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Faudrait penser à ne pas trop s’en faire, à laisser couleur, à se détacher du monde, mais voilà y’a ses foutus artistes qui s’en mêlent, parfois avec tant de finesse et de subtilité qu’ils passent entre les pores, entre les nerfs, pour vous toucher directement à des endroits inconnus de vous, parfois, comme cette fois, avec une telle énergie, une telle violence, une telle rage qu’il ne vous reste plus qu’à tenter de vous rentrer les tripes dans le bide. L’avantage c’est qu’après un tel traitement vous n’aurez plus à vous en faire pour grand chose.

Il y a plusieurs choses à préciser avant de rentrer dans les entrailles du sujet. Déjà, réédition ou pas, nouvelle collection ou pas, le volume coûte un bras, on dans du grand poche – si l’on veut- mais tout de même plus prêt du format poche que du grand format, pas besoin de loupe pour lire (sauf si prescription médicale) et si on a le temps de lire et qu’on ne lit pas lentement le bouquin doit tenir la journée (et encore). Le souci n’est pas la qualité du travail, du choix éditorial, au papier, en passant par leur géniaux traducteurs j’adore les éditions Gallmeister (sauf pour leurs choix de quatrième de couverture, franchement je ne parle même pas de celle proposée ici tellement elle donne des envies d’essai de tronçonneuse sur émail des dents). Et la qualité d’un ouvrage ne doit pas se mesurer au prix, plus tout un tas d’autres considérations toutes plus valables les unes que les autres, reste que proposer un volume à ce prix là, vu qu’on est dans le « genre » (rien que le titre de la collection ne peut pas laisser penser autre chose) on se dit que la qualité doit être au rendez-vous (et on espère que l’auteur gagne bien sa vie aussi).
Quand on sait que les résultats à un examen (et à tout un tas d’autres trucs) sont énormément biaisés en fonction de l’intitulé, on se doute que l’équilibre entre effet d’annonce, annonce produit et effet d’attente est un mélange subtil et explosif. Personnellement c’est à force de voir des bandes annonces meilleures que les films que j’ai totalement arrêté d’aller au cinéma, d’ailleurs ça tombe bien ça permet de regarder tout un tas de classique.
Bref sortir avec le volume sous le bras, c’est s’attendre à une sacré claque.

Bon, comme je fais parti des quelques uns qui n’avait ni entendu parlé de l’ouvrage, ni vu passé sa première édition, ni rien du tout, pas de doute je me la suis prise la claque. Reste qu’un autre volume de la collection est à un euro d’écart pour moins de 40 pages de lectures d’écart, forcément c’est à ceux que l’on aime que l’on a envie de poser le plus de questions (en même temps l’amour passe ici part l’estime, l’estime par l’impression d’avoir affaire à un travail bien fait, du coup il y a une attente supplémentaire).
Ça c’était la première petite chose.

La deuxième, c’est qu’être amateur de David Peace, Goodis et quelques autres peut aider à apprécier cet ouvrage. En revanche si l’on est du genre à aimer les intrigues complexes, les portraits méticuleux, un certain standing et une certaine tenue dans les détails psychologiques, il me semble que cet ouvrage risque de ne pas trop convenir.

Il est intéressant de noter que souvent les auteurs les plus noirs, les plus durs, les sans concessions se voient reprocher de ne pas proposer des intrigues complexes ou des personnages élaborés. Enfin, il s’agit là de reproches provenant de professionnels la plupart du temps, les lecteurs n’aimant pas ce genre n’y trainent que rarement leurs guêtres et on ne leur voudra pas.
Il ne faudrait pas non plus croire que le monde c’est durcit et que si ce type de roman existe de nos jours c’est pour coller à un public (mâle et violent) et à une époque, mais surtout par pure complaisance. Au-delà du symptôme de l’offre et de la demande, on peut y percevoir une manière de répondre au besoin de plonger au plus profond de monde là, un monde dont chaque jour nous rappelle la grandeur (il était aussi grand avant, mais on nous demandait moins de le gober en entier chaque matin, de nous faire un avis surtout, de prendre décision sur décision alors que les décisionnaire eux n’en ont toujours que faire… ).

Cet ouvrage est donc une ligne droite désespérée, désespérée car erratique. La majorité des personnages savent d’où ils viennent, ce qu’ils sont et où ils vont, ils ont perdus tout ce qui pouvait leur rester d’espoir, forcément chercher à comprendre, savoir, se débarrasser d’un destin ou faire quoi que ce soit en dehors du chemin tout tracé, affronter les cahots de la route, c’est perdre du temps. Dès lors, il ne peut y avoir d’intrigue, uniquement des questions qui cherchent à se muer en certitude, et ce parce qu’on peut faire se fermer leurs gueules avec les certitudes.
On le voit très bien, le personnage principal lit, il a de la culture mais ne s’en sert jamais (deux fois, et cela provoque une surprise et un décalage presque malsain), en revanche il a du mal à dormir, et quand il n’a pas la réponse à sa question il doit aller chasser la nuit, il tourne en rond, perd son peu de patience. Il en va de même pour la jeune Wendy qui cherche à tout prix à avoir un comportement, une attitude figée, certaine, sans faille dans l’armure, car les failles c’est le début des emmerdes. Ça n’empêche rien, surtout pas les pleurs et l’errance. On pourrait également citer le jeune boxeur qui prend des cachets pour…

Tous les personnages sont en quêtes d’une chose à oublier (un passé sordide la plupart du temps, si sordide que les remords en sont les bestioles les plus inoffensives), à se faire pardonner ou à reconquérir (ce qui revient au même). A partir de là, la trame ne peut dépasser le bout du tunnel. Et, on ce qui concerne cet ouvrage, le bout du tunnel c’est le bout de la culasse. C’est de là que surgit le premier point fort de l’ouvrage.

Si le coup du patern psychologique de « tous égaux dans la merde » est loin d’être nouveau, il est rarement traité avec autant de violence, de brutalité, de sauvagerie et de déterminisme. Au fil des pages, on ne se demande pas ce qui va advenir puisqu’on le sait déjà, depuis la page trente on le sait déjà, mais on se demande si les personnages vont être capables de s’extraire de leurs gangues et de la pourriture tellement ils semblent prendre un malin plaisir à frapper sur le monde pour encore plus s’y enfoncer, s’y emmurer. Il s’agit d’un déchaînement de violence, souvent gratuites, terribles, sans recul ou bonhommie (les amateurs de Lansdale risquent d’en avoir pour leurs frais s’ils s’attendent à de la mise en perspective). Plus ça va, moins ça va et moins ça va plus il faut appuyer fort sur l’accélérateur, un leimotiv qui conduit à une fin brutale mais pas moins douloureuse pour autant.

D’ordinaire (sauf chez Peace peut être ou dans les romans plus classiques) on s’attend à une rédemption, un retournement de veste, un geste de bonne volonté… ici tous les personnages sont vicieux. Pour preuve, la jeune fille se promène avec un chaton dans les bras, tout le long du livre et à chaque fois qu’il est mentionné c’est pour mieux évoquer ses petites dents pointues et vicieuses, ça vous donne une idée de l’ambiance.
Un ambiance si glauque et poisseuse qu’on a envie de ne pas la voir, de se dire que le trait est forcé, que l’auteur en fait trop.

De là surgit le deuxième temps de l’ouvrage, celui de l’écriture, du style.
Un choix de chapitres courts, si la narration est simpliste autant, effectivement, forcer le trait, autant tendre la simplicité comme un arc, ce n’est pas le lieu du zen mais celui du direct dans l’estomac. Des saynètes courtes, froides, dures ou pernicieuses, quelques pages pour faire progresser la situation vers sa fin inéluctable ou pour donner un point de vue différent, expliquer un détail, faire le portrait robot d’un looser de plus. Des saynètes sulfureuses et sans accalmie, sans possibilité de prendre la mesure de l’horreur. Ce rythme haletant ne laisse pas de répit et donc pas de temps pour faire le tri entre le faux et le vrai, pas le temps de réfléchir (car, on le rappelle, les personnages eux-mêmes ne veulent pas avoir de temps ils veulent cogner, rouleur, prendre de la drogue, plumer quelqu’un, taper un chien ou lire, mais surtout ne pas avoir de temps devant soit pour penser à soit pour penser au monde pour penser), juste le temps de taper, frapper, flinguer et de poser des questions aux survivants.

Face à cela, l’écriture refuse le combat, plutôt que d’opter pour des phrases courtes, définitives, que se mouler dans une approche désertique et sèche afin de rendre compte au mieux de cet univers décharné, sans paix (mais pas sans amour) possible, l’auteur prend le parti de tirer les marrons du feux. Du moins c’est ce que l’on croit.
Le flic pourri a un pacemaker, il adore rouler en voiture, il se voit lui-même comme une machine, ne frappe pas avec ses poings nus mais avec un poing américain ou alors il tire, il agit sans que personne ne comprenne le fond (ni la forme parfois) de ses motivations, il est mû (au sens premier) par la protection de ses valeurs, de son territoire, de son monde (sorte de batman psychotique si l’on aime les rapprochements qui n’ont rien à faire là) alors l’auteur, en plus de la liste ci-dessus, le charge en métaphore mécanique, c’est une usine, il pompe son sang, il n’a pas d’idées mais des rouages qui s’emboîtent, il fait des bruits métalliques, inhumaines.
Pike lui, reste un homme, les métaphores (on pourrait également dresser une petite liste sympathique mais vous voyez le topo d’ici) sont plus naturelles, c’est une brute des cavernes, la fumée vient de la cigarette ou de sa rage pas d’une machine, il utilise ses poings (ou ses pieds, ce qui ne l’empêchent pas de tirer), il chasse, il cherche à fuir… il est entre deux. Entre deux car le stade le plus naïf, le plus innocemment humain c’est le jeune rory, boxeur, sans armes, sans carapace, sans autre chose que son passé et sa volonté, il ne conduit pas, il ne…
Tout cela est traité dans un style imagé superbe.
Superbe parce que dur, intransigeant, sans faux semblant, intermède ou périphrase, le jeune garçon violé reste avec des intestins qui sortent de son anus, nous ne sommes donc pas là pour compter fleurette aux métaphores en attendant notre amoureuse sur un banc public bouquet à la main, mais le style reste enlevé, plaisant (on se pose la même question qu’avec Peace, celle du pourquoi on apprécie lire ce genre de choses, uniquement pour cette belle présence, uniquement parce qu’en sous main, en filigrane se profile l’espoir d’un amour ? si c’est le cas, le lecteur est foutrement branque).

Un sujet urbain, enfin semi urbain plutôt parce que forcément le plus bad guy des bad guy le méchant à côté du quel le bad lieutenant d’Abel passe pour une mauviette salubre, vit bien évidemment dans la grande ville du coin, le héros dans une ville moins grande alors que le jeune dans une cabane.
Une non intrigue salace à souhait. Il est certain que si vous voulez du vicelard foutraque déjanté à côté les potes de Raynald (de notre ami Leonard) sentent bon l’harpic).
Un découpage façon scie à os sans anesthésie pour mieux ressentir votre nuit blanche, une style maîtrisé et beau.
Que demander de plus ?

Ha si !
On remarquera qu’au milieu des mecs, des machismes, de cet éclatement de virilité à coup de flingue et de crosse ; les femmes tiennent le haut du pavé.
Un mec vous regarde de travers on le cloue avec ses propres dents, une femme vous a menti on lui fait peur en restant sur place, une femme vous parle mal on ne frappe pas tout de suite.
Tout est remord de femme battue, tout est recherche d’enfant, de la mère, dans ce monde les noires obèses plumes les jeunes au billard, les putes camées rendent services aux anciens du vietnam…

Alors on pense à Wendy, avec son chat, ses pleurs et ses livres ; on y pense… et espère que tout cela n’est qu’un livre, on sait bien que non mais on espère.

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