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Cette fausse maîtresse n’est pas l’un des meilleurs récits de Balzac, comédie humaine ou non, ce récit reste mineur dans le grande oeuvre. Toutefois, afin de nous éviter les jugements de valeurs à l’emporte pièce (puis bon les emportes pièces ça fait joli sur les tables, les convives sont joyeux et tout à leur passion, mais pour ce qui est du fond on s’ennuie).

Essayons de ne pas nous perdre, ici l’utilisation du nous est tout à fait rhétorique vous l’aurez compris, tandis que l’utilisation du vo….Tout d’abord, il faut considérer ce récit dans son cadre historique. L’année d’écriture correspond au succès d’un feuilleton d’Eugène Sue, face à cela (peut-on parler de concurrence, je n’irais pas jusque là, mais la nouvelle ne semble pas laisser Balzac indifférent) et à une proposition d’éditer son propre feuilleton en six épisodes (dans la version finale ce découpage a disparu). Pour se faire, répondre à un contrat, gagner de l’argent afin de rembourser ses dettes ou continuer à dépenser, Balzac va se servir d’un contexte de Dante -je vous dis ça rapidement, mais vous vous rendez bien compte que la situation est moins caricaturale qu’elle en a l’air et que nous sommes loin d’un plagiat quelconque – et il va également, pour ainsi dire, retourner la vision morale proposée par Sue dans son propre feuilleton (Mathilde). Il sera donc question, d’une faute morale, d’un amour malheureux (nous sommes loin d’avoir à nous étonner sur cette considération) mais surtout il va être question de fidélité en amitié, d’honneur et de sacrifice.

On pourrait croire que cette rapide contextualisation n’a que peut d’importance, qu’il s’agit d’un de ces scories pseudo-universitaires, c’est sans doute le cas (d’autant que le travail est ici suffisamment bâclé pour dévaloriser toute idée d’un travail de recherche). Reste, que la demeure qui est au centre de l’ ouvrage (sa description prend une grande place et comme on le sait l’endroit est à l’image de celui qui l’occupe et inversement, mais nous y reviendrons) n’est rien moins que la demeure de Sue lui-même. Pour tout dire les deus se situent dans la même rue. On le voit, le réalisme balzacien ne se nourrit pas uniquement à l’aune de sa propre oeuvre, de sa propre vision esthétique, il est aussi fonction de passion présente, de moments vécus (il faudrait prendre le temps de réfléchir les notions de cause et d’effet présentées par l’auteur lui-même, mais pour cela il nous reste encore plusieurs volumes). Concernant la place du récit dans la comédie humaine, Balzac va piocher ci et là quelques personnages (Maxime de Trailles par exemple ou une mention à Rastignac pour les puristes, dont je ne suis pas, sinon je deviendrai dépendant, ce qui est dangereux tout de même) existant comme l’oncle de Clémentine. Afin de mettre en avant le sens de l’honneur, la camaraderie virile à la vie à la mort, Balzac va aller du côté de la révolution de Polonaise, dans les relations de ce pays à la Russie, aux revirements politiques et sociaux de la bonne société française vis à vis de ces événements. Une situation qui va lui permettre de parler d’amitié, de sacrifice, d’aveuglement dans le soin de l’autre mais également de vergogne, d’une humilité qui ne serait pas politique mais vertueuse et univoque.

Cet élément historique est l’une des forces du récit, on voit que Balzac y place une conviction non feinte. Comme d’ordinaire son narrateur omniscient présente la situation dans ces moindres détails, n’omettant pas de nous livrer les vues de l’auteur ( on se souvient par exemple de comment pour lui la suppression du droit d’aînesse en France signe la perte du modèle familial). Cela renforce d’autant plus les hésitations qui parcourent ces premières pages, l’auteur semble ne pas vouloir prendre de partie tout en dénonçant les positions des uns et des autres, d’ailleurs une référence à un comportement fautif paraît toujours cryptique aux plus éminents spécialistes du romancier (!). Cette conviction mêlée de doutes transparaît dans le personnage de Paz, figure noble, droite, transi d’un amour plus fort que lui, prêt à tout pour ne pas se faire remarquer, prêt à tout pour sacrifier son frère d’arme. Il est polonais, prêt à mourir pour sa patri, pétri d’une nostalgie, d’une mélancolie et d’une fierté venues de l’est. Si ce n’est que sa « double nationalité » est annoncée très tôt dans le récit, elle résonne donc comme quelque chose d’important, qu’il faut remarquer, or, cela fausse un peu la donne, le rend ambivalent et l’on se doute de son positionnement, de ses choix, de ses tourments avant même que l’intrigue ne se mette véritablement en place.

Reste un récit bien mené (que j’aurais détesté lire en feuilleton tellement son rythme est horriblement pervers, je songe à ce moment où après une longue introduction historique l’auteur fait mine de s’excuser sur la longueur de ce préambule, avant de se lancer dans une description encore plus longue sur la demeure où se situe l’action), une vision pertinente des faux semblants amoureux et des compromis sociaux. C’est surtout une vision sociale intéressante parce qu’elle montre ce que beaucoup refuse de voir, une perversion morale qui n’est pas unique et qui sait prendre biens des aspects et biens des tourments, les histoires d’argent, de maîtresse, de fierté semblent de plus en plus un voile de duperie et les révélations montrent, au final, un autre voile.

Ce court récit nous permet également de nous arrêter quelques instants sur le réalisme balzacien. Bien souvent vu à l’aune de leur longueur, les, trop fameuses et trop caricaturales, descriptions de l’auteur semblent être confites dans le jus d’un réalisme scolaire, d’un réalisme de manuel d’école. Un jus figé, dont on aurait préféré retirer tout le liant naturel pour le confiant à trop de feuilles de gélatine ou d’agar agar, un jus à gober de force plutôt qu’à déguster.

Le réalisme, nous y reviendrons (ça me donne du travail en perspective tout ça), c’est donc la chose (étymologiquement du moins).
Chez Balzac la demeure, l’endroit de vie vient avant le propriétaire ou l’habitant, la description de l’extérieur venant avant celle de l’intérieur. Ici, les conditions d’achat nous montre que ceux qui vivent là font preuve d’ingéniosité, si le couple est « au-dessus » de ses moyens en vivant dans tel endroit, on le verra par la suite par leur manque de fidélité, mais c’est avant tout une demeure magnifique. Magnifique surtout par son jardin, un endroit loin du bruit, de la fureur parisienne, un endroit préservé, un coeur de verdure rempli des nombreuses espèces d’oiseaux, un endroit où niche une véranda paisible empli du tumulte silencieux de mille objets chinés à bas prix, une décoration luxuriante, complexe mais pour autant soignée. Un exotisme quasi torride, transpirant la passion vertueuse et le bon goût. Une véranda ou trône la maîtresse de maison.
A ce stade l’écolier n’ayant pas la chance d’avoir un bon professeur, c’est à dire l’écolier ayant de fortes chances d’avoir un professeur ânonnant son programme comme un robot, et qui se paiera le luxe de consulter son smartphone en attendant ses petites gommettes pour valider ses compétences (les deux ici sont à plaindre).
Et il en sera de même pour le lecteur inattentif (le texte appartenant au lecteur, il doit être attentif avec son bien, mais tout de même cela peut s’acquérir avec difficulté ce genre d’attention).
Car cette chose là, ce pavillon et cette véranda, toute ces accumulations de détails ne sont pas le reflet (ou ne reflètent pas) Clémentine, la maîtresse des lieux, mais bien Paz. Ce dernier est l’intendant du lieux, c’est lui qui est en charge de la décoration, c’est lui qui pourvoit au bien être de Clémentine, qui a construit ce nid avec patience, passion et amour, c’est le sentiment profond, caché, naturel, doux, préservé et en même temps tempétueux de Paz qu’exprime cette véranda.

La chose décrite, n’est jamais la chose réelle, il ne faut pas oublier que le réalisme est un projet esthétique, que la réalité dont il est question c’est aussi la réalité que d’autres esthétiques n’osent pas aborder.

Un texte mineur mais charmant à n’en point douter.

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