Mots-clefs

,

url2

…Nous en étions resté, avant cette infâme coupure balzacienne, sur la fin de la première partie de l’aube de la nuit, un suspense épouvantable nous faisait nous demander si l’auteur allait parvenir à gérer son univers, ses personnages, notre intérêt et le mélange des genres. Au terme d’une lecture jubilatoire, force est de constater que le pari semble réussi.

Après, il est certain que si les deux premiers volumes vous ont laissé de marbre, cette suite risque de vous frigorifier encore un peu plus (car le marbre ce n’est déjà pas chaud, quoi que sa symbolique puisse être, mais je sens que je m’égare). Alors que l’horreur semblait peu à peu déserter le premier volume, elle semble plutôt prendre une forme plus définitive (si l’on peut dire) au début de celui-ci. Une jeune et riche aristocrate vieille école se voit en effet poursuivie par une armée de « possédés » cherchant à lui faire subir bien plus que les derniers outrages, je vous passe les péripéties mais l’ambiance est particulièrement bien rendue (très cape et d’épée) et l’on comprend dans le même temps que l’horreur absolue aura dorénavant un visage plus singulier, personnifiée par un seul personnage (déjà connu par ailleurs mais qui va prendre des proportions hors normes, mon dieu que cette phrase est laide, au fil du tome), laissant du même coup plus de marge à une exploration élargie du problème que pose la possession du corps des vivants par l’âme des morts.

Car si nous étions préparés à une expansion.invasion du phénomène, il faut admettre que nous ne l’attendions pas de cette manière. Hamilton a le bon goût de ne pas s’en tenir qu’ une seule option narrative. Les personnalités des « possédés » s’avèrent complexes (et parfois connues, d’ailleurs certains choix judicieux permettent à la fois une cristallisation de notre imaginaire sur une figure connue, puisqu’il est plus évident d’imaginer quelqu’un que l’on peut « connaître » ou du moins à laquelle on peut se rattacher, tout en préservant une dose d’étonnement intense, après tout qui ira imaginer Al Capone à la tête d’en empire intergalactique de « mort-vivants » ? Le plus dur, on s’en doute, étant de réussir l’exploit de ne pas sombrer dans le Z – tout en lui payant de discret tribus de temps à autres- ), une complexité qui va permettre la mise en place d’autant de situation de conflit et de rencontre.

De ce point de vu, Hamilton reste dans les clous du space-opera, les intrigues se nouent et de dénouent alors même que l’espace paraît devenir le lieu de rencontre à la mode, plusieurs trames narratives convergeant étonnamment vers la même planète ou le même astéroïde avec une certaine naïveté. Toutefois, il s’agit là d’une des lois du genre, de la même manière qu’il est difficile de construire un univers « aux mains » de plusieurs pouvoirs concurrents économiques et culturels se répartissant sur un millier de mondes et de nous les montrer tous, il est difficile de faire se mouvoir des personnages charismatiques sans les faire se rencontrer. Si le premier volume était une mise en place, ici les événements prennent beaucoup plus d’ampleur, le nombre de personnages et de situations augmente rapidement, les intrigues se diversifient et se tendent sans arrêt. L’ampleur du roman, permet à l’auteur de jouer sur deux fronts, d’un côté l’utilisation de procédés scénaristiques (parfois aussi vieux que les premiers contes oraux, mais qui on le mérite de ne pas paraître dans la palette de nombreux scénaristes de blockbuster ce qui garantie aux lecteurs une tension maximum et d’éviter un sentiment de déjà vu) pour construire et ménager le suspens, de l’autre de passer du temps à expliciter les mécanismes qui sous tendent son univers.

Sur le plan des rebondissements, Hamilton utilise à merveille le cadre spatio-temporel pour, justement, varier les temporalités, les ellipses, pour densifier telle ou telle situation, la couper au moment opportun afin seule fin de nous laisser sur notre faim. Les chapitres perdent en longueur (la plupart du temps), s’embarrassent encore moins de capsule de réflexion factice uniquement placées là pour faire diversion, nous sommes constamment au coeur d’une action ou d’une prise de décision importante (par ailleurs, le style reste neutre et omniscient la majeure partie du temps, seule quelques saillies se font sentir, notamment lorsqu’un événement renvoie explicitement à un autre alors que les protagonistes ne peuvent entrer en communication). A ce titre se sont biens les dangers, décisions, caractères des uns et des autres qui dictent la bonne marche du récit, pas question de prendre le temps de considérer le pourquoi du comment au milieu d’une invasion, ou de prendre la mouche et de sonner la garde en cas de conflit diplomatique. Bien que reliés entre eux, par la force des choses, les moments (mondes ou événements inclus) ne se télescopent pas dans un grand tout non maîtrisé, dans une sorte de feu d’artifice pyrotechnique dans lequel les scènes de bravoures succèderaient à d’autres scènes de bravoures. Le risque c’est de se retrouver avec de longues séquences de palabres politiques et des scènes d’actions rapidement menées, si Hamilton avait réussie à négocier cela dans le premier tome, il hausse encore le niveau d’un cran.
Les scènes de gestion politiques sont admirables, car les informations transites, de fait on assiste peu à de mauvaises décisions pour causes de « secret défenses » ou de rétention d’informations, bien au contraire, de même les antagonismes des uns et des autres sont connus et pris en compte, les décisions les plus logiques sur le moment sont prises en connaissances de causes. Ce souci de l’information est également présent « sur le terrain » puisque c’est ce qui prime entre les membres d’un équipage, entre les différents niveaux d’une pyramide de commandement ou dans un couple. Là encore, il n’y a que peu de faux semblants, mensonges, trahisons où alors le temps d’une tension et non pour créer un faux suspens. Tout va très vite, tout se sait vite, tout change vite, dès lors la position du lecteur est constamment inconfortable. En général, ce genre de roman fonctionne sur quelques mystères à grande échelle, couplée à une ou deux romances secrètes ou complexes dont on ne sait rien, qui avancent lentement, alors que l’on reste en position de domination dans un ou deux domaines pour être galvanisé ou frustré de telle ou telle décision (« mais non idiot, elle t’attend à la gare et à pas l’aéroport). Ici le deuxième cas ne fonctionne pas vraiment, les personnages semblent être au courant des développement en « temps réel » ce qui leur permet de ne pas être stupides, de fait les relations amoureuses sont le plus souvent transparentes, et les mystères se résolvent eux aussi assez rapidement (pour laisser place à d’autres!).
Ce jeu du chat et de la souris, repose, nous l’avons vu, sur des archétypes, sur des personnages archétypaux, le problème c’est que ces derniers ne peuvent pas être crédibles sur autant de pages. Hamilton a donc la bonne idée de les faire évoluer. Là encore, il opte pour la plongée dans le bain acide et amer de la réalité, lorsque Joshua infiltre une fête de jeunes gens, il mesure aussitôt la distance qui le sépare de sa propre insouciance, il oublie ou néglige l’avis de son équipage, bref, il perd de sa superbe pour rentre dans le monde, plus intéressant, des personnages humains (à ce titre l’introduction du demi-frère pourrait apparaître comme une fausse bonne-idée, alors qu’en définitive elle autorise une prise de recul énorme d’avec le personnage nous le rendant plus accessible). Idem pour Al Capone qui cherche à redevenir ce qu’il fut, mais dont les illusions et les déboires vont nous permettre de suivre son ascension, ou bien encore le personnage d’Ione qui gagne en épaisseur, on pourrait multiplier les exemples. C’est l’ajout de personnages « secondaires », comme André le commandant français véritable bandit crapuleux tête à claque, qui offre la possibilité à l’auteur de continuer à véhiculer des archétypes nécessaires au maintient de son récit (quel récit épique ne possède pas de méchant que l’on a envie de frapper en sus de celui qui fait peur ?), un « transfert » qui offre l’opportunité à des personnages plus charismatiques d’évoluer.
Cela lui permet également de jouer sur nos attentes, je pense au personnage d’agent double qu’est Eric, véritable forte tête aux capacités de survie inégalées (sorte de double plus sérieux de Joshua) qui ne sera pas vraiment à la hauteur de ses exploits (enfin, on peut le dire comme cela pour ménager le suspens).
Comme le « temps court » domine l’action et l’ensemble de l’ouvrage, plus que dans l’horreur nous sommes dans une perpétuelle « sortie de crise » à plus ou moins grande échelle (l’horreur demeure mais dans un seul … j’y reviendrais), la présence des conversations « intimes » (entre un commandant de faucon et son pilote, deux êtres édénistes, un habitat édénistes et ses habitants etc) permis par le lien d’intimité prend une dimension supplémentaire. Il permettait de délimiter le champ du langage, et donc du monde, entre les cultures, mais là il permet également de couper une action ou un dialogue par une conversation « privée » se déroulant à la vitesse de la pensée. Généraliser le procédé aurait été efficace mais assez artificiel, un peu comme un tic de langage qui alourdirait la fluidité de l’ensemble, alors que réserver ce mode de communication à certains personnages offre des points de vu originaux et des situations plus tendus encore (on songera au lien unique qui unit Rubra à son descendant).

Si la potentialité de « page turner » est maitrisée à merveille, elle ne saurait être seule au commande. En effet, un environnement aussi vaste à tendance à se transformer en soap télévisuel à coup d’intrigues « déjà vu » ou de personnages en cartons pâtes, mais même si ces éléments sont présents, il lui faut une structure solide. Le « temps long » des événements est assuré par les passages les plus politiques ou dans des descriptions de planètes ou de système économique (comme celui du carburant des vaisseaux ou de la production d’anti-matière par exemple). Ces passages sont réussis car ils prennent place la plupart du temps en début de chapitre mais aussi, et surtout, parce que l’auteur a eut la bonne idée de ne pas les faire trop complexes. Les idées du premier volume restent en place et ne se compliquent que peu, dès lors le lecteur a bien en tête les biotechnologies, les voyages spatiaux, les habitats, ce qui évite l’écueil de la surenchère (à ce titre les batailles sur Lalonde avaient déjà montré le potentiel de ce partis pris mais aussi ses limites) pour se concentrer sur la géopolitique. Les demandes des uns et des autres, sont autant de concessions culturelles, de prise de conscience (religieuse!). Il est intéressant de percevoir que dans l’imaginaire américaine la gestion de Capone semble être un mélange viable en show business, communication et corruption, une façon de prendre en charge le mythe cinématographique mais pas seulement. Car à l’autre bout de la chaîne on retrouve des négociateurs plus hiérarchisés (que ce soit dans une royauté ou dans une démocratie) mais qui font preuve d’un même pragmatisme « en temps de guerre ». Dès lors, l’univers d’Hamilton paraît être un univers martial, si les habitants sont informés par des journalistes ayant un fort pouvoir et un bon réseaux de communication, les décisions politiciennes ne paraissent que peu passer par le biais de la loi, ainsi un bracelet permettant de détecter les possédés sera porté par le roi ce qui donnera tout crédit à l’objet. D’ailleurs la seule institution qui sera « sacrifiée » par les possédés prisonniers sera celle de la justice, on peut se jouer aisément des lois et des juges. Une image bien terne, surtout si à la compare au monde utopique des édénistes qui peuvent choisir de donner leur accord à une bataille pour sa portée symbolique, qui écoute (et conserve) ses anciens, qui vie dans une transparence constante, mais qui paraît avoir besoin de personnalité récalcitrantes ou demandeuses pour ne pas sombrer dans la fadeur et l’ennui.
En proposant un fourmillement de situation et des postures politiques de crise Hamilton nous renvoie à nos propres attentes, à nos propres critères, car pendant ce temps la solution semble se jouer à un autre niveau.

Cet entrelacement entre attente et réalité se perçoit à plusieurs niveaux (le héros archétypal, l’aristocrate qui prend conscience des malheurs du peuple et de sa destinée etc) mais c’est surtout le personnage de Kiera personnage machiavélique qui n’hésite pas à jouer les sirènes pour mieux attirer ses proies qui nous renvoie à nos propres espoirs, après tout n’était-elle pas une de ces proies auparavant ?

Au fil des pages l’horreur et la peur semblent s’être incarnées dans Quinn, apôtre du mal cherchant à assombrir le monde dans le seul but de faire régner le chaos, pourtant s’il passe par bien des étapes et des changements (sans rien perdre de sa cruauté) il se retrouve lui aussi confronté à l’impuissance et à la crainte. Par ce biais, par la puissance de l’alchimiste, par la race des Kiint (sorte de maître zen débonnaire de l’espace) et d’autres éléments, l’histoire semble s’éloigner de la violence, de l’incompréhension et même du déluge informatif pour se rapprocher d’un nécessaire questionnement intérieur.

Reste, comme dans le premier volume, un final grandiose tourné vers l’action (et la résolution d’une trame narrative importante et un rebondissement final à vous faire attaquer le canapé avec les dents si vous n’avez pas la suite), des dizaines de pages où tout s’enchaîne avec une rare densité.

Le dernier volume promet d’explorer de nouvelles pistes et de fermer toutes les trames, un pari risqué.

Publicités