Mots-clefs

,

1er+4e de couve Bifrost 80

Ne commençons pas par le début, cela nous donnera des airs à défaut d’avoir du style ou de l’originalité et puis ça nous permettra de nous attaquer avec plus d’entrain au dossier de ce numéro. Un numéro que j’ai attendu tellement longtemps que j’en viendrais à ne plus regretter de ne pas posséder le spécial k Dick (d’ailleurs, je devrais proposer de monter un dossier spécial Bifrost afin de récupérer tous les anciens numéros, voilà une idée qui a du sens).

L’article scientifique du numéro ne m’a pas passionné, il m’a donné envie de lire d’autres livres (pas celui qui est pourtant à l’honneur), de m’interroger sur la place de l’intelligence comme « viable » d’un point de vue biologique (pour le dire vite, si un scientifique lit ses lignes, il vient de faire une attaque) ou sur la notion de « creatures designers » liée aux représentations mythiques et mythologiques. Mais j’admets adorer cette rubrique quand elle m’apprend des choses et comme c’est peu le cas pour cette fois (un peu comme l’exo-conférence de l’ami Astier finalement, une des rares fois où je ne me suis pas senti visé) mais ce n’est pas grave, je m’amuserai plus la prochaine fois.

Comme d’ordinaire la rubrique des news ne m’intéresse que peu, je le dis à chaque fois, mais cette fois j’en ressort plus frustré qu’à l’ordinaire. En effet, l’explication autour du prix Hugo m’a laissé sur ma faim. Le manque de place empêche semble-t-il d’être plus explicite, certes mais pour ne pas prendre plus de place ou choisir de moins en parler ? C’est l’effet entre-deux qui m’a gêné dans ce traitement. Un petit côté « nouvelle du front », qui ne m’a pas permis de saisir la portée politique, sociale, économique ou éditoriale de l’enjeu (je suis du genre à ne pas m’intéresser à l’actualité, de peur d’avoir à souffrir des décisions ou des stupidités des uns et des autres, ce qui est toujours dommageable lorsque les dites stupidités sont portées ou prononcées par un auteur que l’on apprécie) dès lors un historique complet du prix et des soubresauts actuels auraient (à mon sens) plus de portée et nous permettrait peut-être de mieux comprendre en quoi cela pourrait nous impacter, nous pauvres lecteurs (amusant comme le changement de pronom n’est absolument pas efficace ici).

Etonnamment, sans doute parce que je n’ai pas de mémoire et que j’omets souvent les bons ouvrages chroniqués dans les numéros, mais aussi et surtout parce que je n’ai pas les moyens de m’offrir des livres en « grand format », et encore moins autant qu’il le faudrait si je devais suivre tous les conseils de lecture du dit numéro (riche en découverte). La rubrique sur les livres de poches me parle toujours un peu plus, me donne envie de me rendre chez mon libraire pour y dénicher ou un deux titres que j’aurais louper (un ou deux, bel euphémisme). Le ton y est léger et bordélique à souhait et c’est ce qui me plait (surtout en cette fin de numéro difficile à aimer après l’énorme dossier).
Les chroniques, puisque je viens d’en parler, sont encore une fois épatantes. Certaines donnent envie d’aller faire des bisous mouillés aux chroniqueurs (je pense à celle sur Hamilton – dont je vous parlerai sous peu- qui trouve les mots justes, qui parvient à rendre la tonalité de cet auteur à la fois ambitieux et humble ; ou encore à celle autour d’edogawa ranpo – je vous en parlerai également mais d’en beaucoup plus longtemps – qui donne envie de découvrir cet auteur. De découvrir des auteurs (la liste serait longue) ou de ne pas en découvrir du tout (et la liste est moins longue qu’on ne le penserait). Finalement ce numéro me donne des envies de listes pour noël. Du coup, je me demande pourquoi Bifrost parle si peu de comics ? Il existe de nombreux site internet qui sous prétexte « culturel » plus ou moins communautariste parlent de tout, de rien, et ne font en fait que relayer les sorties et les infos, ou les « dossiers » historiques vains ou redondants, et ce nivellement des avis par le biais marketing consumériste fait du mal aux amateurs et empêche la possibilité d’avoir un esprit critique et aiguisé. Dès lors, je trouve dommage que sans lui dédier des pages et des pages à chaque livraison, de temps à autre notre (z’avez vu, encore une fois le pronom tout ça… mouaip faut croire que je m’ennuie un peu) revue ne consacre pas quelque lignes aux sorties comics ou à ses moments marquants, car, après tout, dans le genre SF c’est un médium qui se pose là (je parle comics ou bd ou manga). Une petite sélection, un petit dossier, ça serait une bonne idée.
Bref ces chroniques se dévorent, parfois avec méchanceté, parfois avec jubilation ou mauvaise fois mais elles se dévorent et c’est tant mieux. Ça évite les étoiles, les pouces en l’air ou en bas, l’aseptisation de la lecture. Encore une fois, cela raconte toujours un peu trop à mon goût mais l’esprit reste rockn’roll.
Niveau nouvelle nous sommes gâtés. Sauf pour celle de Ken Liu, je dois être – et on me le dit souvent par chez moi – un lecteur chiant, mais si j’ai bien aimé le principe, je trouve que ce dernier prend très rapidement le pas sur l’histoire. Au bout de deux pages (même si elle est courte, cela fait peu) on devine le propos de l’auteur et ce propos semble prendre le pas sur le plaisir de raconter une histoire. Pour ainsi dire le narratif est relégué au rang d’objet, de médium utilitaire à un plaidoyer. Je trouve l’idée et le propos bons, mais j’aurais aimé être moins « dirigé ».
A l’opposé (enfin non, puisque à ce titre ce serait plutôt les textes de King qui devraient plutôt revendiquer cette place) le texte de Alyssa Wong met en branle une histoire tout aussi prévisible mais aussi plus dense car elle propose tout un univers, tout un imaginaire afin de porter l’aspect moral de son texte. Pour le coup le glissement (aqueux) entre un récit de jeune fille assez nubile et naïf proposant comme point de maturité une défiance vis-à-vis des récits familiaux, et une réalité dure et excessive (par son aspect grotesque, mais on parlera de ranpo plus tard) m’a vraiment fait froid dans le dos. Une nouvelle prenante.
Prenante les sont également les récits de King. Si celle autour du cirque et des tigres a moins retenu mon attention, sans doute parce que je l’ai dévorée trop rapidement, sans prendre gare à son rythme ou son ambiance (je les ai lues avant d’attaquer le dossier lui étant consacré, de fait un peu de précipitation devait guider ma lecture). La première m’a littéralement bluffé. Connaissant bien le court-métrage tiré des contes de la crypte, je ne m’attendais à rien. Pour tout dire je m’amusais surtout de voir que le bandeau « contient du king inédit » trouvé sur mon bifrost du moment fasse référence à ce texte. L’idée m’avait sourire, un peu comme cet auteur faisant sa promo pour son roman, et pas du tout comme le dernier thiéfaine vendu avec un bandeau noir (franchement parfois des baffes se perdent), mais je ne m’attendais pas à grand-chose avec un texte court dont je connaissais déjà les tenants et les aboutissants. Il est bon de se sentir con parfois. J’ai adoré ce texte, il montre toute la maîtrise du bonhomme. Rien d’extraordinaire, une idée simple, au traitement singulier et juste (un peu à l’opposé de la couleur de Lovecraft en fait). Le paysan un peu frustre et premier degrés est un mélange rare de naïveté confondante et d’idioties perverses. De fait le personnage nous attire (il est campé avec force et précision), nous émeut, on prend pitié de lui, autant qu’on a envie de lui filer des baffes (décidément) et de le laisse crever grignoter par une herbe extraterrestre (au moins cela lutterait contre les conneries type monsanto). Le choix des images, du vocabulaire, la construction, la narration, tout est en place pour vous procurer un pur moment de délice.
On en vient au dossier. Un dossier autour de King. Et on aborde un parcours personnel. C’est d’ailleurs toujours le cas avec cet auteur, tant il est populaire. Qu’on l’apprécie, l’adule ou qu’on le déteste, il est difficile d’échapper à nos propres souvenirs lorsqu’on l’évoque. J’ai découvert King gamin, à peine ado. Je me souviens avoir acheté des magasines au prétexte que son nom était en couverture (comme bifrost aujourd’hui, rien a changé !), avoir écumé les vidéos clubs les plus improbables pour la même raison (et avoir dès lors développé un goût étrange pour les mauvais films, c’est fou tout ce que l’on apprend en art cinématographique en voyant ce genre de « production »), avoir été collé quelques heures pour avoir été pris à lire en cours (c’était « le fléau » j’ai une excuse), avoir connu mes premières nuits blanches en sa compagnie, avoir compris que l’auteur peut être agréable avec son lectorat (ses préfaces, ses petits mots ou ses essais vont dans ce sens), avoir eu l’une des plus grandes peur de ma vie en sa compagnie (lire « ça » seul dans une maison de campagne au milieu de nulle part au milieu d’un orage est une expérience assez délicieusement traumatisante quand on est jeune ou moins jeune) et surtout avoir mis un pied dans l’univers du fantastique et de la science fiction.
Je dois, encore une fois comme nombre de personnes, à cet auteur des heures de plaisir intenses. Et je lui dois un désamour intéressant. A l’adolescence lire King, c’est se prendre d’affection pour ses personnages d’enfants, se dire que c’est un peu nous, et se croire les personnages adultes, aimer à croire que l’on cerne tout à fait leur psychologie, leur fonctionnement et leur décision (le dossier souligne, par exemple, que la nouvelle « brume » propose des réactions improbables, choses qui m’a frappé à la relecture de cette nouvelle dix ans après sa découverte tout à fait naïve sur ce point). Un peu plus tard, on peut avoir tendance (ce fut mon cas) à rejeter l’aspect « enfantin », a en avoir marre de ces gamins doués, de ces personnages convenus, d’une amérique toujours plus américaine et surtout comme l’on se défie du mainstream voir son nom collé partout à des fins racoleuses nous gonfle, nous file la gerbe, on se complet dans l’indépendant, dans des auteurs moins connus. On refuse sans doute qu’une telle référence soit à ce point galvauder par la presse et les médias (ou les cons qui ne comprennent rien et que l’on finit toujours par croiser). Plus que l’auteur je rejetais son utilisation (et aussi sa manie d’accepter, voire de participer, à des adaptations poussives et franchement mauvaises).
Et puis, en vieillissant, je me suis dit deux choses. Premièrement que beaucoup d’écrivains (contemporains ou non) ne savaient pas aussi bien écrire d’histoire que lui. il faut se rendre à l’évidence les werber (donneur de leçon en écriture) et autres ont beau essayer d’aller dans son sillage leur tics et leur manière prennent souvent le dessus sur leur plaisir à raconter des histoires. King est un auteur simple dont le savoir faire et les préoccupations ont su rendre compte de l’image d’un pays tout entier (Carrie, au sortir des années 60 peut aussi se lire comme une gueule de bois entre le puritanisme aveugle et les futurs golden boys assoiffés d’une liberté amorale et égoïste). Ainsi, il a beau donner ses « recettes » dans ses essais il n’en reste pas moins un foutu conteur qui toujours fait passer le récit avant le reste, qui sait nous captiver et non exhiber son originalité. Deuxièmement qu’au final, j’en étais nostalgique, que l’enfance à lire King et l’enfance de King me manquait. De fait, j’en ai relu, et si j’admets volontiers que la tour sombre reste pour moi un désastre (il n’aurait jamais dû écrire la suite du pistelero qui reste un monument de concision et de promesse indépassable dans toute son œuvre), que quelques uns de ces derniers romans m’assomment, la magie opère a merveille lorsqu’il propose des nouvelles (je dois à King mon amour de la nouvelle, car c’est lui qui m’a mené à dick, matheson et les autres).
Des sentiments complexes et variés pour un auteur non moins complexe (et pourtant si transparent, puisqu’on connaît de nombreux éléments de sa vie, à travers son œuvre, ses entretiens ou ses essais). C’est dire si j’attendais ce dossier (car oui, j’allais parler du dossier avant de faire une longue et atrocement inutile digression sur ma vie).
Et, la qualité est au rendez-vous. Merci, à la prochaine.
Je ne retiens pas l’article autour de Castle Rock, car si j’en admire le fond et la forme, ça reste un exercice qui ne m’intéresse pas. Loin d’être méprisant ou dédaigneux, mais ce n’est pas le genre de lecture ou d’angle qui m’intéresse. Mais outre ce choix personnel, ce dossier m’a comblé de joie (sauf une faute –les conseilleurs ne sont pas les payeurs et je ne me paie pas pour me corriger – dans le discours de Wilson, il me semble qu’on utilise « pallier » et non « pallier à », mais bon je chipote aussi pour prouver que j’ai tout bien lu en entier).
Les avis sur les romans sont intéressants, ne racontent quasiment rien, mettent en avant la thématique, l’historique, le traitement et l’intérêt de l’ouvrage de belle manière. Idem pour l’avis sur les recueils, j’ai souvent été en désaccord avec le propos mais je l’ai trouvé pertinent et intéressant, cela montre que le corpus de nouvelle de King a tendance à aller chercher dans les mêmes eaux mais pas à avec la même qualité, tout en nous permettant d’avoir une vision plus large du dit corpus et de nous le remémorer. Le propos de Drake (oui, pour une fois je me souviens d’un nom) sur la place de King dans la culture populaire est bougrement bien fait et diablement intéressant, ça n’est pas original mais c’est probant et percutant, ça permet (encore une fois) de se faire la juste mesure du bonhomme et de sa place (c’est le but) dans cet univers. J’aimerais dire tout le bien que je pense des interventions de Mélanie Fazi, mais comme je fus déjà dithyrambique sur ses écrits j’ai peur que cela soit pris pour une demande en mariage. Plus sérieusement le propos autour de la figure de l’écrivain était un sujet casse-gueule, mais le ton assez universitaire (maîtrise du propos, réutilisation des mêmes références, structure de l’ensemble) est lisible, pointu et instructif, car elle ne cherche pas à trop en faire, à explorer trop de piste mais à montrer que cette figure est omniprésente et éclairante chez cet auteur. J’ai été moins convaincu par le propos sur Carrie que j’ai trouvé ou trop court ou trop long (il y a plus à dire sur cette œuvre, mais trop à déjà été entendu).
L’article sur la place de l’enfance, permet, là encore, de cerner la cohérence du romancier, mais aussi sa progression dans la vision de l’enfant, dans son traitement. Celui sur la tour sombre m’a presque donné envie de relire le tout, jusqu’à ce que la citation finale (la première phrase du pistolero) me rappelle à la réalité qu’est ce cycle (l’œuvre d’un homonyme, je ne vois que ça).
Le résumé de la vie de King est court et indispensable si l’on ne connaît pas bien l’auteur (sans tomber dans l’exégèse à tout prix ou les théories sur l’auteur et son œuvre, connaître son enfance et ses débuts dans l’écriture ou le « pourquoi » de richard Bachman permet une lecture plus sereine et plus juste de son œuvre).
Au final, ce dossier permet –même pour un lecteur aguerri- de positionner l’œuvre de King pour ce qu’elle est, un monument personnel et populaire colossal. Ce n’est pas « juste » un succès de librairie ou un coup marketing, c’est un véritable auteur, un boulimique de l’écriture, avec des hauts et des bas, qui parvient à nous coller le nez dans des histoires dont on aimerait ne jamais sortir. Les points de vues proposés sont justes, intéressant, passionnants pour certains et suffisamment variés pour vous donner envie de lire ce que nous ne connaissez pas et, pire encore (parce qu’on ne reçoit pas tous les ouvrages nous, bande de méchant sacripants) vous donner envie de relire ce que vous connaissez déjà (en formant ce bifrost, je n’ai qu’une seule envie, me racheter un exemplaire de « ça ».. ; et apparemment vu que tous les contributeurs semblent d’accord sur ce point, en anglais).

J’attendais beaucoup de ce numéro, autant dire que j’en ai eu pour ma nuit blanche !

Publicités