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Nous revoilà partis chez Balzac, « chez » étant le bon mot tant la notion d’intérieur est capitale dans l’œuvre de l’auteur, l’avantage de Balzac c’est qu’il suffit d’en avoir lu quelques uns pour les avoir tous lus, les avoir tous compris. Si en plus vous ajoutez à cela l’introduction de la Pléiade, autant arrêter de lire les ouvrages puisque vous êtes devenus un spécialiste, à quoi bon continuer ?

Ne pas lire l’introduction en question c’est lire un récit déjà lu des dizaines de fois (écrire ça me rappelle la fois où j’avais « chargé » des mêmes affects un ouvrage de James Lee Burke et où un commentateur m’avait repris de volée, il est intéressant de noter à quel point les genres, les époques tout comme les lecteurs façonnent les écritures et les lectures, pointer du doigt le manque de description dans, pas du tout au hasard, la princesse de Clèves c’est énoncer un truisme à l’époque les descriptions n’avaient pas de sens, de même que l’abbé Prévost ne donnait qu’un sens « utile » aux lieux ; pour moi il en va de même pour les intrigues chez Burke que chez Balzac, en connaître la fin n’a rien a voir avec une quelconque finalité. Dire, énoncé, le « déjà vu » d’une intrigue ou d’une histoire n’enlève rien à l’écriture ou au style, du moins en littérature. Ainsi, la flore que croise Robicheaux importe plus, parfois, que son enquête, et l’on comprendra qu’à faussement fustiger la description balzacienne j’essaie d’attirer l’attention sur sa beauté. Surtout, que souvent chez les auteurs le style apparaît au fil des pages et des oeuvres, ainsi le « nature writing » prendra de plus en plus de place ici, alors que là ce sera l’Histoire qui perdra de son influence (les « chouans » sont encore proches de Walter Scott, mais nous y reviendrons, au rythme où je vais, d’ici quelques années) au profit du déterminisme social). Bien évidemment le commentaire était justifié tant mon propos tendait vers la généralisation abusive et non pas vers la clarté) un récit d’adultère assez plat, pour ne pas dire convenu donc.
Lire l’introduction vous permettra, si vous ne le saviez pas, de pénétrer dans les arcanes biographiques de l’œuvre balzacienne, vous y apprendrez les liens entre l’auteur et sa mère, entre l’auteur et son demi-frère (issue d’un adultère !), vous conviendrez alors que la lecture analytique a parfois du bon quand elle éclaire l’œuvre d’une lecture rétroactive (ou anaphorique parfois) et non d’un point de vue prospectif. Ainsi instruit on se plait à « comprendre » le texte d’une autre manière, non pas à y inclure l’auteur mais à y lire la morale de façon plus intensive. Il n’est nul besoin de l’introduction – qui ne prend pas ne charge la stylistique par ailleurs- pour percevoir la soudaine répétition du terme « bigot » ou « bigoterie » au deux tiers de l’ouvrage pour y voir une trace moralisante, pour percevoir que poursuivant son cheminement logique la description balzacienne atteint son point global (en général il va s’agir de passer du général (la rue, la ville, la maison) au particulier (les habitants, la chambre, un personnage, un meuble) pour ensuite proposer des vues globales plus sociales ou morales… ce « schéma » n’est pas exact mais il permet de, parfois, cerner comment le rythme d’un passage, d’une description s’inscrit dans l’œuvre entière, dans un jeu plus métonymique que métaphorique, comme bien souvent chez les auteurs réalistes par ailleurs), un point global qui vise à faire de la bigote la « cause », la « raison » de l’adultère, à lui donner un rôle machiavélique (même par omission pourrait-on dire). La répétition éclaire le personnage autant que l’affect moralisateur du propos, tandis que la biographie de l’auteur nous permet de percevoir la passion, l’affection toute personnelle qui peut expliciter ce passage (assez dur).

Bien évidemment, le récit ne se limite pas à une description d’adultère sur fond de critique religieuse. D’une part l’auteur prend garde à ne jamais mêler bigoterie et dévotion, il précise combien il y a là une posture sociale, un salut monastique et cruel, une perversion et non un don à dieu, une empathie, un amour véritable de l’autre – en cela il semble avoir su saisir la monter d’un certain esprit réactionnaire religieux au sein de la société de son temps-, d’autre part la construction de son récit est un modèle du genre (comme souvent les nombreuses retouches à l’œuvre auront servi à en parfaire la forme).
Le récit au présent donne un modèle de rencontre et de vie qui sera expliqué par un long retour en arrière, le retour au présent permettra l’affrontement des deux mondes, tandis que la conclusion (mais ça je vous en laisse le plaisir, tout de même). Cette imbrication, s’opère sans heurt, c’est-à-dire qu’il y a plus qu’une contiguïté puisqu’il n’y a ni chapitre, ni alinéa explicite, ce qui importe, et qui emporte le tout, c’est le souci descriptif. Bien évidemment comprendre l’importance de ce détail nécessite une vue d’ensemble de l’œuvre, et non une bête lecture linéaire, reste que même si l’on passe outre cette perspective, on reste happé par l’implacabilité du processus. Plus encore que le déterminisme spatial, c’est ce refus d’un présent autonome, indépendant du passé qui assoit la prérogative des faits passés sur nos décisions présentes (schéma qui ne sera pas sans avoir de conséquence sur le futur). Or, cette vision est d’autant plus remarquable qu’elle s’oppose au jansénisme.
Alors que le destin semble appuyer de tout son poids sur les épaules des personnages, il apparaît n’avoir de sens, de portée qu’en comparaison de la possibilité d’un libre arbitre. Ce n’est pas l’aspect théologique qui intéresse l’auteur ici, mais bien ses conséquences littéraires et sociales. Cette « Impasse » mène à des moments de tensions et de beautés extrêmes, on songera par exemple à l’incipit qui par de l’entrelacs de ruelles parisiennes que l’on ferme la nuit, où le jour ne passe qu’à peine, où l’humidité stagne, aux fenêtres à petits carreaux où l’on voit à peine le visage d’une femme qui s’use les yeux sur du fil, sur ses rides dont les crevasses dessinent une figure aussi cryptique et inéluctable que les ruelles que l’on vient de traverser.
Si le personnage d’Angélique, jusqu’au choix de son patronyme, semble avoir été saisi dans toute sa complexité, il n’en va pas de même pour « la grisette ». Caroline paraît en effet plus en retrait, par nature du fait de sa naïveté et de sa candeur, mais aussi parce qu’elle porte encore une marque « utilitaire » en elle. Si elle incarne la dévotion, l’amour réel, il n’en reste pas moins que son bonheur n’est pas décrit ou touché du doigt. On peut y voir (c’est ce vers quoi l’analyste semble tendre) une forme d’imperfection de l’auteur, un déni, un refus, une figure encore incomplète. Toutefois, de la même manière qu’un passage émouvant de l’histoire laisse présager les errances amoureuses d’un père Goriot chez le héros, un court passage de l’enfance d’Angélique là montre innocente, joyeuse, non contaminée par l’église, aimante, elle se trouve alors très proche de ce que sera Caroline. Ainsi, ne pas « finir » Caroline, ne pas lui donner plus de place semble être un moyen de laisser un funeste destin suivre son cours, que de préserver un certain flou sur les modalités de sa déchéance. On peut y lire une certaine pudeur de la part de l’auteur, du moins une retenue.

Balzac est déjà connu, déjà lu, déjà en nous, on peut se passer d’en lire ou même refuser son réalisme en enjambant les descriptions, toutefois à jouer son jeu, à prendre le temps d’être un lecteur, de ne pas se précipiter, permet de découvrir bien plus que de longs et ennuyeux passages : un monde.
Ce court roman, cette longue nouvelle, cette novellas, permet de cerner les enjeux démesurés de la comédie humaine autant que de renouer avec un plaisir de lecture toujours intact.

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