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Parfois il faut se souvenir qu’un homme doit avoir un plan. On aura beau dire toutes les hypothèses que l’on veut, le lecteur n’en reste pas moins maître à bord, il peut vous saccager une oeuvre avec l’entrain de la naïveté. Il me semble que c’est Sartre qui, après plusieurs expérimentations romanesques qui ne sont pas des « tentatives de philosophes », semblait revenir au fondement selon lequel une histoire doit plaire. L’évidence saute aux yeux, en même temps qu’elle risque de faire oublier le pouvoir qui repose entre les mains (et les neurones) du lecteur. C’est grâce ou à cause de lui, de ses préjugés et de ses attentes que se forge la qualité du livre.

Ainsi si vous avez affaire à un livre mal lu (à cause du contexte, du temps, de la météo, du mauvais moment dans votre vie, que sais-je) vous risquez de plomber le livre, l’auteur et votre plaisir (voire celui des autres) pour un bon moment. Si l’on aborde pas un Robbe-Grillet comme un roman de space-opera c’est avec les mêmes préjugés que ceux qui refusent de lire l’un ou l’autre. Le sacro saint « c’est comme ça », « j’aime pas » à la vertu de l’immobilisme, on sait où met les pieds. Et puis, comme après tout la majorité des « critiques » journalistiques sont devenus des livreurs de plateaux repas pour annonceur gourmands (mais garants de la survie du journal.site.blog, choisi ton camp camarade), pourquoi s’embêter.
Ce, trop long, préambule est à la fois un rappel, vain et péremptoire, pour dire que les neurones ne s’oublient pas devant un livre, lire un space opera ne doit pas nous transformer en spectateur avides de sensations fortes et creuses, de même qu’un trop fort esprit critique risquerait de nous emporter dans des considérations communautaristes (rien de pire que les avis d’expert pour les experts), lire un roman c’est maintenir un équilibre complexe, même si l’on cède à une pulsion; mais ce préambule est aussi en réaction à mon choc du jour. Dans une librairie indépendante, deux tables pleines de livres (jusque là) arborant pour la plupart des avis de libraires-lecteurs (une initiative reprise un peu partout et qui a le mérite d’exister) or sur les 58 (j’ai compté) ouvrages proposés (dans tous les genres, du polar au livre de cuisine en passant par l’essai « politique » du moment) 45 proposés un avis « personnalisé » de libraire et sur ces 45 plus d’une trentaine (32) étaient des best seller!
Que les têtes de gondoles soient en ..; tête de gondole, c’est une logique de merchandising, en discuter serait vain, mais que des libraires indépendants donnent un conseil personnalité et un avis majoritairement sur ce type de parution… ça fait mal.
De fait, être lecteur c’est une charge et une responsabilité. On peut, encore heureux, aimer ou ne pas aimer mais arborer un avis comme étendard revient à tomber dans l’égotisme, au moins ça permet aux autres de retourner du côté de Lester et de Hunter S, mais tout de même.

L’aube de la nuit n’est pas une sage intergalactique, pas dans le sens où il s’agit de plusieurs romans ou récits dans un même univers, tous étant plus ou moins liés les uns aux autres, il n’y a donc ni Fondation, ni Culture dans ces pages, il s’agit d’un énorme roman de science fiction, publié en trois tomes à l’origine, en six tomes chez nous en grand format et en 7 tomes en poche (il y a, il me semble, un « ajout » au début de la version poche, mais ce n’est pas celle qui nous intéresse ici).
Plutôt que d’opter pour un avis général, qui ne viendrait absolument pas à bout de cet objet titanesque ou pour un avis par tome, ce qui risquerait d’être redondant, j’ai décidé de couper la poire belle-hélène en deux, enfin en trois, et de me livrer à une chronique pour chacun des trois tomes « d’origines » du roman (donc une chronique pour deux tomes grands format chez nous, piuuu, les joies de l’édition).

Hamilton dresse un monde cohérent, touffu, complexe, remplis de personnage, d’action et de mystère, ça tombe bien c’est ce que l’on attend de lui.

Le space opera est un genre simple et complexe à la fois, il serait intéressant de revenir sur ses tenants et aboutissants, sur ses « marques de fabrique » mais j’ai déjà fait un long et illisible préambule, je vais donc me permettre d’enfoncer des portes ouvertes tout au long de ces quelques lignes.

Nous sommes dans un univers assez proche d’un modèle « à la star wars » (modèle qui existait déjà bien avant cette saga, bien après aussi et qui a été traité de meilleure façon, nous en conviendront mais le raccourci à le mérite de ne pas nécessité d’explication, enfin…) c’est à dire que l’on peut dire qu’à une planète correspond un environnement et un mode de vie. Outre les « habitats » (entité vivante et indépendant pouvant, entre autres, accueillir « l’âme » d’un individu à sa mort pour que ce dernier puisse continuer d’exister en lui), qui d’ailleurs vivent tous autour de géante gazeuse, nous avons droit à une planète océan, une planète marécage etc. Nous pouvons y voir un premier archétype du genre, ça ne sera pas le seul mais nous y reviendrons, un moyen simple et efficace de gérer une multitudes de mondes et de permettre à l’imaginaire du lecteur d’engranger beaucoup d’informations tout en ayant un plan d’ensemble en tête.

Ces mondes sont peuplés majoritairement par les descendants des terriens, des humains donc (mais aussi quelques races extraterrestres vivants pour la plupart en accord, pas forcément en harmonie donc, avec les humains) les progrès technologiques ont permis d’augmenter l’espérance de vie, de voyager à travers des trous de verre, des améliorations neuronales drastiques (allant du simple de processus de survie et de communication, à un lien d’empathie avec des animaux voire à des augmentations pour le moins… radicales !) ces derniers choix créant un schisme entre deux courants « moraux » parmi les terriens (les endénistes ayant tendance à accepter les améliorations génétiques et technologiques, allant jusqu’à donner naissance à des humains fécondés par des vaisseaux spatiaux afin de vivre en harmonie avec eux et les adamistes beaucoup plus réservés quant à cette débauche de scientisme). Reste que sous cette couche de complexité l’auteur à la bonne idée de mettre en avant la cohérence et la crédibilité de son univers. Une chronologie des événements (disponible en fin de volume) permet de situer et de comprendre les étapes du processus intergalactiques et techniques, la présence des entités extraterrestres n’est pas une galerie des monstres mais est ajoutée avec parcimonie et intelligence, le système humain repose sur des convictions religieuses et morales proches de celles que l’on connaît, plus proche encore sont les réactions politiciennes des uns et des autres il y a des tyrannies, des paradis fiscaux, des zones de commerce, des zones de non droit, de l’espionnage, des préjugés, une hiérarchie sociale forte et bien évidemment tout cela est régit par l’appât du gain.
Le commerce comme échange ultime, permet de ne pas nous perdre.
Les commerçants sont les alliés du pouvoir, s’octroient des passes droits et leurs présences amènent seuls de truands et de pirates de tout poil autant celle des paradis fiscaux.
On le voit le monde construit à beau être multiples et exotiques il n’en reste pas moins attachés à une forte impression de déjà vu. Aucun des mécanismes mis en jeu ici ne nous est inconnu.

On se dit que peut être ce sera une des limites du roman que de ne pas nous proposer quelque chose de tout à fait déroutant, mais peut être également que cette impression est là pour nous coller dans une torpeur émolliente de fond,pour mieux nous surprendre ?

Bien évidemment, en plus des trahisons, combines, complexités politiques et diplomatiques, les tensions se nouent au niveau individuel. Le point de jonction entre les deux niveaux de « lecture » (pour le dire vite) se fait avec le héros.
Joshua est un baroudeur solitaire, un chercheur de fortune qui recherche également la gloire, qui semble savoir à l’avance quand les emmerdes vont lui tomber dessus et qui a du succès auprès des femmes ( de toutes les femmes).
On ne peut pas faire un héros plus archétypal que celui-ci, au point même qu’il donnera allègrement envie au lecteur de le frapper avec sauvagerie et sans retenue. Passer une scène d’introduction dans laquelle son rôle de victime potentielle nous le présente sous un jour bienfaisant, il se révèle très vite être un séducteur sans vergogne, un menteur appâté par le gain, un profiteur, mais comme il sait également plaire aux gens et leur inspirer confiance , tout en se montrant bien plus malin que la normale (sans compter qu’il est doué pour le pilotage) il fait très vite passer Han Solo pour l’incapable du coin.
C’est son penchant pour une sexualité débridée et tout azimut, qui lui fait rencontrer et séduire les plus belles femmes de l’univers qui permet au lecteur de faire connaissance avec la majorité des systèmes galactiques et avec les personnages féminins.
A la fois son sens du commerce nous amène à passer outre les limites légales et à entrer dans les cénacles les mieux garder, mais en prime il catalyse les émotions des unes et des autres, il se révèle moteur de l’action car son statut commercial lui permet de créer une véritable communauté avec son équipage.
Ainsi, il est au coeur de l’action, permet aux autres de s’en sortir, au lecteur de découvrir les mondes et d’offrir un palier de décompression et de compréhension entre deux niveaux de vie (le riche et le pauvre, l’interplanétaire et l’individu etc).

La risque étant de créer un monstre antipathique, cela serait le cas si les femmes séduites se révélaient au final aussi idiotes qu’inutiles, or c’est loin d’être le cas. Le sexe et l’érotisme de l’ouvrage ne sont pas uniquement des pages divertissantes, elles permettent de prendre la mesure des limites morales des uns et des autres, et de mesurer les relations des uns et des autres. Les femmes séduites vont se révéler des personnages distincts, complexes, attachants sachant prendre des décisions, s’y tenir ou au contraire devant se révéler face à l’adversité. Si bien souvent elles sont cantonnés dans un rôle un peu prototypique (la princesse qui a du cran et de la poigne, la belle et jeune ingénue qui va devoir se découvrir, la journaliste prête à tout en qui sommeille une Loïs Lane égale à son superman d’amant etc) elles n’en restent pas moins autre chose que des potiches de service.

Joshua c’est l’outil, lourd et massif, qui permet de comprendre une société par son commerce et un individu par son rapport au sexe, un emploi intéressant de la part de l’auteur qui parvient à manier le dit outil avec plus de précision que l’on pourrait le penser de prime abord.

Ce premier tome est surtout un roman d’exposition, de mise en place des personnages, des enjeux, des rapports de force et des tensions, en jouant sur les archétypes du genre Hamilton prend un risque calculé, il reste dans sur les rails de nos attentes et de figures imposées, tout en se permettant de jouer avec maîtrise et savoir faire.

Plus encore que le space opera c’est pour son côté horrifique que ce long roman est connu, on peut légitimement se demander si le traitement est réussi de ce point de vu.
Sur cet aspect je reste plus mitigé.

En premier lieu l’horreur est traitée en suivant les aventu…mésaventures d’un groupe de colon et de prisonnier venu profiter du faste d’une terre vierge et tout à fait inhospitalière (le degré ultime du bayou), c’est par des familles éparpillés, la construction de leur village, l’administration laxiste, le climat que l’on va faire pénétrer petit à petit dans l’horreur.
Le choix d’un contrepoint intimiste aux tensions et mystères intergalactiques qui se jouent ailleurs, est une très bonne idée. Très vite on se prend d’affection pour ses familles désoeuvrées embarquant sur des bateaux à roues antiques, se faisant avoir par le premier venu (encore une fois le commerce et le sexe ont des rôles capitaux ce qui va dans le sens d’une cohérence de fond de l’ouvrage, la répétition pour usante qu’elle soit n’en reste pas moins efficace) les histoires de sectes, de camouflages dans la jungle, de « qui est le plus grand méchant ? » fait vraiment froid dans le dos, certaines scènes sont vraiment terrifiantes et bien gérées.

Toutefois, on se doute que lorsque le mal arrive, il va falloir changer d’échelle, il va falloir monter d’un cran dans la taille de la menace. Hamilton gère ce changement en faisant intervenir des rapports de force direct, des scènes de « pure action », au départ sur terre, puis dans l’espace et sur terre en même temps. Ce choix s’avère payant, les combats sont prenants et dantesques, les rapports de force sont inégaux, la tension extrême (surtout au vu des enjeux) de plus au milieu des batailles il parvient à disséminer des informations cruciales au lecteur ne tombant jamais dans le piège de la surenchère stérile.

Mais, à mon sens, ce changement s’opère en faisant trop de concession à l’horreur du début. L’inconnu de départ, l’aspect sordide cède la place à des tenants et des aboutissants scénaristiques. Il est bien évidemment qu’on ne peut pas faire tenir une intrigue sur des énigmes uniquement, reste que là beaucoup de pistes se rejoignent et la curiosité stupéfaite du début cède peu à peu la place chez moi à une « tiens tel élément me faire dire que… ». En gagnant en taille la menace s’explique et s’exprime un peu plus, de fait il y a moins de peur et plus de cruauté.

Reste que le mélange entre les genres opère. Ce qui n’était pas gagner au départ, parce qu’un pirate spatiales archétypales, des mondes galactiques archétypaux, des filles belles et faciles, un méchant sataniste archétypale ou une bande de militaire ou de mercenaire surarmée qui va affronter un ennemi inconnu dans la jungle de façon tout à fait archétypal (amis amateurs de predator suivaient mon regard), tous ces éléments ne sont pas vraiment originaux (voire pas du tout) pourtant le mélange fonctionne parfaitement.

A la lecture de ce premier tome, on s’aperçoit que l’auteur connaît ses gammes, il a su patiemment construire un univers homogène, une intrigue, des personnages, des rencontres, des tensions et qu’il a su miser sur des éléments forts et connus pour les utiliser à bon escient, intelligemment plutôt que de tomber dans l’originalité à tous les étages.

Une mise en place réussie, prenante, maîtrisée (vraiment, les descriptions de planètes sont grandioses, l’inventivité technologique est captivante et bien utilisés, les rapports entre les personnages reposent sur des ressorts connus mais rapidement résolus aucun n’est dupe de l’autre ce qui permet des ellipses psychologiques salvatrices, les moments d’action sont forts, violent et beau…) reste pour le moment, en plus de l’envie de découvrir la suite, une petit déception qu’en à la perte de la peur et la crainte d’une intrigue moins complexe qu’elle ne pourrait l’être (l’ouvrage est loin d’être un produit mercantile, mais il est pour le moment à la frontière entre le roman intense et le bel outil).

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