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Il faudrait donner plus d’espace à ce court texte de l’ami Balzac, ne serait-ce que pour convaincre les septiques que le romancier savait manier une plume vive et rapide aussi bien que les longues descriptions. Toutefois, ce souci utilitaire et pédagogique ne saurait pas rendre un hommage digne de ce nom à une nouvelle qui mérite bien plus qu’un statut de « porte d’entrée ».

Vous me direz, à raison, qu’il vaut mieux être un texte d’entrée dans un tel univers qu’une vulgarisation d’un texte plus connu. Le message est composé d’éléments assez étranges pour un texte balzacien, s’il connu différentes formes (il fut publié en l’état, avant d’être enchâssé dans une autre nouvelle, dont nous parlerons bientôt, pour finalement retrouver une autonomie au sein des scènes de la vie privée, il fut également envisagé un temps pour le recueil des portraits de femmes, recueil qui ne vit jamais le jour sous cette forme), sa nature même suffit à le considérer comme atypique.

Deux éléments sont choquant par leur absence, d’une part l’absence de contexte social ou politique, on ne trouve pas trace des repères habituels, d’une société complexe, d’une situation familiale précise et complète, les personnages sont (texte court oblige) esquissés plutôt que peints ; d’autre part (et cela découle surement du premier point) la description physique passe au second plan. Alors, que le narrateur rencontre un jeune homme dans une diligence nous serions en droit d’attendre une description précise du dit jeune homme, de sa mise, de son teint, de son visage afin de nous guider sur ses sentiments et sur son caractère, or, si l’opération à bien lieue elle se fait en sens inverse. Le narrateur raconte d’abord la manière dont il fait connaissance et dont il se confit à cet inconnu; avant de nous en dresser un portrait succinct. Portrait qui rêvait une importance toute relative puisqu’il intervient juste avant l’incident fatal, il vient confirmer ce que nous savions déjà, une façon de faire rare chez Balzac, d’autant qu’il s’agit d’un récit raconté.rapporté et non vécu en temps réel, il s’agit bel et bien d’un effet de surprise sciemment voulu par le narrateur. Pourtant, il est également possible de considérer ce portrait comme celui du narrateur lui-même. En effet, le narrateur ne se décrira pas directement -si ce n’est par l’entremise de ses vêtements en piteux états- mais l’on sait qu’il partage le même âge, les mêmes opinions, les mêmes amours et le même sentimentalisme que l’amant dont il deviendra le message, comment deux caractère si proches pourraient ne pas se ressembler dans l’univers balzacien ?

Les deux éléments « manquant », le contexte historique et l’importance de la description, forment un portrait un creux du récit. Un portrait qu’il faut relire à l’aune de l’incipit, ce récit a pour but de retrouver le sentiment de deux enfants se serrant l’un contre l’autre devant une frayeur (la vue d’un serpent devant un bois).

Si l’on rattache (naturellement et logiquement) le prétexte de ce récit à celui du Lys dans la vallée, sans doute parce que le trio classique de la comédie (le mari, la femme, l’amant) cède sous le poids de la tragédie (l’amour impossible), sans doute parce que les préoccupations balzaciennes se répondent en écho à travers ces deux récits, il semble que ce message parvient à exister pour lui-même, en dehors de cette situation équivoque d’amour fané.

La peur, la frayeur est d’abord celle de la mort, le narrateur en fait l’expérience, non directement (sinon le récit revêtirait une tournure plus explicitement fantastique) mais par l’entremise d’une personne qui lui ressemble à laquelle il ne peut que s’identifier, cette peur c’est aussi celle qui le gagne alors qu’il doit parcourir (par manque d’argent) la dernière partie du chemin à pied et qu’il laisse libre cours à son imagination, ou encore cet étonnement quand il ne comprend pas le repas gargantuesque auquel le mari se livre alors que sa femme semble avoir disparu. Autant d’éléments insignifiants en eux-mêmes mais qui mis bout à bout rappelle effectivement ce sentiment de peur, de frayeur et d’incompréhension que l’on ressent lors de nos premières expériences (ou lorsque de nouveau le sentiment factice de notre immortalité sonne à la porte). On pourrait dès lors s’attarder sur l’image du serpent et du bois, sur leur caractère sexuel, énigmatique, mais le risque de la psychanalyse de bas étage nous guettant, on rappellera juste qu’il s’agit de symboles forts et qu’ils représentent des épreuves à passer. Épreuves qui forgent une personnalité, or le narrateur est un « je » dont on ne sait rien si ce n’est la volonté d’aimer, de vivre et la relative inexpérience. C’est en parcourant un chemin initiatique inverse : la mort, la tromperie, la fortune et l’apaisement qu’il deviendra quelqu’un (et qu’alors l’histoire n’aura plus de raison d’être). L’incipit relève sa volonté de raconter quelque chose qui soit digne d’intérêt, cet intérêt se cueille non dans le drame lui-même (une mort accidentelle) mais dans les actes de bontés, de connaissances, dans les actions qu’il engendre.

Et puis, surtout, ce récit est raconté à rebours (comme souvent) de fait c’est bien sa finalité qui importe au narrateur, c’est ce qui en motive la narration, dès lors la mort d’un jeune homme, la mission d’en être le messager posthume, la ruse employée (très fine!) par lui pour parler librement à la comtesse tout ces événements pointent vers une même chose : « un homme était venu et il était aimé » comme disait le poète.
Si la frayeur des enfants est importante c’est le fait de pouvoir se serrer l’un contre l’autre qui leur donne le courage de l’affronter, c’est parce que le narrateur s’est senti aimé, qu’il a pris conscience de cet amour, de sa chance qu’il choisit de raconter cette histoire marquante à plus d’un titre.

Entre moments fantastiques (ou proches), qualités de l’écriture, tension et moment final fort, ce court récit vaut le détour.
Et encore, je ne vous ai par parlé de la clef du coffre contenant des lettres d’amours que le narrateur doit littéralement arracher du corps du mourant, difficile de faire plus fort et plus beau en terme de symbolique et de romantisme.

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