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J’avoue que les premières pages m’ont fait me taire, une mort mystérieuse, un monastère éloigné et mystérieux, une légende ou deux pour créer une ambiance mais rien de vraiment surnaturel au menu… pas de doute je m’étais trompé, la révérence au Juge Ti était indéniable, j’allais devoir ranger mes rêves de contes chinois. Bien évidemment, au fil des gorgées de vin de Maître Li, les repères se brouillent et le réel entre dans le brouillard.

La force d’un auteur de série c’est, parfois, de ne pas s’entêter à proposer la même chose. Nous l’avons vu de nombreuses fois, creuser le sillon de la justice avec obstination a demandé de la patience et de l’abnégation à ce bon vieux Van Gullik, mais à force d’ajustements, de réflexion, d’inflexion et de savoir faire il a su écrire une merveilleuse série loin des rebondissements poussifs que trop de séries télévisuelles actuelles nous servent. Pourtant écrire une série c’est savoir jouer à la fois sur les attentes du lecteur et sur ses tics d’écrivains. Bref, parce que sinon il faudrait expliciter plus avant ces propos, ce qui reviendrait à interroger Poirot ou Pratchett (et tant d’autres) ce qui reviendrait à deux ou trois thèses (minimum), tout ça pour dire que Hughart a su tirer profit de son premier ouvrage pour en tirer le meilleur sans pour autant se reposer sur ses lauriers.
Là où le premier volume proposait, volubile, de plonger la tête la première dans l’imaginaire asiatique à grand coups de pinceaux, composant au fil des pages un conte complexe et stimulant, le deuxième volume s’impose par une construction linéaire.
Cette construction n’a que peu avoir avec des considérations chinoises (au sens traditionnelle du terme), elle avance en temporisant, en ménageant ses effets, presqu’en catimini. En sus de cette narration, trop tranquille pour être honnête, nous assistons non plus à des allers-retours mais à la construction d’une compagnie, d’une bande de héros – un schéma qui prendra de l’ampleur au fil des pages pour connaître son apogée lors d’une descente d’escalier torche dans une main, hache ou arc dans l’autre… pas de doute, nous sommes en terrain connu-. Vous l’aurez compris, la structure du récit se veut plus occidentale, plus lisible elle cherche moins à serpenter dans le symbolique et le merveilleux qu’à en extraire la possibilité d’une lecture plus généraliste.

Ce partis pris est bien souvent une erreur, à trop vouloir prédigérer un imaginaire à leur lectorat bon nombres d’écrivains (fort louables par ailleurs) donnent naissance à une fantasy (ou à des enquêtes, ou de la psychologie ou à ce que vous voulez) de l’excès et du cliché. Les actions ne sont que prétextes à des péripéties initiatrices aussi lénifiantes que pompeuses, le tout enrubanné dans un pensum pseudo-folklorique (souvent gavé de noms improbables et d’une géographie changeante). Ce risque de l’effet de corde directrice pour lecteur présumé stupide, transforme tout labyrinthe (on songera aux ersatz de Borgès en terme de mysticismes) en trouée littéraire, en « œuvre de plage », pratique pour attendre les coups de soleil ou pour divertir mais loin, bien loin de ses supposées ambitions. C’est ce risque là, de tomber dans le divertissement assumé, dans la sécheresse imaginaire, que prend l’auteur.
Heureusement, vous vous doutez bien que l’histoire se termine bien sinon je n’aurais pas employé le même ton, le piège est évité avec maestria.

Bien évidemment l’incipit explique tout, éclaire l’ouvrage par sa puissance évocatrice, il laisse son empreinte dans le cœur du lecteur sans trop en dire : il sera question de fausseté, de manipulation et de simulacre.
Bien évidemment on oublie l’incipit on tout commence vraiment par le récit d’un meurtre énigmatique, de récits en déductions l’enquête avance, bientôt stoppée nette par quelques culs de sacs bien sentis. Puis, petit à petit, par touches, le surnaturel fait son apparition, on le mentionne, on y fait référence, on en déguste les sensations ; mais l’aventure domine. De scènes de cours chez les prostituées, en spectacle sonore grandiose, de rivière sauvage en énigme coriace, l’auteur n’oublie pas de réciter ses gammes. Les références s’accumulent, les traits d’humours fusent (que les amateurs se rassurent, nos héros n’ont pas changé d’un pouce) on suit sans peine la quête – qui bien que reposant plus sur une succession de rebondissements que sur le « mystère premier » n’en reste pas moins plaisante- de cette équipe de choc et de charme.
Et les changements apparaissent, au détour d’une énigme il faut confronter la falsification au réel, il faut étudier l’erreur pour en décrypter le sens caché, puis vient le tour d’une histoire, puis d’une légende, autant de récits que l’on croise un peu au hasard, jusqu’à ce que maître Li demande expressément à ce qu’on lui « conte un conte » (à noter d’ailleurs que la référence au classique chinois du « rêve dans le pavillon rouge » paraît quelque peu anachronique mais elle n’en perd rien de son charme), puis la distinction entre référence historique, falsification, conte enfantin, rassemblement secrets et surnaturel se brouille avant de laisser la place à l’abandon du corps pour entrer dans les méandres de l’esprit et du mythologique par la même occasion.
Seulement Hughart ne joue pas seulement sur la thématique du paravent ou du simulacre (cher à Baudrillard) il en fait une véritable mise en abîme, il ne suffit pas de lire ou d’écouter pour comprendre, il convient de décrypter le sens caché des anciens mythes pour avancer. Décrypter cela ici « comprendre le sens historique », le parti pris de maître Li (et de ses compagnons) c’est que derrière une légende se cache une vérité historique, un fait soigneusement camouflé qu’il nous faut débusquer, l’analyse est bien au cœur de l’ouvrage. Reste qu’ici l’analyse ne mène pas à un rationalisme positiviste, il ouvre au contraire les portes de l’au-delà (littéralement ! comprendre un texte et aller faire un tour dans les enfers, voilà une promesse à faire pâlir tous les Umberto du monde). Ainsi au fil des pages le mythe devient la matière première du récit, non seulement par ses personnages (tous plus héroïques et braves les uns que les autres) mais par son importance, il faut déconstruire le mythe, le lire à l’aune de l’histoire, du passé ; mais l’œil critique celui qui comprend, qui sait, n’est pas celui qui démythifie, qui anticipe la tentation mystique dans une obsession scientifique, c’est celui qui déconstruit le mythe pour mieux construire le sien.
Au départ, avec ses déductions et sa volonté de « prouver » de quoi il retourne, notre héros se comporte comme un véritable Holmes de son temps, toutefois il se démarquera de cette ligne pour proposer une re-lecture efficace de l’univers qui l’entoure.
Cette construction, de faux semblant en tiroir à double fond, trouve son pendant dans la progression narrative qui creuse toujours plus loin dans les grottes, les tombeaux, les secrets et les symboles. Au fil des pages, les références s’entremêlent, la mythologie balaie d’un revers d’éventail le cliché nationaliste (les derniers rebondissements nous montrent une chine ancienne plus ouverte et perméable qu’on aime à se la représenter au quotidien, ce qui fait du bien !). De fait la superposition des mondes, le thème du faux, la confrontation du véritable classicisme et son pendant néo-conservateur (et son image infernale, à mourir de rire !) démontrent la maîtrise de l’auteur. Si le premier volume s’avérait aussi bluffant que chaotique, Hughart paraît avoir acquis un niveau de sensation supplémentaire, la sensation du réel devient le réel.

Sous ses dehors fantasques (traits d’humour, légende enfantine, moments dramatiques..) et jouissifs l’ouvrage se déploie comme mû par les effets de sa propre lecture. D’ailleurs, on remarquera que si la lecture mène à la compréhension, la compréhension à l’analyse, l’analyse à déconstruction, la déconstruction boucle logiquement la boucle en ne proposant rien moins qu’une reconstruction, le livre qui se lit lui-même produit un nouveau livre, tout comme la légende engendre une légende. Une forme classique s’il en est ! (c’est en fermant le livre que l’on repense à l’incipit et que l’on s’amuse de la duperie dont nous fûmes les victimes consentante, un constat pas si nouveau, toutefois il est bon de rappeler que les « auteurs de fantasy » sont aussi, parfois, malgré tout, des auteurs tout court !)

Les amateurs de légendes chinoises se régaleront, encore une fois, des nombreux clins d’œil de l’auteur, les autres se jetteront, avides de connaissances et de délectation, sur un classique chinois (ou deux ou trois et pourquoi s’arrêter aux classiques ?) ou bien sur le troisième tome de la trilogie.

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