Mots-clefs

,

product_9782070108527_110x180

L’éclairage rétrospectif (terme légué par ce cher Marcel, fut-il remercié) permet à Balzac de construire ses personnages à rebours et d’utiliser à bon escient le flash back. Ce procédé fonctionnant aussi bien à l’intérieur d’une même oeuvre ou sur plusieurs, ce qui offre à la fois homogénéité et porosité à l’ensemble.

Ce court portrait repose sur une opposition, il serait sans aucun doute assez anecdotique si, en le remaniant, Balzac ne l’avait pas paré de quelques uns des personnages les plus connus de son grand oeuvre.

Le narrateur n’est autre que le docteur Brianchon – personnage resté célèbre car soit disant réclamé sur son lit de mort par l’auteur lui-même – présent dans de nombreuses oeuvres de la comédie humaine, il n’est pas qu’un « passeur d »histoires », il fait plutôt parti des interventionnistes. Sa présence ne nous est révélée que tardivement, il est tout d’abord anonyme, sous ce couvert il n’est guère tendre avec les personnages qu’il raconte ou avec le lecteur. Des précisions nous sont apportés pour combler notre ignorance, des précisions d’ordre étymologique pas moins, tandis que les personnages sont jugés sur pièces. Le choix de cette tonalité permet de faire sonner cette étude plus commeun conte moral que comme une fable mondaine, toutefois cela donne un l’assemble un goût assez contemporain, nous sommes loin des frilosités vertueuses de l’époque (l’histoire était à l’origine écrite pour un public féminin plutôt pudibond). Il permet également de mettre en relief le tempérament des deux personnages principaux à travers un prisme plus nuancé et plus objectif.

Le personnage de Rastignac semble être le personnage qui ressemble le plus à une pièce rapportée. Si nous sommes ici, pour lui, dans une phase de transition, il ne semble pour autant pas à son aise dans ce rôle de dandy désinvolte. Disons plutôt que la désinvolture dont il fait preuve résonne comme fausse ou maladroite puisqu’elle coexiste avec de la naïveté. Si cette double nature fait indubitablement parti du personnage, et qu’ainsi Balzac évoque toute l’ambiguïté charmeuse et fantastique de son charme, cela n’en demeure pas moins assez paradoxal. Ainsi la scène dans laquelle le jeune écrit sa lettre d’amour, le montre à la limite de l’indolence, ce qui explique l’erreur d’adresse mais semble en accord avec la fièvre (toute balzacienne) que l’on serait en droit d’attendre d’une lettre d’amour de quatre pages. Il n’en reste pas moins qu’en faisant jouer à Rastignac le rôle du séducteur malgré lui, l’auteur montre qu’il maîtrise la cohérence de son oeuvre, l’innocence du personnage dans ce rôle, sa naïveté même rendre plus savoureuse encore la morale finale.

La femme dont il est question n’est autre qu’une marquise, elle aussi parcourt la comédie humaine, jeune enfant protectrice dans le Lys dans la vallée, elle est devenue, suite à un mariage, un parangon de vertu s’acharnant à éconduire tous les potentiels séducteurs. On comprend très vite, dès les premières lignes l’auteur nous montre à quel point cette conduite est un calcul social et non un état de nature, à quel point cette rigueur morale ci s’accommode de toutes les entorses morales là si cela sert l’intérêt du moment, on comprend, donc, que c’est un consensus rigide et froid qui guide cette femme.
La vertu dont il semble être question est celle de la persévérance, celle qui permet aux médiocres d’accéder à un succès peu glorieux comme disait le poète.
Une fois un tel portrait dresser, la fausse vertu présenté au lecteur, le délice de l’erreur, la fierté mise à mal n’en devient qu’un plat plus délicieux encore.

Balzac déploie ici son talent de fabuliste plus que de conteur, il met les éléments en place sur un ton moralisateur, avec un soupçon de dédain et d’arrogance (par l’entremise du narrateur) pour donner une tonalité mordante à l’écart de l’orgueil mal placé de son personnage.
L’étude de cette femme ne se veut pas un trait anatomiste ou taxinomique, mais bien un portrait expressif. Pour Balzac un « joli portrait » ne doit être pas seulement ressemblant, bien qu’il loue souvent les qualités d’observations des artistes, il doit également saisir un instant, fut-il fugace, de beauté, une physionomie. Si cette fable est moqueuse c’est par l’entremise du narrateur, un narrateur dont le ton s’explique par sa participation à des salons mondains, il fait ici acte de commérage vis à vis du lecteur, l’auteur semble s’attacher à ne pas se satisfaire de la fable, en cherchant notamment à trouver la poésie de cette femme, à en rendre un portrait juste, donc délicat. Ou alors, on peut dire que pour être complète la fable doit être une poésie pensée, elle ne doit pas être se réduire à sa morale mais exiger bien plus que cela.

Publicités