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Jouons à un jeu facile, celui du qui est qui.

Il s’agit d’un récit policier, il en a tous les attributs, il y a un meurtre non résolu, puis plusieurs meurtres non résolus, un enquêteur, des indices, des coupables supposés, des menteurs, de vrais coupables, des fausses pistes… et pour faire plus urbain (et donc moderne) on prendra en compte la présence de gang rivaux, de notables et même d’un junky.
Voici donc un polar comme on les aime, plutôt un polar qu’un roman à énigme d’ailleurs. Donc le sous genre est trouvé. Si ce n’est que…

Il s’agit d’un western, il en a tous les attributs, une ville paumée, quasi-désertique, des mexicains, des bandits, des chevaux, des duels, des bagarres, un nouveau shérif en ville, une poursuite à cheval, de la sueur et peu d’eau.
Pas de doute à avoir, il s’agit d’un western, surtout que nous avons droit à de grands horizons et à de la sauvagerie. Si ce n’est que…

Il s’agit d’un roman de moeurs, il s’agit d’une petite communauté où l’on vit entre soit, où tout le monde se connait et ne se respecte pas, où les petits tracas quotidien vont naître les débordements de violence, où les riches notables veulent une justice à base de corde ce qui est leur seul point commun avec les riches truands, où les pratiques des uns sont galvaudées par les autres, où il est difficilement question d’amour, où il est facilement question de trahison, où il n’y a pas d’événement sans mensonge.

Ce récit est un peu tout ça à la fois. On le sait le problème des genres est double, d’un côté il y a une sorte de main mise plus mercantile qu’académique sur « qui écrit quoi » parce qu’il est plus facile de vendre des « rayons » polars, science-fiction, jeunesse, adolescence, que des rayonnages laissaient à l’appréciation du libraire ; de l’autre il y a la volonté de chaque sous genre de vouloir s’ériger en genre légitime, de tirer la couverture à lui, ainsi de division en subdivision, de sous catégorie en reconnaissance tardive, on en arrive à l’éclatement du terme (bon, les universitaires vous dirons sans doute que ce bon vieux Derrida a très bien dit tout cela, en précisant qu’une oeuvre peut participer d’un genre mais non lui appartenir, mais d’une part tout le monde ne décrypte pas Derrida et d’autre part on peut aussi se rendre compte de cela de manière empirique en ouvrant les yeux), et au final chaque livre peut se revendiquer d’être un genre.

La problématique, qui ne connaît pas de fin, s’épaissit lorsqu’il s’agit d’un auteur qui invente, justement, un genre à lui tout seul. Cette nouvelle nous fait toucher du doigt le talent de l’écrivain, les genres on s’en moque un peu, beaucoup. Catégoriser ça doit être la première réponse, du moins le prélude à une réflexion plus poussée et non une fin en soit (où alors faut relire tout Bachelard).

Après on peut parler tonalité, c’est bien aussi la tonalité, pis c’est facile comme tout la tonalité. Tenez, par exemple, si on prend cette nouvelle, le héros parle à la première personne, il met en avant ses sentiments avec force et sans faux semblant (il ne renie pas les compliments, se pense intelligent, tout en n’hésitant pas à narrer avec humour comment il tombe de cheval ou combien il prend de coups dans une bagarre), le récit est rythmé à tel point que cet élément y est prépondérant, la mise en scène du « je » structure le récit, les émotions sont au coeur de l’histoire qui sans elles n’a que peu de raison d’être. La tonalité est donc : lyrique !
Il s’agit d’un texte poétique.
Bon on me rétorquera, à raison, que le lexique n’est pas recherché, que le symbolisme du langage passe à l’as et puis si le lyrisme est à lier au cri (comme disait Valéry, d’ailleurs le lien avec Orphée serait intéressant… ) alors je fais fausse route.
Tout de même, quand dans une maison esseulée à l’attente de bandit armé, vous prenez le temps de préciser que votre camarade enamouré joue de la mandoline, c’est que vous avez à la fois conscience d’un certaine lyrisme et de l’ironie de la situation.

Une nouvelle superbe, mais ça vous l’avez compris !

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