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Il serait intéressant de faire des parallèles subjectifs parfois, c’est à dire de laisser de côté pour quelques instants les normes de la littérature comparée pour se vautrer avec complaisance dans l’impression.
Encore imbiber de la lecture de Hammett certains éléments m’ont sautés aux yeux dans ce court récit.
S’il y a bien un contexte historique, nous sommes encore proche d’un traitement à la manière d’un Walter Scott, bien que Balzac se soit rapproché de son époque et qu’il commence à parfaire sa propre vision de l’historicité, on ne peut s’empêcher de continuer à remarquer l’influence de l’anglais sur son approche.
La situation napoléonienne de l’époque sert donc d’écrin et de contrepoint à l’anecdote qui nous est conté, d’écrin et de contrepoint plus que de socle réaliste, nous reviendrons sur ce point.

Au-delà de l’incipit, qui ne ménage ni les uns ni les autres dans un style au vitriol, peu de personnages sont présent à ce bal, ce qui amène beaucoup de tension à l’action. Chose frappante, surtout chez Balzac (et même chez un Balzac de « jeunesse ») l’action prend place dans un laps de temps très court (une heure tout au plus). Le contexte d’un bal de la bonne société parisienne de l’époque donne un poids énorme à chaque déplacement, à chaque parole autant qu’à chaque geste.

Ces éléments, un milieu clos, des personnages qui se connaissent mais se cachent des choses, un temps limité, une tension qui s’ancre autour des gestes et des décisions de chacun, un jeu de dupes constant, un dénouement surprenant et moralisateur, m’ont ramené à Hammett.
Il y a bien, bien évidemment – et je vais en aborder quelques uns pas plus tard qu’à la suite de ce paragraphe- d’autres éléments à prendre en compte, toutefois ces quelques miettes de pain sur le chemin de la lecture m’amènent à ne pas négliger l’influence de nos lectures entres elles (énoncer cela est une évidence reste que bien souvent il en va de nos lectures comme du reste on se contente de les faire surnager dans une hiérarchie plus ou moins implicite, on aime plus ou moins, on se sent plus ou moins marqué, alors qu’au final notre lucidité vis à vis de l’impact qu’ont ces oeuvres sur qui nous sommes paraît dérisoire), mais à ne pas non plus négliger la nécessité d’accepter les genres (ils sont nécessaires dans une premier temps, il me semble avoir évoqué cela il y a peu) pour mieux les réfuter par la suite. Dire que Balzac se résume à être un feuilletoniste ennuyant se perdant dans des descriptions creuses (enfin, le dire on peut, c’est l’énoncer comme un dogme en cours qui me pose toujours problème), ou que le polar n’est qu’un jeu de violence urbain, c’est refuser de voir les passerelles entre les deux oeuvres, les points communs (parfois ténus, il ne faut pas en faire des vérités absolues) entre deux démarches et surtout cela interroge sur le statut et l’homogénéité du lecteur. Il est intéressant de voir que le « roman » tel que vendu de nos jours, tel que maître des rayonnages, tel que le réfuterait sans doute Honoré, ce roman là mais en avant l’individualisme (plus que l’individu) et l’immédiateté, qu’il enferme bien souvent dans des sphères culturels hermétiques des lecteurs qui pourraient – par nature – partager un peu plus, mais pousser dans cette direction reviendrait à se souvenir des lectures que faisait Tolkien de ses oeuvres (par exemple) et là il faudrait commencer à construire une pensée pour devenir compréhensible.

Bref, au-delà de quelques éléments stylistiques et narratifs qui m’ont paru pouvoir coller à un polar, nous ne sommes tout de même pas ici pour résoudre un meurtre ou un racket, après tout ce n’est pas comme si le fond de l’affaire évoqué la trahison ou la vengeance, ou alors, si tel était le cas, il faudrait peut être creuser le parallèle.
Nous l’avons vu Balzac propose une scène de bal, si à l’époque il ne c’était pas encore entièrement désolidarisé de l’influence de Scott, il commence à « piocher » dans la société qui l’entoure pour nourrir son oeuvre. Les personnages sont tirés de « faits réels » et toute ressemblance semble voulu ou assez transparente (et pas uniquement pour les spécialistes les lecteurs de l’époque, ceux issus du milieu en question, ne semblaient pas dupes). Il semble que lors de la rédaction l’auteur réfléchissait plus à ses idées autour du mariage – nous en parlerons dans très longtemps au rythme où je lis la comédie humaine- à la recherche d’anecdotes pour illustrer son propos (sans apprécier spécialement le recours à l’anecdote il n’en néglige pas les vertus analogiques, pour le dire vite) ce texte semble convenir, toutefois il le considérera comme mineur et il se retrouvera dans les scènes de la vie privée. A noter que tout « mineur » qu’il soit ce texte est resté en place dans son plan et au fur et à mesure des différents remaniements, ce qui n’en fait pas non plus une pièce surnuméraire.
Le propos est donc de rapporter une anecdote survenue autour d’un bal, anecdote nous éclairant sur le mariage et la tromperie.

Parmi tous les éléments à retenir, deux me semblent intéressants.
Si les gestes sont importants, la parole l’est tout autant. Ainsi au départ, une fois la présentation terminée, nous avons deux amis qui discutent et qui parient sur lequel pourra danser avec telle ou telle femme de l’assemblée (je ne vous dévoile pas tous les tenants et les aboutissants), ils chuchotent sans se rendre compte qu’ils sont épiées, se déplacent pour aller mettre en place leur stratégie, ils usent de faux semblant, de duperie, de moquerie, d’ironie, le tout sous couvert d’une certaine fierté. Or, l’intelligence de Balzac c’est de prendre le prétexte d’un dialogue pour littéralement passer la parole aux femmes, jusqu’à ce passage de relais nous suivions la scène par les yeux des hommes, ce changement n’est pas anodin. Là où les hommes se mettaient mutuellement en garde contre le jeux perverses des manipulations féminines tout en se gargarisant de leur séduction, les femmes sont montrées comme beaucoup plus directes et entreprenantes. Ainsi voyant que l’on parle d’elle, telle coquette n’hésite pas à traverser toute la salle pour venir discuter avec l’une de ses ennemis, cette dernière lui donnant alors des conseils francs et directs sur ses amours et son futur mariage. Ce tableau en deux temps permet de comprendre que si le jeu est le même (nul besoin de vénus ou de mars pour percevoir les différences hommes femmes) certains enjeux changent tout, ici une somme d’argent ou un cheval ne peuvent rivaliser avec un bon mariage, on pourrait encore ajouter un cercle on ajoutant les sentiments (colère, trahison, amour).

Le propos n’est pas original en soit, reste que le traitement agit en deux temps, dans un premier temps il permet de changer de focale narrative de manière légère et subtile, dans un deuxième temps il offre une perspective plus trouble au fur et à mesure que l’on prend connaissance de ce qui se joue en coulisse, mettant ainsi en relief la première partie (plus masculine, mais aussi plus sociale et plus « importante » aux yeux du monde puisqu’au-delà de la forfanterie il en va de l’image et donc de la façon dont l’empereur nous portera de l’estime, on le voit le monde masculin est perçu comme plus sot ou plus radical mais il ne perd pas pour autant de son importance).

Ce processus (assez circulaire ou concentrique) est mis en mouvement par les multiples danses qui animent la soirée. Il est aussi entouré d’une couche historique, d’un entrelacs de référence qui de prime abord apparaissent surtout pour décrire et critiquer la « bonne société » dont il est question, mais très vite on comprend son rôle. Le bal est empli de militaire, militaire dont la côte est haute à l’époque, on fête les victoires napoléoniennes (les pics de l’auteur sur qui fait les guerres et qui en retire le mérite sont à découvrir) c’est donc un moment de célébration, de joie, de frivolité. Un sentiment que reflète les conduites masculines du récit, pourtant alors qu’il aurait dû être sur place l’empereur n’a pas pu venir à cause d’une crise avec son épouse, une crise de ménage qui va mener à leur séparation. Difficile dans ces conditions de ne pas comprendre que la couche historique offre un contrepoint parfait à ce que nous sommes entrain de lire.

Ainsi, si la métaphore du diamant (et des parures et des couleurs, il faudrait que je vous parle du bleu ingénu que porte l’une des dames, ce bleu d’innocence mais dont l’une des protagonistes remarques qu’avec la pâleur de la peau on ne distingue pas les perles entre les saphirs… de là à penser que ce bleu cache des choses, qu’il n’est pas si innocent ou candide qu’il y paraît, il n’y a qu’un pas, que je franchis, mais bien vite avant que la parenthèse ne se refe) occupe une bonne place dans l’esprit du lecteur, et dans la mécanique du récit, ces deux éléments (le passage de la parole et le contexte historique) me sont apparus comme étant importants à souligner.

Un court récit parfaitement maîtrisé et plus acide et surprenant qu’on pourrait le penser.

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