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Voilà, nous y sommes, il faut se rendre à l’évidence si jusqu’alors une part de subjectivité entrée en ligne de compte, ce n’est plus le cas, nous voici devant un chef d’oeuvre.

Cette nouvelle, peut ne pas être votre favorite, encore heureux, mais les éléments qui la constituent sont d’un tel niveau d’exigence et de maîtrise qu’elle tiendrait la dragée haute à Maupassant, Pirandello, Buzatti ou Borgès (avec plein d’autres).

Hammett ne présente plus son détective comme un élément important d’une agence, du moins plus seulement il installe le personnage du « vieux », le directeur de l’agence. Ce changement, lié à une mission qui commence un dimanche matin, entérine l’idée d’un travail, d’une charge, d’un gagne pain – que l’héros va accepter de mauvais gré-. Cet angle de vue sera creusé un peu plus lorsqu’il le narrateur livrera ses trucs et astuces au lecteur (posséder un bon réseau d’informateur, penser à faire des photocopies) ou part l’importance du temps passé à attendre. C’est d’ailleurs l’un des points forts de Hammett, depuis le début le temps à une place indéniable dans les récits. Si l’on reprend l’idée de faire des copies d’une photo ou celle de faire de la publicité à l’affaire, il faut encore patienter jusqu’au lendemain (au mieux), il en va de même pour les nouvelles venant de l’autre bout du pays ou pour aller à la banque. Cet empilement temporel, cette constante de la remise au lendemain, amène un temps concret. La temporalité est un jeu complexe de tension et de repos dans une oeuvre littéraire (ou cinématographique ou… bon partout, mais le plus souvent c’est parce qu’elle cristallise le stéréotype du temps subjectif, pour le dire vite), ici elle semble prendre en charge non pas le fil des événements (qui se reconstitue au fil de l’enquête et non pas en dehors d’elle, une autre force de l’auteur) mais l’impatience grandissante du détective. Ses intuitions, son savoir faire, ses rencontres sont jalonnés de phases d’attentes, de pressions, autant de moment de remise en cause. Il est intéressant que ce temps là, cet ennui, ce délai n’existe que peu jusqu’à Hammett, dans les romans « policiers », à énigme ou même populaire. D’ailleurs, il est réservé, le plus souvent, à la description dans la littérature classique.
Il y a ici une appropriation spécifique du temps, plus que de l’espace.
Bien évidemment, loin de moi l’idée de rejeter l’espace hors de préoccupation de l’auteur, il suffit de remarquer l’accumulation qui tient lieu de description de l’appartement du plaignant pour se convaincre de l’importance de cet élément dans le récit. Toutefois, il est souvent mis en parallèle avec ceux qui y évoluent ou qui y habitent, l’espace est fonction de l’occupant plus que de données extérieures.
On pourra se référer à la nouvelle précédente, pour s’apercevoir combien la maison du couple de petit vieux est paisible et petite, avant de devenir complexe, sombre et cruelle quand la nature de la visite change.

Outre, ces éléments, déjà présents avant mais de façon moins perceptibles. On s’attardera, avec délectation, sur le poète conscient de ses limites ce qui le rend touchant, un élan de lucidité dont le détective n’est pas exempt puisqu’il avouera ses peurs, ses troubles et même fermer les yeux lors d’un moment trop brutal à son goût. On prendra également plaisir à un sens pratique bienvenue, là où de nombreux récits ne fonctionnent que sur les non-dits, les oublis, les failles Hammett prend bien soin de rester dans des eaux navigables, faire appelle à la presse, se faire doubler, devoir payer un renseignement, ne pas négliger les questions basiques, faire des faux pas sont autant d’actions qui viennent ponctuer le récit, qui viennent le conduire à son terme, nul besoin de rocambolesque ou de mobiles fantaisistes pour que les choses tournent mal.

Bien évidemment plus que tout autres élément c’est la présence, le retour, de la femme fatale -celle la même qui avait pu fuir dans le récit précédent- qui tire la couverture à elle. Un personnage trouble, complexe, diabolique, menteur, manipulateur, tentateur, dont la seule présence affole les coeurs et tourmentent les âmes les plus pures et les plus chastes. Le dialogue final, explicatif et lucide, fait froid dans le dos, on serait prêt de se laisser tenter par tant de candeur et d’horreur. En retournant sur ses traces Hammett ancre son récit dans une continuité, il dépasse le monde de l’enquête, du fait divers pour créer un monde de routine, un univers clos dans lequel les hors la loi et les détectives naviguent et se connaissent. Le détective se dote d’un passé (ce qu’il avait déjà mais qui restait dans le flou), d’une substance, de souvenirs, de remords, de regrets ; il serait facile de dire qu’il se complexifie alors qu’il en devient uniquement plus palpable, plus reconnaissable.

Jusqu’alors le détective était un outil, pratique, ciselé, opérationnel, un outil au service de la justice, moins de la morale. Dorénavant, alors qu’il avait quitté son lit pour « faire le job », il incarne des valeurs, une position morale inflexible. Il est celui qui permet de percevoir les failles du système, des failles humaines et qui cherchent – plus stoïquement qu’héroïquement- (c’est sans doute la différence entre le détective de papier tel qu’écrit jusque là et le détective de cinéma tel qu’incarné par Bogart par exemple, au cinéma le rejet de la femme fatale – pour prendre une image connue- ou son acceptation passe par une phase de brutalité, de dureté ; c’est la mise en scène qui en reflète la complexité et l’ambiguité, des éléments moins évidents à marquer les mémoires que lorsqu’ils sont écrits noirs sur blancs par l’auteur. Hammett fait rejeter la femme à son héros avec force, parce qu’il sait sa faiblesse, parce qu’il s’en veut, parce qu’il ne veut pas succomber… cette dimension double reflète celle de la jeune fille, qui possède plusieurs noms, plusieurs couches de mensonges et de sentiments, qui déteste ceux qui l’aiment et aime ceux qui la repoussent. Pour commun qu’il soit ce trait de caractère hante le récit tout en faisant prendre conscience au lecteur de la stature du héros).

Une nouvelle loin du passe-temps, puisqu’elle contamine encore largement l’imaginaire collectif.

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