signifier) pour les méchants !
Des parents sont résolus, par delà la mort, à sauver leur enfant, une fanatique guerrière est résolue à être obéit et à fonder une harmonie militaire (la douce dystopie ), Fletcher est résolu à protéger Louise sans rien en retour que la validation de son code moral, Quinn est résolu a apporté le mal dans l’univers etc
Toutes les crises sont marquées du sceau d’une résolution inflexible. A tel point que cela prend parfois une tournure étonnante, comme un Al Capone capable de faire preuve d’amour et de dévotion, ou stupide avec le personnage de Kiera qui à se prive de plus en plus de liberté pour survivre sottement. En mettant en avant une telle constance on comprend comment Hamilton en joue pour structurer son récit, pour valider des comportements qu’il n’aurait pas été possible de faire passer pour crédible aux yeux du lecteur. Voir Louise, se jeter dans la gueule du loup au nom d’un espoir têtu et naïf, n’a prend sens que parce qu’elle fait preuve de ce trait de caractère depuis quelques milliers de pages. On comprend alors qu’évoluer ne signifie pas s’améliorer et encore moins renier des idéaux ou des façons de vivre, que cela requiert une part de sacrifice, d’abandon de soi et d’acceptation de l’autre.

Une évidence altruiste qui va prendre différentes formes selon les protagonistes en jeu, des formes parfois naïves, parfois stoïques (on pense à la mission de ce faucon qui décide de maintenir un équilibre des forces), parfois aveugle mais qui vient contrebalancer la machinerie dramatique mis en branle jusque là.

Ce qui permet à un tel humanisme d’exister c’est bien la crise du retour sur terre des âmes des morts, mais c’est au final le retour sur terre et la découverte du bureau directeur de la terre et par extension de l’univers : le B7.
Sorte de contrepoint nébuleux, complotiste, ultralibéral (tu m’étonnes!), omnipotent et amoral de notre G7 actuel (qui est déjà bien gratiné), ce conglomérat dirige le monde, une groupe de privilégiés quasi immortels (en cela la volonté d’immortalité de Staton dans le premier tome trouve ici un écho des plus frappant) de quoi réjouir les plus révolutionnaires réalistes des lecteurs.

Ce nouvel engrenage permet à l’auteur de rentrer de plein pied dans la politique. Si, comme nous l’avons vu, dans les tomes précédents les décisions politiques ou militaires semblaient dictées sous l’emprise d’un pragmatisme assez déroutant, on s’aperçoit que ce château n’était qu’une forteresse de papier. Ceux qui dirigent sont bien les membres de ce groupe, un groupe antédiluvien formé plusieurs siècles auparavant et qui ne vise que l’expansion de ses valeurs et de son mode de vie, quel qu’en soit le coup. Arriver sur terre, c’est comprendre que le climat fut sacrifier, que la conquête des planètes n’a permis qu’un agrandissement des sociétés existantes, les différences religieuses, sociales, culturelles que l’on connaît des siècles après les découvertes spatiales ne sont que les formes vieillies de celles qui existaient auparavant sur terre, que tout cela est maintenu par la cohésion d’un commerce tout azimut, les différences sociales subsistent, de même que les préjugés ou les niveaux de vie, de plus ces disparités se retrouvent à tous les niveaux (consommation de biens, soin, éducation etc).
Une situation dont on mesure l’ampleur lorsque la terre est touchée par les possédés. D’une part parce que les dirigeants se disent qu’il serait de bon aloi de la terraformer (terraformer une planète revient à la rendre compatible à la vie telle que nous la connaissons sur terre, en modifiant son atmosphère par exemple; il est donc paradoxal ou du moins marquant d’avoir à terraformer la terre elle-même, cela montre à quel point la situation écologique est terrible), d’autre part lorsque ces dirigeants perdent de leur pouvoir les puissances politiques en place dans l’univers (celles là même que l’on jugeait pragmatique jusqu’alors) décident de les remplacer, de profiter de la situation pour s’approprier le pouvoir, l’économie, la militarisation la culture… bref, le pragmatisme de départ montre sa facette opportuniste.

A ce changement moral (qui va à l’encontre de la résolution spirituelle) s’ajoute la rencontre avec une nouvelle espèce xéno (extraterrestre), une rencontre qui donnera lieu à quelques scènes d’actions bien senties (mais cela on le sait Hamilton les maîtrise) mais surtout au dilemme moral consistant à faire bénéficier une civilisation d’une technologie pour laquelle elle pourrait ne pas être prête. Là encore, Hamilton a du mal à sortir des archétypes (et des poncifs) puisque si proche de la fin du roman on se doute de là où il nous emmène et qu’il est difficile de ne pas réfléchir à notre propre histoire (plus ou moins récente) et à notre propre préjugés. Pour fonctionnel qu’il soit cet ajout me semble un peu trop « tout tracé », il ne laisse pas assez de place au lecteur qui se sent obligé de suivre le parallèle, qui n’a pas de décision à prendre, d’angle mort moral, ce qui est dommage.

D’ailleurs, en réglant chacune des situations, en les faisant s’imbriquer à merveille l’auteur semble ne pas vouloir prendre de risque, ne pas vouloir que la structure de son roman puisse céder sous le coup de telle ou telle critique formelle ou que le lecteur soit livré à lui-même. Cela reste dommageable, car certaines zones d’ombres auraient données plus de poids (à mon sens) à un univers qui prend de plus en plus d’ampleur au fil des pages. De plus, à tout vouloir finir l’auteur frustre forcément son lectorat, qui aurait voulu en savoir plus sur tel épisode, qui aurait voulu connaître la résolution précise d’un autre, qui aurait souhaité une description plus exhaustive de tel monde.

Bien heureusement la portée politique du récit ne rentre pas dans des considérations aussi directives que celle d’un Flashback, mais elle reste néanmoins assez appuyée. Je prends ici le parti de dévoiler la fin du roman, attention aux yeux si vous ne la connaissait pas, lorsque Joshua se « transformer » en messie, qu’il règle tous les problèmes et les conflits, il est intéressant qu’il le fasse d’un point de vu social, c’est à dire qu’il ne puisse pas « faire évoluer » l’humanité mais qu’il lui en donne les moyens. Que ce moyen soit de la faire revenir à un univers connu, fini, de faire s’arrêter son expansion pour qu’elle se focalise sur le social et l’individu plutôt que sur le commerce et le profit, est une position autant politique que spirituelle, mais une position assez originale et probante. Ainsi, on ressort de ce long roman avec une certaine frustration (bienvenue) mais également des idées en tête, du moins des pistes de réflexion, car il est vrai que nous sommes bel et bien conditionnés à refuser la naïveté et le partage, et à accepter la main mise d’un libéralisme mondial (nul besoin de voir des complots partout, il suffit d’acheter un joli smartphone) sans broncher pour se rendre compte que Huxley avait plus que raison. Il faut être résolu (c’est à dire aussi un tant soit peu désespéré) pour parvenir à sortir de ce carcan.

Seul bémol (il y en a plusieurs, le roman s’avère plus lent et donc un peu plus long et fabriqué dans son dernier tiers et quelques situations semblent prendre une place démesurée, d’autant que l’action étant de moins en moins présente, on peut être frustré du manque de bravoure de certains passages) le choix d’en finir ainsi avec le méchant de l’histoire, une scène plus anthologique, dantesque aurait été de bon aloi et puis surtout, surtout cet idiot de héros choisit la blonde ! pffffff!

Un pavé à dévorer car il est construit selon un schéma efficace et connu, balisant le terrain pour le lecteur, tout en ménageant sa part de surprise et d’originalité lui épargnant la zone fantôme des longs romans bouche trou. Un roman qui navigue entre forte impression de déjà vu et bonnes idées, entre volonté de tourner les pages, scènes fortes et le zeste de réflexion bienvenu. Il y aurait beaucoup plus (et mieux) à dire, ne serait-ce que sur la manière de concevoir et de monter un tel récit, mais le risque en si peu de place et de mot reviendrait à repérer les techniques les plus utiliser, donc de revenir à des recettes, donc de mettre en avant les « astuces » des scénaristes, donc à faire croire qu’écrire pour plaire revient à appliquer des recettes… autant dire qu’il faut se résoudre à éviter cette voie.

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