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C’est toujours comme ça, du moins ça devrait l’être sinon la littérature, l’art, ne servirait plus à rien et on devrait s’en remettre à l’idée de brûler le savoir, la connaissance, les savants et les chercheurs. C’est toujours comme ça, le scientifique, le physicien vous explique, avec raison et bienveillance, que les philosophes, les écrivains ont tort que le temps, que le cours du temps, ne change pas, qu’il est immuable, impénétrable, rectiligne et que nos mots sont incomplets, imparfaits pour en venir à bout, il explique que le temps s’en fout sans doute et que nos pathétiques velléité de le faire notre, d’en faire notre allié ne serait-ce que pour un moment, de parler de « temps vécu » ou « subjectif » ou ce que l’on veut n’a aucune sens, il vous explique que le temps va par là, intraitable avec ou sans vous. On le croit, il le faut bien, ça change notre quotidien, ça perturbe nos sens, notre façon de percevoir le monde, de l’appréhender. Et puis, la littérature reprend ses droits et la physique redevient mystique. Ouf ! on a eu chaud.

Un jour, je vous parlerai de ce bon vieux Etienne Klein de comment il vous retourne le cerveau avec la maestria simple et humble du cuisinier retournant une crêpe, il se brûle les doigts mais s’en moque, un sourire aux lèvres il vient de prendre possession de votre âme. Pour le moment, avant de parler du poison, je vous parle d’un antidote possible : Eureka Street. Le genre d’oeuvre qui est tellement sûre d’elle, qui affiche sa propre naïveté de façon si évidente qu’elle enfonce le clou à coup de tournevis dans votre crâne de lecteur satisfait.

Reprenons les choses, dans le désordre. Il existe des séries tv dont on peut tomber amoureux, dont les personnages nous transportent dans leurs délires, il existe des séries d’ouvrages qui ont ce même effet fédérateur sur nous, qui nous amènent à agrandir notre famille. Toutefois, à moins de tomber dans une forme de dévotion un peu bigote ou faussement cynique, il convient de remarquer que ce genre de famille agrandie devient souvent gênante, que l’on se prend à discuter des décisions scénaristiques comme l’on discute et l’on pérore autour des décisions de nos proches : pourquoi Ross ne laisse-t-il pas Rachel en plan ? Pourquoi cette dernière à l’idiotie de se mettre avec Joey ? Pourquoi How I met your mother se termine ainsi ? Qu’est-ce qu’il prend à Armistead Maupin ? On pourrait y passer des heures de doléances en hochements de têtes sentencieux, de larmes dignes de l’ultra moderne solitude en lettres de ruptures.
Il est difficile de grandir avec ce genre d’êtres, là on ressent bien la différence entre le cours du temps, la flèche du temps et notre propre temporalité parfaitement égoïste, certes belle mais terriblement éphémère, on ne peut qu’être saisie par notre propre insatisfaction.
Le bonheur étant inaccessible y avoir cru, nous force à maudire notre contentement de bas étage.

Il existe aussi des oeuvres si intemporelles que les étudier les rend aussi volatiles que des kaons, s’attaquer au père Proust (par exemple) n’est pas une question d’amour ou de désamour c’est une question de pollution ça vous tombe dessus inexorablement avec la permanence de la création humaine, impossible d’y échapper, impossible d’en réchapper. L’analyse ne change rien à l’affaire, se fader les 27 figures de styles des premières lignes du chapitre 3 du Candide de Voltaire ne le rendra pas plus clair (le passage) ou plus admissible.

Et puis, au milieu d’une infinité d’autres nuances, vous pouvez tomber sur une faille, un trou spatio-temporel, un refuge. Pour moi « Eureka Street » est l’un de ces refuges. Mon premier conseil a moi-même pour trouver l’un de ces refuges, c’est de se tourner à rebours (jamais à leur sortie) vers un livre à la joie désabusée. Moins irrévérencieux, culte ou cruellement juste (aussi juste qu’une aiguille de toxico) qu’un Trainspotting, ce livre (tout aussi irlandais) propose une vue humaine sur une ville en guerre.

Le réalisme, pas social, suppose bien souvent l’adhésion du public. L’adhésion ce n’est pas si simple, ça incombe parfois de se tourner vers un « beau utile », vers la volonté de créer des œuvres esthétiques et populaires qui en même temps éduqueraient le public, un doux rêves de doux dingues ou un doux rêves de tyran, ça dépend de où et quand vous êtes, de quelle culture vous a vu naître. Pour échapper à ce réalisme là, pour échapper à la prose trop souvent hagiographique (enfin ça dépend de ce que recommandent le service et l’attaché de presse, ne nous leurrons pas) de certains journalistes, il convient de saupoudrer le tout d’irréalisme, d’irrévérence.

Ainsi, en apparence, en apparence seulement, ce livre se dresse comme le portrait d’une ville, d’une Belfast en guerre, en proie aux attentats, en proie à un soubresaut de l’Histoire. Avec cette vision là, on a du pain béni pour article et quatrième de couverture, et puis une fois le livre paru (marrant comme la parution essaie de résister au temps, de se faire passer pour ce qu’elle n’est pas, pour une éternité urgente, pour une étoile filante « achète moi maintenant je ne suis pas éternelle », alors qu’une fois le participe passé acté, une fois le paru advenu elle se retire flétrie comme une salope qui se draperait dans une pudibonderie de vieille fille inassouvie), une fois le livre paru on oublierait cette Belfast là, cette Belfast sous les bombes, cette Belfast historique pour retourner à nos guides touristiques.

S’il ne s’agit pas ici de construire une famille – ne vous leurrez pas, le narrateur de l’histoire vous aguiche parfois par un petit intermède sexy, par un vouvoiement alléchant mais c’est pour mieux vous arracher à vos illusions identificatrices  – il s’agit encore moins de dresser une cartographie fantasmée. La Belfast dont il est question est une toile de fond, un aspirateur à émotion. La preuve l’auteur glisse un chapitre entièrement consacré à sa description pour ensuite y enterrer autant de victimes, d’inconnus, de passants. Cette Belfast là, est une création aussi retors, perverse, cruelle et belle que les villes des cités obscures chères à Schuiten et Peeters. Cette Belfast là est une création littéraire, une mangeuse de lecteur, une créatrice d’imaginaire.

Elle engendre ainsi autant de clichés que de personnages, le narrateur en courbe elliptique du romantisme brutal, le second couteau pataud dont la naïveté séduit la beauté rebelle et dupe (en bon irlandais, quoi de mieux comme cliché) les financiers du monde autant qu’elle les fascine  (le tout sur fond d’insultes), les femmes indomptables à mourir quand on les croise insipides à mourir quand on leur parle, la bière qui coule à flot, l’étranger qui n’a jamais su partir, une pauvreté qui colle aux basque comme un chat capricieux et dangereusement attachant, un chat capricieux et dangereusement attachant, la bière qui coule à flot, une mère surprenante, une mère routinière, la bière qui coule à flot (il faut bien, dans ce pays où commander un gin sec revient à se donner une contenance de minet télévisuel).
Eureka street, c’est autant de clichés internationaux saupoudrés d’épices traditionnelles de la supérette du coin pour faire couleur locale. Eureka street ne vous apprendra rien de nouveau. Eureka street c’est la saison des amours impossibles en tant de guerre.

De ce point de vu faire du livre un hommage à la ville ou au pays c’est négliger sur quel terrain délicieusement déjà vu (prononcé en français avec l’accent so british) surf l’auteur : celui des amours.

Des villes monstres, des villes léviathan il en existe une flopée en littérature. L’intérêt de celle-ci c’est qu’elle prête le flanc à toutes les critiques, à tout ce que l’imaginaire peut trouver de « premier degré » pour remplir ses ruelles et ses quartiers.

On pourrait donc croire à une erreur de casting, à un parti pris qui fait flop, heureusement il n’en est rien.

Dans ces ruelles pavées d’images d’Epinal : le temps s’arrête, nous sommes dans l’oeil du cyclone.

La force de l’ouvrage tient dans cette suspension des particules, dans cet étalage de normalité (et non pas de réalisme). Nourrir le chat, faire le café, prendre soin de la voisine, boire une bière, draguer une fille, sans s’apercevoir que le pugilat de cour de récréation a pris la tournure d’une guerre civile stupide et conne. On fait les gestes quotidiens, on règlera les problèmes plus tard. Le moteur narratif tient dans ce que ce quotidien suspendu, mou, entre deux eaux, cette errance au fil du caniveau sort de son lit, de sa torpeur pour chercher un sens à des mots nouveaux, à un tag. De là, en levant le nez sur ces inscriptions on regarde autre chose que le reflet de sa misère sur nos pompes crasseuses, on regarde les autres autrement, on leur parle autrement, on cherche à regagner la berge. Si communauté il y a c’est une communauté d’errance et de sens, mais jamais vraiment une communauté de direction.

C’est la beauté du livre que de ne pas proposer d’utopie ou de cruauté gratuité, il y a dans ces balades des collusions fortuites et une acceptation de l’irréversible.

C’est pour ça qu’il s’agit d’un refuge, parce que l’ouvrage se donne comme un portrait réaliste, ce qu’il n’est pas, pour mieux camoufler sa crudité littéraire. D’ailleurs s’il se termine en point de départ, il laisse aussi des points de suspension, des flottements, de sublimes moments inutiles. On y croise des personnages totalement inutiles à l’intrigue, des moments épiques ou ridicules auxquels font échos des instants de carnages et d’horreurs (réalistes pour le coup, tout en étant reflétant la puérilité du conflit).

En refusant l’affrontement directe avec l’Histoire, en préférant les interstices et le particularisme cet ouvrage se glisse dans les mailles du filet. Le prix en est une lecture assez fataliste (à mon sens), un instant amoureux que l’on sait impossible, un rêve conscient de ceux, qui tout aussi beaux qu’ils soient, nous mènent à attendre le réveil matin.

Alors, on trouvera le ton faussement cynique d’un narrateur à la première personne, symbole de ses personnes instruites, intuitives, cultivées qui refusent la citoyenneté de leur culture tout autant que la rudesse du chemin, le tout portée par une attitude à l’emporte pièce et des considérations complexes sur la solitude. Une écriture évitant les métaphores et les descriptions pour se plaire dans un ton faussement digressif (on retrouve un peu la conjuration des imbéciles dans le plaisir de laisser la plume filer), une écriture satirique quand il s’agit de parler de religion, de politique ou d’économie.

Ainsi, l’auteur parvient parfaitement à contrebalancer ses personnages, non pas à les gérer (beuark) dans un souci d’efficacité mais à les rendre trop humains pour être vrai, on s’y identifie en même temps qu’on refuse d’en attendre quelque chose.

Un petit bijou, hors du temps (même si je vais me faire taper sur les doigts avec cette expression) non pas à la manière de la Montagne Magique mais plutôt comme l’impatience satisfaite d’un refus pour cause de moralité.

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