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« Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,
Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone;
Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l’oeil par sa franchise étonne. »

Charles Baudelaire, Parfum exotique.

Il ne faisait pas dans la facilité ce bon vieux Charles, en même temps je vous parle de ça, mais j’aurais tout aussi bien pu vous causer de sa « charogne », après tout le parfum il en connaissait un rayon.

Mon principal souci c’est de trop lire de Robbins. Bien évidemment, quand on aime on ne compte pas et le monde pli sous le poids de l’évidence, tout va mieux après une bonne bouffée nostalgique de bonne littérature. Sauf que ce n’est pas si simple, déjà parce que donner un avis, émettre une opinion en ces cas là c’est admettre qu’on a lu l’ouvrage, qu’on l’a fait sien, ce qui n’est pas du tout le cas. A vrai dire avec cet auteur cela serait plutôt le contraire. Ensuite, en dire quelque chose reviendrait à le catégoriser à le ranger dans une case. Autant, je suis contre les quatrièmes de couvertures laudatives, les raccourcis, les pseudos bons mots de journalistes repris avec complaisance par les éditeurs, autant j’admets comprendre pourquoi ce jeune homme est appelé « l’écrivain le plus dangereux du monde ».

A force de parler des fleurs, de la nature, de recherche de la sagesse, dans un maelstrom foutraque de références, de clins d’oeils, d’images hallucinées faisant passer les métaphores des dadaistes pour des comparaisons d’écoliers peinant à copier leurs premières fable de La Fontaine, de bringuebaler les repères du lecteur entre stéréotypes et non-sens (dans l’idée du théâtre de l’absurde, enfin celui qui interrogeait la place de l’individu dans la société, celui essayait vainement de faire sens en interrogeant la vacuité même du langage, celui qui admettait l’attente, la frustration comme… enfin bref pas celui gentiment adoubé et classicisé et appris par coeur dans les manuels histoire de le ranger dans la catégorie des poncifs. Il étonnant ce manuel scolaire qui retire Pol pot – et d’autres- qui sanctifie Beckett en oubliant Daumal) entre bienveillance et coup du lapin, entre blague potache au coin de la parenthèse et réflexion philosophique ou scientifique à vous décalotter les idées reçues, à force de tout ça Robbins parle d’individu (et non d’individualisme) et vous donne envie de tourner le dos à ce que les autres nomment « société », à seule fin de trouver d’autres humains.

C’est bien beau tout ça me direz-vous, mais de quoi parle ce livre précisément ?

Entre mille choses fascinantes, au milieu d’une maîtrise de l’art du suspense et de la construction narrative (l’auteur est le type même du gars qui sait faire avec un air tellement décontracté qu’on a l’impression qu’il ne fait pas, c’est le Trey Anastasio de la littérature) et en prime d’un style étoilé, cet ouvrage parle de tragédie et de symbole.

Commençons par le symbole, vous l’aurez compris il s’agit du parfum, loin des affres égotistes et significatives d’une tueur olfactif, Robbins cherche à nous parler (nous parle) du parfum, du cerveau floral, du parfum comme prochaine étape de l’évolution ou quelque chose comme ça. Autant le dire tout de suite, malgré l’intrigue parfois poussive (des abeilles qui empêchent de composer un numéro de téléphone, une gare de triage en guise d’autre côté et surtout la possibilité d’une plage de la côté est des usa qui n’est pas connue de marée noire en plus de 300 ans !), malgré l’évidence que tout finira par faire sens -oui, même les betteraves qu’on laisse devant les portes au milieu de la nuit ferons sens-, il ne s’agit pas d’un bête livre de signifiant.
Il s’agit de symbole.
Il faut se souvenir de l’ancêtre du théâtre, des dithyrambes, de Baudelaire exaltant l’ailleurs chez la femme ou la femme dans l’ailleurs, des bibliothèques infinis de Borgès, de nous-mêmes, il faut se souvenir que le symbole n’est pas un signe de reconnaissance. Le symbole est un objet cassé en deux, les deux moitiés d’une même chose, ainsi les deux choses, les deux mondes, les deux univers seront-ils éloignés dans le temps et l’espace qu’ils resteront de même nature.
Comment, dès lors, ne pas percevoir cette plus qu’alternative symbolique lorsqu’au milieu de l’ouvrage deux héros se séparent tout en décidant de mettre au point un parfum pour mieux pouvoir se reconnaître au cas où le temps, l’espace, la mort, le destin (mais pas la fatalité) viendraient à les séparer ?

Comment ne pas remarquer que ce parfum réunit deux ingrédients séparés à nos yeux profanes mais véritablement de même nature ?

Mais, surtout, comment ne pas voir que le lien entre le symbole (intime, d’ailleurs y’a pas plus intime) et le parfum, c’est de trouver la face secrète et sacré (parce que bon le religieux joue beaucoup avec les symboles c’est logique si on s’amuse à se souvenir que la religion c’est, aussi, ce qui lie) du monde. Or, on a beau se délecter de l’érudition (qui balaie l’ignorance) du pendule de Foucault, on a beau ne pas avoir de se laisser prendre au piège des croyances, il faut tout de même bien admettre que le texte n’est rien d’autres que la tapisserie, le réseau de brin, de son et de sens qui tisse le monde, un réseau que le lecteur défait et recompose.
Un postulat vrai pour de nombreux, bons, textes; mais qui ici touche juste car il s’agit de parler d’évolution, de parfum et d’immortalité (rien de moins).

Un projet symbolique (pas symboliste, enfin pas au sens du mouvement esthétique, ou alors il faudrait que l’on s’amuse à parler de Moreau. Plus savamment il me semble que la lucidité de l’auteur se rapproche de celle de Lorenzo de Musset, bien souvent l’artiste en herbe se pense romantique, après tout ne soumet-il pas l’action à son idéal, il refuse la perversion du monde, mais, contrairement à la pièce, il s’agit d’une illusion de famélique et non d’une posture, une fois l’argent, la gloire, le mérite sociale et les ors du prestiges dévoilés tout tombera à l’eau et c’est là, à cet instant précis que Lorenzo se fait plus tragique en étant conscient de son trouble et de son impuissance. Robbins paraît doté de la même conscience, sans volonté d’assouvir une vengeance et sans céder aux sirènes de la corruption, mais une pleine conscience qui lui permet d’éviter les écueils du mouvement Parnasse, du romantique fauché ou des plateaux télés, une conscience à aller cueillir des champignons quand c’est la saison, une conscience à manger de tout en petite quantité ! c’est le plus dur, logique c’est le plus sain) qui n’a de cesse de se prendre pour un sujet qui aurait le pouvoir de se prendre comme objet. Non pas un « roman dans le roman » ou un « roman sur le roman », mais un roman sur l’individu (enfin, un roman toute son oeuvre tourne autour de cette problématique), sur l’impossibilité d’être un individu (programme plus complexe que celui de Kipling, c’est vous dire l’ampleur de la tâche).

Pour échapper aux faux dévots (et aux vrais aussi) pour échapper aux dogmes, pour échapper à l’ennui de la méditation, aux mauvaises habitudes des régimes, à la société, à la peur de l’amour et à toutes sortes de choses, l’individu se doit de s’émanciper du joug des autres, mais en faisant cela il risque de devenir le jouet préférer des marchands (et pas uniquement de ceux du temple), il risque de finir par croire que son engagement il peut le transmuter par clic dans une pétition pour sauver le monde, il faut se retrouver esclave d’un système à côté duquel la matrice de keanu reeves ressemble à un parc à billes Ikéa. Pour échapper à cela l’individu doit être conscient de lui-même. Ce projet est une impasse, comme toute impasse il a besoin d’un exemple pour le sortir de là, ce livre est un exemple.

Vous y croiserez des histoires d’amo…enfin ça je vous en parle dans quelques lignes. Vous y croiserez un récit digne d’une épopée antique (avec un peu de fleur de sel et de piment pour vous tenir en éveil, et pas mal de sexe aussi, c’est l’ingrédient le plus efficace), avec des rebondissements, des sages, des grottes mystérieuses, des rues de Paris puantes, un dieu sur le point de mourir. Une aventure contemporaine et cosmopolite, entre les mains d’une serveur passionnée de chimie, la ville de la Nouvelle Orléans qui cherchera à copuler avec vous, un Jamaïcan en forme de ruche (ou l’inverse), des foules qui paniquent, des prix nobels qui dansent, tout un panel de situations et de personnages réunis… non justement pas vraiment réunis.

Le deuxième axe de cet ouvrage est bien celui de la tragédie. L’individu cherche, plus ou moins, à rencontrer ses semblables (non par souci élitiste ou par un oxymore communautaire, mais pour se sentir mieux et pour pouvoir papoter) le problème c’est que les routes des uns et des autres si elles sont faîtes pour se croiser, elles ne le sont pas nécessairement pour durer ou pour produire quelque chose.
La tragédie et le symbole se rencontre dans une création poétique, c’est à dire une création d’un langage poétique, un langage qui ne produit rien d’utile, qui ne produit rien d’autres qu’un autre lui-même, une autre individualité.
Ainsi, la narration peut paraître poussive ou rocambolesque, c’est sans doute le cas, mais c’est surtout parce qu’elle n’amène à rien de concret, rien de tangible.
L’intrigue n’a pas de fin, comment la définir comme intrigue ?

La note de coeur (la documentation autour des parfums et des odeurs en général et du rapport au cerveau en particulier et à soupirer d’aise!) est donc les relations amoureuses. Autant le dire tout de suite : aucune ne mène quelque part.

Celle séculaire, immortelle, se termine dans une inconnue, celle saphique (revenant souvent sous la plume de l’écrivain) paraît ne répondre à rien d’autres qu’à un besoin, celle complémentaire et évidente vient là pour remplir une intrigue secondaire et draine avec elle un questionnement moral, celle qui pourrait éclore et qui fait naître des espoirs nous ramène à l’inceste biblique ou à Don Juan (l’image du rebelle qui n’aime pas mais qui conquiert, par défi!), toutes les amours ne finissent pas mal, elles ne finissent ou ne commencent pas. La part tragique de l’ouvrage est dans ce dur constat.

Le parfum, immortel, garant de la sauvagerie, fait pour trouver l’autre, ne parvient pas à ses fins ou pas suffisamment.
Une tragédie.
Il est intéressant de noter que la thèse d’un des personnages, et d’une partie de l’ouvrage, consiste à se débarrasser de Pan, de notre animalité naturelle (pour le dire vite et éviter de vous raconter l’ouvrage).
Si mes souvenirs sont bons, Pan a plutôt des allures de bouc, et puis pour rendre hommage à Dyonisos dans le temps (le temps des dithyrambes donc) ancien, on chantait en sacrifiant un bouc, de là à ce que ce chant soit connu sous le nom de tragédie.

Il est difficile de parler de cet auteur, parce que contrairement à tant d’autres, il touche tellement de cordes qu’il me donne toujours envie de parler d’autres choses, de parler pour partager, de fait le propos se tord et se perd dans de trop labyrinthiques interprétations. Heureusement que Baudelaire à tout dit et écrit.

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