Mots-clefs

, ,

poche og1

Il est aussi dangereux qu’intéressant de comparer, ainsi comparer ce récit de Mark Spragg à son précédent nous amènerait à considérer intempestivement les ressemblances, un peu comme dans un jeu des sept erreurs à l’envers, alors qu’il faudrait, au contraire, pouvoir se détacher de ce que nous lu, de nos attentes, de nos capacités d’abstractions afin de subir au maximum l’abrasion que le livre nous fait subir.

Difficile de ne pas se souvenir du dernier (en date) film d’Eastwood à la lecture de cet ouvrage, là encore la comparaison prend le relais de l’affrontement direct par peur d’avoir trop à en dire et de ne rien laisser sur le côté, d’avoir à répandre des tripailles intimes sur la piste. Personnellement l’aspect réactionnaire, monolithique de ce type d’oeuvre ne me rebute pas, presqu’au contraire, le cinéaste déclare ne pas aimer la guerre, il a tout de même la possibilité de peindre la vie d’un tireur d’élite. Ce qui en revanche me gène c’est la considération universelle de ce type d’oeuvre. Entendons-nous bien, ce film, comme souvent chez Clint, est superbe, le cadre, l’image, les choix esthétiques rendent le produit véritablement agréable à suivre, ce qui rend son propos d’autant plus malsain peut être ? Toujours est-il qu’à jouer la carte d’une certaine vision de l’amérique, le réalisateur tombe dans l’hagiographie, dans le refus du contrepoint (pourquoi pas les « ennemis » de la chute du faucon noir étaient tout aussi stupidement manichéen),dans le refus du doute, de la remise en question, dans l’idéal bigger than lige ; à ce jeu stupide les jeux vidéos récents nous parlant de guerre sont parfois plus justes, plus précis, plus réaliste. L’universalité bêta dont nous parle Eastwood n’existe pas, elle est tout au plus un paradigme pour bourrins surarmés attendant une justification salvatrice (voire rédemptrice) à leur penchant. Non pas qu’il faille prôner un pacifisme tout aussi béta, mais tout de même, le mélange des genres, la beauté plastique au service d’une beauté morale m’avait donné des hauts le coeur. Un peu comme le choix du quatrième de couverture de ce volume « pour toucher à l’universel » nous propose cet extrait du Figaro.

De l’universel il n’est absolument pas question dans cet ouvrage. Mark Spragg à, encore une fois si on tient à rester dans l’ornière comparative, l’humilité de s’arrêter à sa beauté, à son monde, à ses valeurs sans jamais vouloir en faire un paradis totalitaire. On pourrait aussi s’amuser de voir de tel propos dans un journal plutôt peu porter sur l’ouverture, mais on peut aussi se dire qu’une phrase de l’ouvrage justifiant le libre échange (de goûter dans la cour de récréation d’une école possédant moins de vingt chères têtes blondes, c’est dire la portée universel du propos) à fait se pâmer de plaisir le lecteur, à moins que ça ne soit l’idée de « défense des valeurs » comme base possible, voire nécessaire, de toutes sociétés. Bref laissons là ces suppositions suppositoires pour retourner vers l’ouvrage.

Mark Spragg y raconte sa vie. Plus justement il faudrait dire qu’il morcèle sa vie, qu’il nous jette en pâture quelques lambeaux de chair faisandée. L’écriture en guise de saumure, il faut ressortir les bons morceaux aux bons moments.

D’emblée la chronologie s’impose, d’emblée nous ne sommes plus dans l’autobiographie mais dans la romance, dans la nécessaire recréation. Le réalisme cède sous le poids du passé, quoi de pire ? quoi de mieux ?

Le souci viendrait plutôt du lecteur, de sa superficialité, d’une lecture carte postale. On poserait le bras à la fenêtre, l’autre négligemment sur le volant, dévalant les pages comme des kilomètres et on laisserait le bouquin nous chanter sa gentille chanson country. Un peu de mélo, un peu de dureté, un peu de nature et tout irait pour le mieux. La même facilité qui fait ranger Belà Fleck au rayon country sans se poser de questions, qui fait oublier Rick Bas, qui néglige la folie salutaire de Doug Peacock et tant d’autres choses. Cette facilité aussi qui nous prierait de croire au chef d’oeuvre, à la maîtrise d’un style épuré, qui nous ferait lecteur sur le reculoir, presque sur la défensive.

Ce livre peut être ceci, mais à ce compte là c’est ne pas voir l’armée américaine utiliser des entreprises privées pour faire la guerre ou croire que le thé en sachet est du vrai thé, c’est se voiler la face, ce n’est pas lire c’est consommer.

Là où les rivières se séparent est le genre d’ouvrage à vous faire saisir ce que peut être la littérature.
L’ouvrage est la remontée d’une rivière sauvage. Le spectacle est fabuleux, au départ nous sommes en forme, notre appétence n’a d’égale que notre énergie, les saumons sont gras, les mouches énormes pullulent, les grizzlys sont loin. L’enfance est insouciance, errance plutôt que quête, elle explose en mille parfums suaves, mille envies, mille tentation. Le pas est fringuant, car l’auteur se souvient avec certitude et amertume de ce paradis perdu, du moment où il était à sa place, parmi les chevaux paternels, avec un travail, des amis, des modèles, des tâches à faire, des rêves à remplir.

Pas besoin de vous faire un dessin, plus les pages vont se tourner, plus le narrateur va grandir, plus les souvenirs vont perdre leurs chatoiements pour se glisser dans la teinte monochrome du réel.

Seulement avoir d’être triste, le monde fut beau. Non pas d’une beauté onirique et surchargée, mais de celle âpre, raide, qui marque au fer rouge. On notera l’aridité du style, son manque volontaire d’adjectifs (ils sont rares et précieux, ils donnent un sens, une direction à suivre, car si peu d’indications ne peuvent qu’émaner d’une certitude. Sur le jeu des adjectifs on se rapportera à un billet de Caro à propos d’une phrase de Marc Levy). Le beau ressemble donc à un « dit du beau », à une forme nordique, à une carcasse, à un humble trophée familiale que l’on se passe de génération en génération. Le beau n’est pas là pour embellir le passé, au contraire il pèse sur les consciences, il mélancolise les souvenirs. Le poids paraît inébranlable, la profondeur de l’empreinte qui laisse est insondable. En plein nature writing, on comprend que la sauvagerie de ce Wyoming est à l’image de l’éducation, de la vie dure qu’il est nécessaire d’endurer, comme ces bottes trempées que l’on porte toute une journée pour quelles soient comme une seconde peau, qui dit seconde peau méprise l’idée d’une seconde chance.

Le parallèle entre la nature et les sentiments serait « suffisant » en un sens, peu d’adjectifs, des comparaisons (le texte en regorge, toutes assez désenchantées, exprimant la vision présente du narrateur sur ses impressions fugitives, exprimant une culpabilité sous-jacente parfois) nous voilà paraît pour affronter la tempête littéraire, pour échapper aux tourments qu’elle soulève. Si ce n’est que remonter le courant ne signifie pas seulement monter à cheval à l’ombre de figures paternels ou découvrir le manque d’intimité autant que la sauvagerie ; c’est aussi avoir à s’user les mains sur la corde coupante de l’adolescence et de l’émancipation. Remonter cette cascade là fait mal à l’âme. On songera à ce jeune homme revenu du vietnam, qui n’en dit pas un mot et dont le silence pesant trouble le narrateur, puis l’on songera à son propre silence sur ses années estudiantines. On songera à ses considérations sur les touristes tueurs d’ours par plaisir et à son propre dégoût d’avoir à abattre un cheval blessé.

Au fil des pages, le mur défensif de l’âpreté se fissure, remonter le courant c’est voir (donc) les rivières se séparer, les destins et les individus s’éloigner d’une sente naturelle et parfaite, c’est quitter le territoire de chasse pour celui plus routinier et goudronné de la fureur urbaine. L’abandon de l’enfance, n’est pas une brusque plongée (les comparaisons, le sens précis de l’écriture de l’auteur, quelques éléments du récit) dans la chaux du réel, c’est la prise de conscience de la puissance mélancolique. C’est, comme disait le poète, ce chat perdu que l’on croit retrouvé, c’est l’horreur d’un monde qui refuse d’ouvrir les bras, l’horreur des souvenirs qui rendent le présent plus dur à affronter, c’est la fuite en avant. Ainsi, à l’image d’un Priest dans sa fontaine pétrifiée, le monde s’inverse. La famille élargie devient solitude, les chevaux connus et dociles redeviennent sauvages et dangereux, les parfums disparaissent dans les frimas de l’hiver, la certitude d’un futur prédéterminé disparaît sous les coups de boutoirs de la dépression et de la dérive.

Forcément l’absence et la mort viendront pointer leurs museaux, mais n’allons pas trop vite en besogne.

La force de l’ouvrage est de faire croire à ce qu’il n’est pas, de faire croire en une nature préservée, en une façon de vivre, de nous faire penser aux récrées du petit Nicolas version far west, alors qu’il n’est que le long cheminement désespéré d’une tristesse. La figure, la rectitude, paternelle s’effacera au profit de celle plus complexe et remuante de la mère. Peu à peu le dehors devient dedans, l’écriture fera jour.

Mark Spragg est un sacré auteur, un rocher érodé par le courant, un auteur du doute et un styliste de première main.

Publicités