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Il serait facile, pour ne pas dire abusif, de transformer ce simple avis en un avis de décès, de sombrer dans le pathos et le lacrymal parce qu’il s’agit du dernier roman de son auteur. Banks était un bon écrivain, un très bon écrivain, il faut savoir se moquer des genres, des plaisirs, des attentes et des exigences des uns et des autres pour se ranger sous la bannière de l’évidence, que l’on apprécie ou pas le space opera, sa création de « la culture », difficile de lui dénier un savoir faire et un style. Pourtant, il est également difficile de ne pas penser qu’on aura plus affaire avec cette culture là, que le cycle (ni linéaire, ni cyclique, ni sous quelques formes connues) s’achève ici, en plein élan…

Au départ, enfin plus exactement une fois le livre achevé, on peut se dire qu’il s’agit – comme pour « l’homme des jeux »- d’un très bon roman d’introduction à la culture. En effet, le cycle, bien que varié, semble proposer des portes d’entrées plus ou moins accessibles, débuter par les enfers virtuels peut apparaître comme une tentative louable mais quelque peu difficile. Bien souvent tout le sel de tels projets repose sur l’interconnexion des volumes (dans la culture ces connexions étant assez complexes) mais il en existe des plus « évidents » que d’autres. Pourtant, à y réfléchir, cette sonate s’avère plus compliquée qu’il n’y paraît (plutôt à l’image d’une « forme de guerre » au final). Tout y est pourtant assez linéaire.

Une tuerie pour événement de départ, un cadre sociétal complexe (imaginez une civilisation entière, c’est-à-dire quelques dizaines de milliards de personnes, prête à sublimer, à quitter le monde réel tel que nous le connaissons pour découvrir …autre chose), des intérêts politiques extérieurs et quelques mentaux de la culture qui passent par là ; on pourrait penser à un beau salmigondis, à la possibilité d’un chaos semi-organisé, il n’en sera rien. Si au départ, comme souvent, la mise en place réclame un peu de temps, très vite une ligne narratrice principale va se dégager et l’auteur n’en bougera plus.

Bien évidemment, on retrouvera ce qui fait l’un des charmes de cette série à savoir de nombreux protagonistes, de nombreux points de vues sur l’action ou encore une imagination débridée. Mais, sous cette « simplicité » n’est qu’apparente. Il ne va pas être question d’une simple suite de péripéties exotiques (et pourtant vous allez en voir du pays, de l’étrangeté et du qui surprend), pour tenir le lecteur en haleine. Si l’on « creuse » un peu, on s’aperçoit bien vite, que les préoccupations sociaux-politiques sont en œuvres, que le pouvoir ronge encore les cœurs et les attitudes. Les différents regards sont autant de possibilités. Là où de nombreux récits s’amuseraient, de façon plus ou moins habile, à multiplier les trames narratives pour les faire coïncider en dernier ressort (et Banks c’est déjà essayé à cela), il est question ici de s’attarder sur des personnages et des situations. Sans aller jusqu’à parler de contingence ou de hasard, il convient de ne pas trop interpréter les liens entre les histoires afin de mieux profiter de cette succession d’instants présents. A ce titre, à part la trame principale qui semble bénéficier d’un traitement temporel particulier, les autres sont comme engoncés dans une temporalité subjective (bien évidemment un tel concept n’existe pas, le temps c’est le temps il continue à « être » et il n’a que faire de l’état d’âme des uns et des autres. Ainsi, si l’on peut changer de lieu ou de position spatiale, cela est impossible avec le temps, or c’est pourtant ce que parvient à nous faire croire Banks).
Dès lors partager le même lieu qu’un puissant homme politique c’est s’insurger des complots retors qu’il ourdit pour la simple gloire – difficile d’avoir réellement quelque chose de « plus » à gagner lorsque vous êtes au sommet de la pyramide d’une des civilisations les plus avancées de l’univers connu- puis c’est prendre la mesure du décalage temporel qui est le sien. Alors que le temps presse, que son influence diminue, que les événements s’accélère il apparaît non pas démuni mais « hors limite ». On comprend que son pouvoir est surtout médiatique, qu’il tourne autour de l’image, du spectacle, que sa perception est celle d’un roitelet de cours d’opérette. Le mal (ou le bien) qu’il fait, qu’il programme n’est opérant qu’à faible échelle, le reste paraît le dépasser. Le pouvoir efficient est lui au main de militaires, on parle alors d’honneur et de respect. On opérant autour de ce duo, pourtant convenu, Banks évite l’écueil « marchand ». Dans nos sociétés actuelles l’état disparaît au profit d’un libéralisme débridé, du moins d’une vision privative et « service » du monde, en mettant de côté un parallèle trop évident l’auteur ne fait pas un pas de côté, au contraire cela nous permet de comprendre que si l’un des acteurs quittent le devant de la scène (ici les préoccupations purement mercantiles) elles sont immédiatement remplacées par d’autres. Ainsi, la sublimation est une promesse technologique importante pour d’autres cultures, s’il n’est pas question de profits pécuniaires, il est en revanche bel et bien question de territorialité, d’honneur et de divergences culturels.
L’interaction entre « notre monde » et celui du roman s’opère au niveau des infrastructures, ce qui permet aux personnages d’être à la fois différents (il s’agit d’aliens) et crédibles à nos yeux, sans toutefois que les points de contacts soient trop visibles.
Pour digeste quelle soit l’intrigue entraine avec elle une complexité indéniable.

Bien évidemment, se dessine le point d’orgue, le point capital pour tous les peuples enjeux : la connaissance. Si, les personnages, les lieux, les volontés et les intérêts résonnent comme autant de contrepoints possibles, de perceptions inconciliables, il convient de penser la connaissance( le savoir) comme la basse continue de l’ouvrage. La sublimation est un saut dans l’inconnu, l’enjeu ultime des espèces « inférieures » est l’accès à une connaissance plus vaste et donc à un stade supérieur d’évolution, le pouvoir politique se doit de jouer sur tous les tableaux et de connaître ce qui va se dérouler à l’avance, là où le pouvoir militaire cherche à connaître qui est l’ennemi et quelle information est susceptible de compromettre sa gestion du monde… alors mêmes que l’intrigue principale tourne autour de la poursuite d’un secret multimillénaire.

De quoi faire un parallèle musical tout trouvé, des rythmes et des mouvements multiples mais une cohésion d’ensemble. Sans doute est-ce une certaine forme de facilité que d’aller dans ce sens, sans doute de nombreux ouvrages voguent sous les mêmes cieux, toutefois il convient de se rendre compte que de nombreuses descriptions font appel à de nombreux sens autre que celui de la vue, et qu’un personnage profitera de son errance pour s’arracher les yeux au profit d’une nouvelle paire d’oreilles ! De quoi se poser quelques questions, d’autant que les secrets de cours se chuchotent et qu’à travers l’espace on communique plus par « la pensée » que par la vue.

Toutefois la musicalité de l’ensemble, pour évidente qu’elle soit, n’en reste pas moins une préoccupation de second plan, presqu’en retrait. Ce qui domine c’est cette trame principale dans laquelle on retrouve, comme souvent chez Banks ( et c’est cette même récurrence, ce sentiment de facilité qui m’avait fait opter pour un aspect « porte d’entrée » du roman pour un néophyte alors qu’il n’en est rien car les références à des acquis de la culture sont un peu trop nombreuses pour que l’on puisse profiter gaiement de l’ensemble, du moins est-ce mon opinion à cet instant précis) avec un mental (et son avatar) affublé d’une mission en compagnie d’un humanoïde (ou du moins d’une créature suffisamment proche d’un humanoïde pour que le lecteur puisse s’y identifier, procédé dont il aime user car il permet également de nous décaler constamment, en nous faisant préférer un avatar ou le cynisme de tel ou tel drone par exemple), un couple qui se tournera résolument vers l’action. Une action débridée avec ces moments de bravoure et de tension.
La structure contrapuntique se perfectionne et gagne en virtuosité avec l’ajout de quelques touches d’humour, d’un cynisme rafraichissant (des zestes acides qu’il faudrait prendre le temps d’énumérer et d’analyser au creux des ouvrages du cycle tant ils peuvent être très présents – notamment chez les drones – ou totalement absent). Mais là où elle semble prendre tout son sens c’est avec une « sous intrigue », un traitement particulier est réservé à un personnage et à la « quête » qui est la sienne, cela nous mènera vers une création entièrement abstraite et artificielle. Cette « œuvre » répond à la sonate hydrogène qui elle-même répond à la révélation du « secret » final, tout cela dans une mise en abime intéressante avec la création et la construction du roman lui-même.

Vous l’aurez compris, il s’agit d’un roman intéressant car il donne à lire une quête (un tantinet initiatique mais cela vous le remarquerez au bout de quelques pages, le procédé est attrayant et bien tournée) remplie de péripétie, commentée par des mentaux toujours plus irascible, imprévisible, géniaux et paranoïaques que d’ordinaire (c’est pour ça qu’on les aime !), tout en vous permettant de découvrir des personnages et des situations hauts en couleurs. Il conviendrait de s’interroger sur moult aspects et détails de l’œuvre, mais je m’arrête à un dernier point, si, comme disait le poète « rien ne sert à rien », on ne peut que constater l’absolu nullité de l’ensemble. Par « nullité « j’entends « immobilisme », il se passe beaucoup de chose, mais au final : il ne se passe rien !
Expliquer pourquoi reviendrait à vous dévoiler la fin, pour mieux la questionner et la mettre en relation avec tous les éléments importants du volume, mais une fois l’ouvrage terminé (lisez-le !) je vous enjoints à réfléchir à cette notion de « finalité », et à la mettre en perspective avec la création artificielle du drone, la quête de l’héroïne ou encore à la sublimation… cela devrait envie de relire l’ensemble, rien que ça.

Et puis, comme l’auteur est mort, il conviendra de tout relire à point nommé !

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