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poche og1

J’aurais trouvé ce livre d’ici quelques années, sur la brocante élimée d’un lieu de villégiature paisiblement recroquevillé entre deux ou trois sentiers cachés, j’en aurais fait des gorges chaudes, j’en aurais ravi. Du moins c’est comme ça que je m’imagine apprécier cet ouvrage à sa juste valeur. Car, en l’état j’avoue ressortir plus que dubitatif de sa lecture.

Il y a des livres qui vous tiennent une heure ou deux dans les mains, moins qu’un bon thé, des livres qui vous donnent envie d’être lus pour mieux être oubliés. Bien évidemment le système entier est beaucoup plus pervers que cela, il faudrait se pencher sur les tenants et les aboutissants de la littérature comme produit commercial, sur le rôle des éditeurs, sur celui des écrivains ou encore des chercheurs… je pense que c’est peu ou prou ce que nous évitons de faire lorsque l’on formule une opinion sous forme de certitude. L’affirmation égotiste comme fuite en avant, il n’y a pas mieux. Reste que j’ai beau retourner le problème dans tous les sens, je ne vois pas comment échapper à ma propre déception.

J’avais essayé de mettre toutes les chances de mon côté, j’avais relu le premier tome de la trilogie en évitant soigneusement de me replonger dans le deuxième tome qui m’avait finalement laissé un goût amer de premier degré facile, j’avais pris le temps d’en dégager. Il faisait beau et froid, le parc était suffisamment animé pour vaincre le bruit des voitures et de l’industrie sans se muer en cacophonie geignarde d’enfants ou de couples, quelques runners essayant de s’empêcher de parader maintenaient une pression temporelle à l’ensemble, le thermos ne fuyait pas, les éditions gallmeister, leur collection totem, un polar et pas un seul nuage à l’horizon. Tout était trop beau, internet à déjà dû fournir une de ses sentences publicitaires pour pseudo-geek de soirée mondaine à ce sujet.

Si l’auteur ne parlait que de pêche à la mouche, de lac de rivière, du chien qui part chercher le lièvre, d’amour insolent et cuivré, de canoë et de truite, j’aurais passé un moment sublime, j’aurais croqué d’un nuage de lait concentré avec un zeste de citron pour l’éveil des papilles. Mais il semble qu’à ne pas trop vouloir en faire, qu’à masquer ce penchant pour la pêche en le mettant au premier plan Tapply soit resté camouflé dans une ornière.

Entendons-nous bien, si l’on cherche un polar pour se divertir, pour découvrir le genre, un polar de transition entre les enquêtes télévisuelles de plus en plus éloignées de toute crédibilité et la littérature goudronneuse, alors cette série fonctionne à merveille.
On y retrouve les mêmes éléments que dans le premier tome, à savoir une histoire d’amour complexe entre deux êtres passionnés, un héros au passé si mystérieux qu’il ne s’en souvient pas lui-même, un cadre naturel sublime, une enquête cousue de fil blanc qui sert de prétexte à des parallèles sur la nature humaine. On se retrouve un peu chez James Lee Burke, si ce n’est que là où un commentateur me reprochait de ne pas voir le « grand Burke » dans ses premiers écrits (à tort ou à raison là n’est pas la question) l’existence du « grand Burke », d’un auteur apte à tourner autour de sa proie, de la pister lentement, avec délectation pour mieux s’en repaître au fil des tomes était une évidence. Cette évidence ne m’apparaît pas chez Tapply, la mise en place du premier tome, semble s’être muée en une formule, un procédé.

Au départ, pas de doute, nous avons bien affaire à un procédé scénaristique, il faut que le lecteur remette les pièces du puzzle en place, c’est pourquoi en moins de vingt pages (pour une fois la quatrième de couverture ne vous en dira pas trop) nous avons droit à un bref récapitulatif des épisodes précédents, on se souvient de qui est qui et de qui fait quoi, de qui aime qui et pourquoi, des caractères de chacun. Dans le même élan la crise arrive, il faut la résoudre voilà donc notre héros chargé d’une mission périlleuse. A ce stade on peut trouver la méthode un peu rude, mais nul doute qu’elle vous réveille un grand coup.
Si ce n’est que le rythme restera celui-ci, en route non plus pour une jolie partie de pêche au fil de l’eau ondoyante (enfin si, l’ouvrage réserve une partie de pêche amicale, avec force et beauté au rendez-vous, un moment poétique particulièrement réussi et touchant, ce qui engendre au final plus de frustration qu’autre chose) mais bel et bien pour un action movie de plus.

Mission secrète et éloignée oblige, le personnage du shériff devient un figurant lointain, dommage, le magasin de pêche disparaît, la cabane, le petit lac également, tout cela pourrait s’expliquer par la teneur de l’intrigue, malheureusement cette dernière emporte avec elle toute la cohérence et la crédibilité des personnages. Depuis maintenant deux volumes Kate, l’amie/amoureuse du héros, montre son caractère bien trempé, sa manière d’en découdre, sa façon de se mettre rapidement en colère, d’agir impulsivement avant de réfléchir et de revenir se faire pardonner. Pas besoin de vous dire que ce trait sera de nouveau employé, surligné, peint à la bombe sur toutes ses apparitions la transformant en caricature de femme belle et rebelle assez navrante. Moins navrante tout de même que le héros qui la connaît sur le bout des doigts -suffisamment pour laisser passer ces orages de colères- mais ne sait toujours pas comment agir face à elle jusqu’à être surpris et désoeuvré par les dîtes réactions de la dame. Alors que l’auteur tenait une relation en or, car compliqué de la présence d’un mari malade, dune échoppe à faire tourner, d’une intimité difficile à cerner et à définir, on a l’impression d’avoir dix tonnes de glaises à chaque pied et que seul le bruit de succion du marécage qui nous entoure nous maintient comateux dans cette relation désormais : courue d’avance.

Que cette relation ne soit pas non plus au premier plan au vu de l’éloignement imposé au héros, soit! Après tout de nouveau horizon, de nouveaux personnages, quoi de mieux pour se changer les idées et tant pis pour les quelques clichés que l’on laisse sur notre chemin. Nous voilà partir pour un lieu éloigné de tout, une cabane en bois 5 étoiles pour touristes riches, une affaire familiale, une histoire de meurtre mystérieux, des lacs et des bois… un rêve d’Agatha Christie en ciré jaune et accent du Maine! Quelle déception ! Ni tergiversons pas, cessons de rêver tout haut, nous sommes définitivement entrer dans un épisode de série télé quelconque, les personnages secondaires qui parlent sont soient coupables, soient victimes. Pis que ça, celui que vous pensez coupable, le premier sur votre liste, avec le motif le plus déjà vu du monde, le plan le plus convenu, ne cherchez plus : c’est bien lui !

On pourrait, c’est mon genre, s’intéressait à l’aspect emblématique, à la confrontation entre l’entreprise familiale proche de ses sous mais surtout proches de ses employés, qui veille à les chouchouter et une vision plus libérale, plus décomplexée qui vise à faire de l’argent; mais la thématique est à peine esquissée et directement dans ce sens, sans subtilité.

Il pourrait, à ce stade le conditionnel lui-même devrait céder la place à un temps porteur de plus de dépit, subsister l’enquête, la façon dont notre héros va parvenir à tenir éloigné de sa belle tout ce temps tout en glanant des informations. Après tout s’il n’a plus toute sa mémoire, il est mandaté sur place du fait de son entrainement et de ses capacités hors du commun. Son savoir faire lui seront sans doute utile.

Ce savoir faire consiste à demander à qui l’écoute si le mystérieux double meurtre commis il y a peu soulève des interrogations, le tout alors qu’il est sous couverture, que tout le monde lui dit de faire profil bas et sachant qu’il a plusieurs semaines pour mener son enquête (et que vous l’aurait compris, il y apeu de chance qu’un client de passage puisse être le coupable étant donné le calendrier des événements). Cette façon de faire, qui ferait passer Mingus pour un subtile joueur de triangle, provoque des morts et des heurts, mais notre bon héros s’entête. De plus lorsqu’un homme et appréhendé, il va bille en tête continuer à parler du meurtre à qui veut l’entendre et répondre « ce suspect n’est pas coupable, j’ai pêché avec lui » à chaque fois. Forcément les interlocuteurs en question, plus ou moins prolixes selon les situations (on décernera la palme du moins crédible à un flic des environs qui déballe tous les tenants et aboutissants de l’enquête au premier venu), s’interrogent de cette démarche, de cette curiosité mal placée, ce à quoi notre bon héros aura la réponse la plus lucide du monde « c’est une affaire intéressante ».
Que, par convention, une scène d’interrogation hasardeuse (et parfois musclée) amène des contingences bienvenues ou révèlent un détail, un assassin ou encore un complot, on se doit de l’accepter dans un monde fictionnel, que ce parti pris soit le seul mode de fonctionnement d’un enquêteur nécessité soit un contrat belliqueux dès le départ ou une ironie mordante, je cherche toujours leurs traces.

On se doute bien qu’à ce stade notre héros ne récolte rien si ce n’est une collection de regards tous plus interloqués les uns que les autres, il met donc en jeu son savoir faire de pisteur hors pair pour… s’asseoir au pied d’un arbre et attendre ! Après avoir été surpris par une biche, le méchant viendra à lui avec la résolution de ce que j’ai encore bien du mal à définir comme une enquête dans sa besace.

Le style est présent, vif, humble, l’amour pour la nature et la pêche transpire à chaque fois qu’il en est question, les réactions du chien apporte une fraîcheur indéniable à l’ensemble et en routier de l’écriture Tapply sait y faire pour ne pas qu’on lâche le livre. Toutefois cela ne suffit pas à en faire un livre véritablement agréable, à retirer le goût de trop cuit qui s’installe dès les premières pages. Des intrigues fourres tout, des prétextes bancals il y en a des palanqués à commencer par les romans d’un Lansdale (parmi d’autres) mais on y trouve souvent bien d’autres choses, ici les plaisirs naturels ne contrebalancent pas les autoroutes narratives et la maltraitance que subissent les personnages.

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