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Cet ouvrage méconnu de ce cher Balzac est un bon tremplin pour qui veut s’essayer à saisir sa technique du « retour des personnages ». Un principe qui paraît aujourd’hui simple, ou plus exactement évident, mais qui à l’époque du Père Goriot (premier ouvrage dans lequel Balzac mettra en pratique son intuition) est novateur. Il s’agit, de faire s’entrecroiser les personnages d’une oeuvre à une autre, dans un second plan decorum ou au premier plan, d’en dévoiler le passé ou l’avenir, les fortunes et les infortunes. Ce procédé va permettre selon les uns de casser le carcan du roman pour donner vie à l’univers balzacien, selon les autres on s’y perd et on n’en retient rien.

Entre ce procédé et les caractères sociaux (bien qu’un spécialiste me taperait dessus, à raison, avec une règle en bois, j’ai toujours trouvé des points de ralliements entre les types sociaux balzaciens, son utilisation de stéréotypes et les comédies de caractères comme celle de Molière, la part belle faîte au monologue, la dimension comique et pathétique qui surgit de personnages englués dans leur attitude, les tensions lors de rencontrent entre deux forts caractères, autant d’éléments qui semblent faire écho chez Balzac.) ce court roman paraît être une bonne entrée en matière dans le labyrinthe qu’est la comédie humaine. Ainsi, nous avons déjà croisé Marie-Angélique de Vandenesse dans « une double famille » ou Raoul Nathan dans « modeste mignon ». A ce compte, il serait intéressant de faire des comptes rendus de ces rencontres, de les notifier, de les dates, d’e… mais tout ce travail est déjà admirablement fait par ailleurs.

Ce qui peut être intéressant, nous n’irons pas jusqu’à dire original, c’est combien ces procédés n’entament pas la solidité du récit. On pourrait croire que connaître ces personnages, leur passé ou leur avenir, nous donnerait à lire une fiche signalétique de plus, après tout dans l’ère du pseudo-cliffhanger perpétuel que nous offre la majorité des séries télévisées (il faut bien comprendre qu’il y a loin parfois entre la qualité feuilletonesque d’un Sue ou d’un Dickens et les impératifs des grands studios sur toute une poignée de scénariste devant vendre, au hasard pas si hasardeux, un discours d’héroïc fantasy sérieux qui lorgnerait du côté de Tolkien mais qui puisse être lu par les éditorialistes du quotidien à la machine à café afin de faire des parallèles avec la politique actuelle de tel ou tel gouvernement à seule fin d’éviter de dire que l’on regarder le tout pour les scènes dénudées et pour les décapitations; il y a longtemps que Pratchett nous a appris que la MORT n’est qu’un ressort scénaristique parmi d’autres) nous sommes plutôt habitués à nous satisfaire d’une psychologie des personnages assez sommaire (il est d’ailleurs intéressant que tel ou tel critique s’amuse à chercher des rapports à la tragédie shaspearienne dans tel opus cinématographique de marvel ou de dc, alors même que ces opus correspondent tout de même le plus souvent à la crise de boulimie des dits comics dans les années 90 et qu’ils manquent de la subtilité de leur version papier, qui, pour le coup, a parfois plus à voir avec la tragédie). Cette Eve tient son rang avec une certaine dignité.

Au-delà d’une lecture contemporaine ou d’une liste des personnages balzaciens que l’on trouve ici, j’aimerais m’arrêter sur quelques points.

Balzac reprend son modèle de l’éducation religieuse et bigote qui n’amène rien d’autres que la création de filles prêtent à être dévorées dans le grand monde, les èves en questions sont deux soeurs (l’une brune, l’une blonde mais rien de Lilith dans les parages, Balzac ne tirera pas parti d’une dualité de caractère, bien au contraire, il cherche à montrer de quelle manière l’éducation première lime à jamais les caractères, comment la fermeté stupide d’une mère et d’une religion finit par fusionner l’amour que les soeurs se portent). Deux soeurs qu’une enfance malheureuse (mais élevée par les arts) va mener à choisir comme mari : le premier venu.

C’est donc, en somme, le hasard qui va en mener une dans les bras d’un bourgeois (banquier) cherchant à s’enrichir et à parvenir, et l’autre dans les bras d’un aristocrate ouvert et pédagogue (pour le moins). On se doute que ces deux destins vont permettre à l’auteur de faire s’entrechoquer deux mondes (d’autant qu’il situe l’action au coeur des la révolte de 1830, un peu après tout de même) afin de resserrer l’étaux de la fatalité pourrait-on dire.

La bourgeoisie financière celle qui écrase le monde sous la botte de son impudence, son manque de tact, de courtoisie mais aussi par une franchise horripilante (il faut voir le premier dialogue du mari et de la femme, la femme vient de se plaindre à sa soeur qu’elle ne peut rien faire, qu’elle n’a pas droit de citer, qu’elle n’est qu’un objet , lorsque son mari paraît on pourrait s’attendre à une forme d’hypocrisie ou d’obséquiosité, il n’en est rien, Balzac prend le parti de le montrer tel qu’en lui-même : méchant et manipulateur, mais fier avant tout, de cette fierté indigente et indigeste des puissants).

Si, de prime abord, l’aristocratie se montre sous un jour plus ouvert, plus conscient du monde, sous la houlette d’un mari qui lui comprend la situation de sa femme et lui laisse tout le loisir d’apprendre et de comprendre (il y a d’ailleurs ce moment merveilleux où l’auteur nous fait remarquer que la gentillesse, le souci de l’autre est perçu comme un trait de caractère qu’il n’est nul besoin de remarquer alors même que l’on récompensera toujours le méchant de ne l’avoir par été, ce point de psychologique explique à lui seul le besoin d’aventure que va ressentir l’une des deux Marie), bien vite on comprend que ce souci tout aristocrate cache en son sein des serpents tout aussi venimeux que ceux de la bourgeoisie. La jalousie, la rancoeur, les flétrissures de l’âge (et donc de l’âme) vont mener la mondanité à tendre un piège à cette ingénue trop bien mise, trop belle, trop vive, à lui faire rencontre ; un artiste.

Aux deux premiers mondes, s’adjoint donc ce troisième celui de l’art. Pas n’importe quel art, celui de Raoul Nathan, d’aucun y voit le portrait de l’auteur, celui d’autres écrivains, avec sa stature, sa volonté de parvenir, sa séduction, ce qu’il croit être du talent et qui n’est qu’un effet de mode, autant d’éléments faisant échos à de nombreuses figures littéraires. On remarquera tout de même que cet art là, présenté assez longuement puisque le portrait d’introduction du personnage dure plusieurs pages, est un art postiche, un art qui veut être art et non un « bel art ». En effet, là où le répétiteur de musique allemand des deux jeunes filles, leur apprend la musique, la beauté de la musique, son aspect joyeux et éphémère alors qu’il semble lui-même vieux usé, un rien licencieux (profiteur pour certains) il ne parle pas musique, il n’est pas utilisé pour cela, de fait l’art est laissé dans l’intimité, dans la vocation des émotions du privé. Alors que Raoul Nathan veut être artiste, il veut monter un journal, il veut donner son avis, il a voulu faire du théâtre, d’ailleurs Balzac enfonce le clou, ou poursuit les coups de pinceaux puisqu’il fait d’abord référence non pas à Byron mais aux cheveux de Byron pour le décrire, puis à des portraits d’écrivain par des peintres (Châteaubriand par Girodet par exemple), ainsi ce personnage est plus le portrait d’un artiste, un artiste que l’on affiche (on dirait un bon client de plateau télé qui vient vendre son livre, pamphlet, autobiographie, buzz tous les ans à la même époque). Cet art là est un art de représentation, de dissimulation, un art qui n’hésite pas à user et à abuser des amours des unes et des autres pour mieux mettre la main sur leurs économies, un art de parvenu qui se moque du tiers comme du quart.

Ce monde là, de banquiers véreux, de mondanités assassines et vénéneuses, de parvenus prêt à galvauder leur talent pour la richesse et la gloire, ce monde là est un monde connu, il n’y a rien de nouveau dans ce monde. Balzac pourrait entreprendre de nous le rendre plus perméable encore, de nous y octroyer un accès élargit, mais son propos n’est pas là, son propos est de nous montrer combien il faut être préparer à cet univers. Ni une éducation bigote, ni la gentillesse ne sauraient nous en préserver.

Il faudra une révolte (et l’application des valeurs nobles d’une certaine aristocratie mélancolique pourrait-on dire, cherchant à être plus que ce qu’elle n’a jamais su même paraître) pour parvenir à sortir la misérable des griffes de ses créanciers.

Deux choses sont à remarquer pour saisir, en partie, la fabrique balzacienne. D’une part, si la description à son importance dès le départ, il n’en reste pas moins que l’incipit du récit se fait in media res, on ne comprend pas bien de quoi il s’agit, la tension est à son comble, ce qui « oblige » l’auteur à revenir en arrière afin de nous fournir les explications nécessaires à notre compréhension. L’action se poursuit peu au temps présent, chaque nouvel arrivant, chaque nouveaux rebondissement donnant lieux à une rétrospection éclairante pour ainsi dire. Ce mécanisme, feuilletonesque entre autres, permet de maintenir l’intérêt du lecteur tout en évitant l’écueil des « fiches signalétiques » auquel je faisais allusion plus haut. Un trait chronologique aurait donné à l’ensemble une allure de portrait trop systématique, pour ne pas dire un tour mécanique, alors que là Balzac ménage ses effets, il dévoile une scène pour mieux la voiler soudainement d’une draperie « nécessaire », un jeu de foulard et de faux semblants, d’allers retours pour ménager frustration et effet.

Un autre point, tient dans le fait qu’une telle construction aurait sans doute eut peu d’impact s’il avait été question de désir, de pêché et de corruption. La tentation est présente parce qu’elle est provoquée, d’ailleurs l’auteur rappelle le lien (moyen âgeux) entre la présence d’une vierge attirant une licorne, supposant la présence des chasseurs manipulateurs non loin de là (on évitera de parler de la présence des petits lapins, ou alors je vous invite à lire Pastoureaux) ce qui va dans le sens d’une prédation humaine et non d’une prédestination janséniste (comme véhiculait par l’éducation des jeunes filles). De plus, il assimile le serpent de la bible non point à un désir mais à celui qui parle alors que la jeune fille succombe à l’ennui, tromper l’ennui en trompant les autres voilà le point de ralliement entre certains bourgeois et certains aristocrates.

 

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