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Il y a d’abord le sentiment, toujours trompeur, de ce croire en terrain connu. Parce qu’il s’agit de Tim O’Brien parce que la guerre, parce que l’éditeur, parce que le titre, on ne prête pas plus attention que ça aux signaux autres que ceux que nous balancent les leds clignotantes de notre certitude. Ensuite, c’est toujours à rebours que l’évidence saute aux yeux, vient le moment de la duperie. Ce livre est un mensonge, nous ferions bien d’y croire.

Le mensonge est une chose intéressante, nous devons commencer à mentir à partir du moment ou, encore au berceau ou non loin de là, on crie pour appeler notre mère nourricière, on crie pour appeler, on crie pour vérifier qu’il se passe quelque chose et l’on se tait –satisfait- quand on voit notre caprice exhaussé. De cela, plus que de l’improbable vérité, la narration garde une trace, pas uniquement la narration artistique, mais tout narration, il en va du dragueur à la petite semaine, à l’écolier camouflant son ignorance, à l’écrivain autofictionnel en passant par le scientifique en quête d’absolu. Se raconter n’est pas une nouveauté, accepter le mensonge est plus rare. Comme beaucoup d’autres avant lui l’auteur se lance dans cet exercice de style qui consiste à saisir le frivolité et la volubilité de l’instant en l’étouffant sous des couches mensongères.

Bien souvent, pour « dire le vrai » il convient de raconter le faux, à cet égard on se souviendra –entre autres- de la fontaine pétrifiante où se raconter revient à s’inventer. Ici, comme toujours chez O’Brien, ne nous leurrons pour plus visible qu’il soit l’exercice n’a rien de nouveau chez ce rescapé du Vietnam, le factuel va se mêler au fictionnel. Contrairement à un Rashomon littéraire ou à un policier « classique », il sera question de reconstruire le passé pour mieux envisager l’avenir.
Les procédés mis en œuvre sont nombreux, tellement nombreux que le livre pourrait passer pour un manuel du genre, ça tombe plutôt bien car c’est exactement ce qu’il est.
Un personnage principal politicien, un personnage principal (le même) illusionniste, une disparition mystérieuse, un passé qui ressurgit, des chapitres en forme de voix diverses pour dire le souvenir du réel, des annotations d’un narrateur –enquêteur obsédé par cette histoire qui lui rappelle la sienne, d’autres narrateurs plus ou moins interne pour exposer des faits ou proposer d’hypothétiques fins à ce récit.
Difficile de dire que la fragmentation impressionne par sa subtilité, bien au contraire tout est fait pour éjecter la confusion en dehors du flux narratif. Plus encore, nous n’avons que peu affaire avec un quelconque flux de conscience. L’incipit propose une description intime, sensitive de la nature, des senteurs aux paysages on s’emplie de la quiétude du lieu, un lieu que vient ternir de sa tristesse monotone un couple de pronoms. Le défi romanesque n’est pas dans la recherche d’une contraction émotionnelle ou d’une forme quelconque de contagion, il est ailleurs, dans l’exposition d’un tour de magie.
Avant d’en venir à cet élément il faut envisager la présence de la guerre du Vietnam. Cette guerre que O’Brien ne cesse de déconstruire, de réduire à l’état de boue neurale, pour mieux y plonger nos propres angoisses. Bien évidemment, cela pourrait relever de l’obsession, de la névrose ou bien encore d’une volonté moralisatrice, mais l’auteur s’éloigne de ce type de perception. Souhaiter le coup d’éclat, la mauvaise image, secouer les consciences n’est pas à l’ordre du jour. D’ailleurs à bien y réfléchir, à percevoir les bonnes consciences médiatiques s’émouvoir d’un chaton fut-il de Banski un quart de vidéo au milieu d’un flot continue d’informations, à voir les vaguelettes autour d’un Snowden, on cerne mieux l’intérêt de cette déconstruction.
O’Brien traite le massacre d’un village de civil vietnamien du point de vue interne, c’est-à-dire de l’indicible, tout autant que du point de vue de la mauvaise politique. Ce qui est captivant dans ce parti pris c’est qu’à la fois on reste pantois d’horreur devant la norme guerrière du monde et qu’ à la fois on mesure l’ampleur du cynisme politicien (qui doit faire environ la taille de « la city » de Londres). Jamais l’auteur ne se pose en juge moralisateur, il ne nous donne pas les outils pour le devenir ou pour nous « faire une opinion » (comme si avoir une opinion sur une guerre était quelque chose d’important ou de sensé), il expose juste combien un scandale politique n’est après tout qu’un scandale politique de plus. Des visions se télescopent celle d’un survivant qui, bien après, repense à la plénitude de l’aveu et celle du conseiller politique qui estime qu’on aura pu « gérer » si on avait pu prévoir. C’est cette gestion, ce recul face à l’Histoire qui fait froid dans le dos, c’est elle qu’évite l’auteur. La fragmentation n’a ici rien de philosophique ou de guerrière, elle enchaîne la confusion et le floue à notre centre névralgique. Aucune précision, aucune greffe, aucune adjonction factuelle ne serait venir à bout de la subjectivité, à quoi bon lutter si les autres en sont déjà à gérer ?
Le doute, le mensonge, l’oubli, le secret d’avant se mêlent à la question présente : qui croire ? que croire ?
Des questions trop peut souvent évoquer lorsqu’il s’agit de « faits historiques » tant nous paraissons empresser de les dévorer, de les phagocyter à notre avantage.
Cette tournure mémorielle paraît comme parasitée par les confessions d’un narrateur image de l’auteur, pour mieux brouiller les pistes, pour mieux nous obliger à choisir un camp.
Lire l’ouvrage c’est, donc, être victime d’un tour de magie. On ne voit, au final, que ce que l’on a bien voulu nous montrer, de la simple mystification. Si ce n’est que la frustration qui en résulte s’avère un peu plus complexe qu’au premier abord.
Tout commence prêt du lac, tout se noue prêt du lac et ce que nous oublions, ce qui est devant nos yeux, qui clapote à chaque page c’est bien cette étendue d’eau. Ce lac agit doublement, c’est d’abord une distraction, un moyen de faire converger les émotions, un catalyseur dramatique de premier ordre, la technique narrative de premier plan charger de nous distraire pendant que le magicien opère son tour, pendant que nous cherchons à comprendre la mécanique de l’ouvrage ; c’est ensuite l’élément si grossier, si énorme, si « poser là » que l’on finit par en oublier les caractéristiques principales dont celle évidente de pouvoir refléter.
Le lac agit comme un miroir, il inverse la donne !
Vous avez lu le livre, vous avez cherché de quoi il retournait, vous sortez déçu ou du moins désappointé par ce tour. Rien de plus normal, il ne s’agit pas d’un tour de magie, mais de son explication !

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