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Difficile d’aborder ce texte de manière personnelle tant on trouve de matière, de propos justes et éclairants à son endroit.

Rédigé en même temps que le colonel Chabert ce texte en reprend l’un des arguments principaux pour mieux le retourner et en déduire une fin plus heureuse. Alors que l’on reproche souvent à l’auteur ses longs paragraphes descriptifs ce texte à tous les atouts de la concision. L’aspect autobiographique n’est pas en reste puisque l’histoire d’une jeune homme de 22 ans aidé et aimé par une femme plus riche et plus vieille que lui, rappelle clairement la jeunesse d’un Balzac choyé par Mme de Berny. L’incipit en deux parties est un modèle du genre, notamment après une courte première partie dans laquelle l’auteur présente son propos en jouant sur notre corde sensible avec parcimonie, un éclatement de portraits virtuoses et saisissants de modernité. Le centre du récit est l’un  des portait de femme les plus  subtil, romantique et doux que l’on puisse lire sous sa plume. Le tout dans un mélange des genres et des approches brillant et fécond.

Voilà une liste, non exhaustive et bien trop rapidement brossée, des éléments que l’on retrouve dans ce court texte.

L’élément le plus marquant reste sans doute les portraits d’ouverture du récit. Une galerie proche de celle animalière que pouvait faire Buffon, une taxinomie des espèces, des sous-genres de l’humanité, avec un nom, une description physique, un comportement social et un comportement intime (la majorité des portraits proposent au lecteur quelque paroles « publiques » afin d’expliciter ce que ce même personnage aurait susurré à une oreille amie ou à un confident). Le parallèle avec La Bruyère est également de mise (bien que les portraits de ce dernier soient donnés avec une notion « d’indice » et d’investigation de la part du lecteur, ce qui n’est pas le cas ici).
Balzac se fait aussi concis que mordant dans cette enfilade de satires toutes plus justes et acides les unes que les autres. Si, par la suite, on assiste à une structure plus dramatique avec une tension, la rencontre des protagonistes, des rebondissements et un dénouement; il est impossible de ne pas garder cette première impression en tête.

Une impression mordante certes mais également guillerette ou du moins joyeuse. L’auteur n’en veut pas à la terre entière, le plaisir qu’il semble prendre à démystifier les beaux parleurs et les commères vient moins d’un sadisme d’écrivain que du contentement, de la satisfaction de celui qui sait, de celui qui est dans la confidence du vrai. Il peut se permettre d’être un oiseau moqueur, de mêler de l’ironie à ses descriptions il sait que tout finira pour le mieux au final

Parler de structure dramatique, théâtrale, est une chose, en revanche il faut pas négliger la part « littéraire » de l’oeuvre. Ainsi, le fait que la riche épouse vienne rejoindre son démuni de mari chez lui dans une mansarde, qu’elle monte le rejoindre, est une image littéraire, une métaphore implicite de leur relation. On remarquera également l’introduction de l’ouvrage qui ne pose pas de bases historiques claires, tout juste c’est-on que le récit est vrai, or à part le parallèle autobiographique il est difficile aux chercheurs et spécialistes de trouver trace dans la vie, pourtant riche, de Balzac (ce qui inclus ses proches et ses sources) d’un tel récit. Cet appel à la véracité est conjoint à un appel du coeur, il est demandé au lecteur de laisser parler son coeur, de faire parler ses souvenirs, d’ailleurs l’auteur met en garde celui qui n’aurait pas connu de tels élans romantiques : il ne pourra comprendre ce texte à sa juste valeur. Ce traitement, original, est lui aussi romanesque, mais c’est surtout la jonction entre ces premières lignes lourdes d’émotions et de gravité, et les suites de portraits ironiques et joyeux qui provoque un choc littéraire chez le lecteur.

Ce choc reste toujours d’actualité, du point de vue du traitement le texte n’apparaît ainsi, absolument pas daté, bien au contraire.

Par sa brièveté et sa typicité ce texte s’impose comme un objet de plaisir et de critique. Pour Balzac il s’agit moins d’une nouvelle, d’une anecdote que d’un conte philosophique. On perçoit que l’ironie de départ est un outil de démystification, une manière de pouvoir céder à la tentation d’écouter les discours des uns et des autres sans pour autant leur prêter de crédibilité, en déchirant le rideaux des calomnies parisiennes on peut pénétrer librement dans les appartements des personnes de bonnes compagnies pour y découvrir l’amour. On remarquera toutefois, qu’il ne faut pas voir dans ce conte une volonté (plus proche des préoccupations ethnologiques du XXième) de « retour aux sources » ou, encore, une volonté trop romantique. Balzac a beau vouloir ironiser pour démystifier, il reste un auteur conscient, lucide et ici un auteur qui s’amuse, ainsi on ne s’étonnera pas de voir l’oncle de province se déguiser pour faire connaissance avec la femme de son neveu.

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