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En quelques mots tout serait dit. Durant une journée, une nuit (ou l’inverse) chez un ami Balzac aurait composé ce texte tout en jouant au billard. L’anecdote elle-même nous place dans la littérature, surtout que le propos du texte renvoie autant à la vie de Balzac qu’à une véritable anecdote régionale. Il va nous suffire de poser les balises pour les suiveurs, le chemine est déjà tracé.

Le pays tourangeaux ou se situe l’histoire de cette nouvelle est celui là même où le jeune Balzac fut mis en nourrice, difficile de ne pas y voir de réminiscence quand l’action tourne autour de l’éducation de deux jeunes frères. Les amours de Balzac l’époque peuvent également éclairer le choix de ce lieux idyllique comme cadre. On se reportera également à un fait divers notoire de l’époque, fait que Balzac fait reprendre quasiment trait pour trait dans son récit. En bref, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une mystère femme venant à la campagne avec ses deux enfants, avant d’y mourir quelques mois plus tard, une tragédie classique mais laissant dans son sillage une aura de mystère et d’inconnue.

Une commande à honorer (pour la revue des deux mondes) un contexte amical, une anecdote, sans doute un peu de nostalgie et d’errance amoureuse, ceci explique sans doute le ton singulier de ce récit. Deux éléments semble à retenir.

D’une part le fait qu’il s’agisse de la chronique d’une mort annoncée, il se dégage de ce récit un parfum d’amande amer, une tristesse acide de celle qui nous saisie lorsqu’un souvenir douloureux oublié nous envahit à nouveau, nous laissant seul à déjà regretter la beauté de ce que l’on contemple. Il est difficile de ne pas penser que le naturalisme fait ici directement allusion à la nature, que la description de la maison fait partie d’un cadre plus large. La rivière, les terrasses, le chemin, les fleurs, les vignes, le soleil, toute le paysage se mêle dans une peinture pittoresque. Il est intéressant de noter que si le quotidien d’une nature en fleur peut cacher en son sein les marques de la mort et de la décrépitude à venir, si le beau peut recéler l’horreur, Balzac ne semble pas intéressé par le sublime ou du moins par une exaltation trop soudaine, trop évidente des sentiments. De même, que l’on passera d’un été resplendissant baignant le trio d’une lumière bienfaisant, à un automne du repli sur soi et de l’arrêt des sorties pour finalement rentrer dans l’hiver mortel; le jeune garçon apprendra quelques bribes de secrets de sa mère au fil des jours, il changera son comportement en fonction de ces confidences et non sous l’impulsion d’un sentiment transcendant. Il ne faudrait pourtant pas s’arrêter à une figure froide, à un exercice de style détaché de tout lyrisme, l’auteur ne rend pas une copie pour gravure touristique, il fait couler, inexorable, le temps qui passe nous menant vers une fin inéluctable que l’on ne parvient pourtant pas à accepter. C’est parce qu’on a entraperçu le bonheur que le malheur est si difficile à vivre. Le havre de paix de la Grenadière, se rempli d’autant de souvenir qui gonfleront les coeurs d’une mélancolie bien amer.
Cette déception à venir, cette anticipation du malheur, seul l’écrivain et non le chroniqueur, parvient à la faire ressentir au lecteur.

D’autre part, si on ne peut rester insensible à ce portrait tout en déprime (et quelque peu emprunt de misérabilisme), il reste une part si importante de non-dit dans ces quelques pages, qu’elle ne cesse de nous tourmenter. Qui est cette femme ? d’où vient-elle ? Qui fut son mari ? Qui fut le père des enfants ? Que ou qui fuit-elle ? De quelle vengeance fait-elle l’objet ? Quelle sera le destin de ses deux enfants ? autant de questions et tant d’autres qui restent sans réponses. L’anecdote se meut en mystère, on ne peut s’empêcher de ramifier le moindre indice, de chercher des corrélations et des explications. Il faut chercher ailleurs, dans d’autres oeuvres, quelques remarques supplémentaires, on apprend plus de détails sur le sort des deux frères dans « mémoires de deux jeunes mariées » et une note du Père Goriot aurait été plus explicite si l’auteur n’avait pas décidé d’en amoindrir la portée. Tout juste peut on supposer une histoire d’adultère, dont le funeste destin de cette femme et de ses enfants porte le sceau maudit. Mais ces éléments ne sont que cela, des éléments et non une réponse pleine et entière. En peignant un portrait incomplet, Balzac laisse parler son imagination et son coeur dans un texte sentimental et mystérieux à souhait.

On notera, pour finir, cette phrase amusante où des précepteurs ne peuvent faire autrement que de dire la vérité sur les progrès de son fils à une mère implorante, ce qui en dit long sur les habitudes pédagogiques (un élément qu’il est difficile de ne pas éclairer à la lueur de nos propres impasses sociales sur le sujet) , et puis cette demeure, cet écrin de paix est une location, ce qui en dit long sur la durée et la nature du bonheur que l’on peut y trouver, à peine y pénètre-t-on que déjà nous en sommes les souvenirs.

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