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Je n’aime pas Tintin, ça commence bien, et beaucoup de spécialiste en tous genres me font l’effet soit d’autoproclamer, soit des meilleurs suiveurs et opportunistes que la modèle universitaire contemporain à réussir à produire. Bien évidemment il y a parmi ces derniers de nombreuses exceptions et les trouver est un plaisir rare. Mais revenons quelques instants sur mon désamour de Tintin.

Je pourrais me justifier aisément en faisant un parallèle entre la gestion du catalogue d’Hergé et celle du catalogue d’Hendrix (qui donc ne se droguait pas tout ça tout ça) en disant que je ne l’ai pas lu enfant. Si ce n’est que la gestion du catalogue est une affaire de marchandising et que j’essaie de ne nager qu’avec les vrais requins beaucoup moins dangereux que ceux de la finance, et que j’ai lu tout Tintin petit et plusieurs fois encore.

Si je n’aime pas Tintin, c’est surtout que je lui préfère d’autres classiques comme Astérix par exemple (et tout un tas d’autres de Benoît Brisefer en passant par Philémon pour parler de cette époque) et comme Franquin, mais Franquin étant le dieu à double tête de la bande dessinée (l’autre tête je vous en parlerai une autre fois), c’est de la triche. Si je préfère ces autres découvertes de jeunesses, de l’homme qui tire plus vite que son ombre à… enfin vous m’avez compris, c’est parce que je les relis avec plaisir y découvrant autant un univers plus adulte, un plaisir esthétique différent, autant que les reliquats ce ma propre enfance. Tintin m’a plu étant môme, et il est impossible de nier que l’œuvre d’Hergé à bouleversé le média tout entier (et pas uniquement en France ou en Belgique) une idée comme faire tanguer les cases pour marquer un mal de mer vaut son pesant de tonne d’or et des comme celle-ci les aventures de Tintin en regorgent, c’est dire la qualité de l’ensemble.

Seulement, si je trouve encore le chat Lagaffe plus vivant que le mien il n’en est rien de celle du reporter et de son fidèle Milou, parfois même, par exemple en lisant l’exceptionnel « Julien Boisvert » (série méconnue que je conseille de toute urgence) je prends plus de plaisir aux clins d’oeils à l’univers de Tintin qu’à me souvenir des albums originaux. Tout simplement ces albums ne semblent pas avoir structurés mon imaginaire.

On se figure facilement mon désarroi face aux prêts des deux volumes composants La malédiction de Rascar Capac (encore une fois je lis toujours les prêts en priorité), des pages et des pages d’explications autour de l’œuvre d’Hergé, déjà les volumes d’analyses ou d’entretiens que j’avais lus durant mes études m’avaient paru fastidieux mais là j’avais de quoi m’autoclouer au pilori. Contre fortune bon cœur, j’ai pris le parti d’en finir rapidement, de lire en diagonale le tout et de le rendre avec un sourire d’hypocrite.

Sauf que, et bien que leur poids respectif fut conséquent, les volumes ne me sont pas tombés des mains. Je me suis plu non pas à apprécier Tintin mais à découvrir Tintin. Ma palette émotionnelle n’a pas évoluée à la lecture de ces volumes, je ne suis pas plus devenu tintinophile qu’avant, mais le travail fourni ici est si remarquable, si dense, si précis et incroyablement palpitant qu’il mérite une lecture dévouée, attentive et admirative.
Philippe Goddin est un spécialise reconnu de l’homme et de l’œuvre, et, plus que cela, un excellent pédagogue, le travail d’analyse, d’archivage, de mise en perspective et de contextualisation plonge le lecteur à la frontière de la question de l’artiste et de l’œuvre.

Chose intéressante, et déstabilisante de prime abord, il y a peu de dessins préparatoires. Disons plutôt que si ces derniers sont présents ils ne prennent pas toute la place, loin de là. Le plus souvent cela sera pour nous parler des poses prises par Jacob ou d’autres modèles, pour illustrer (c’est le cas de le dire) la volonté maniaque de l’auteur. Viennent alors (en marge de la reproduction de planches originales sur la droite de l’ouvrage, au format italien pour conserver la qualité et la pureté… et bien d’origines, ou comment faire des phrases idiotes) des images, des photos, la documentation utilisée par l’artiste, de quoi toucher du doigt la manière de travailler d’Hergé.

Ce fut un plaisir immense que de voir un auteur travailler, car l’essayiste cherche bien cela : nous montrer un artiste au travail et non à nous faire croire que nous pouvons comprendre les mécanismes de la création.
Ce parti pris nous permet de comprendre les mécanismes constructivistes d’Hergé, comment il met au point un gag, comment il accumule de la documentation, comment il peut se tromper ou être visionnaire, comment il réécrit son œuvre. De plus (et c’est sans doute le point qui motive cette chronique) c’est l’absence de ton hagiographique qui m’a conquis. Prenons un exemple (cela vous évitera de lire 500 mots autour du concept) l’apparition du Lama pour commencer la longue série des « quand lama pas content lama cracher » répond à la nécessité du gag beaucoup plus qu’au réalisme biologique (un lama à cette altitude dans cette ville n’est pas possible), alors que le bédéiste peut passer des heures à croquer une voiture ou une posture de manière minutieuse voire maniaque.

L’éclairage apporté par ces ouvrages est une bouffée d’air frais dans le monde de la bande dessinée, au-delà de leur apport historique indéniable, dans un monde assez uniformisé à coup de « bonus » d’une production tape à l’œil (pas uniquement en bd, mais on comparera les productions marvel en comics et celles cinématographiques pour comprendre combien l’idée de surproduction nivelle et défait l’idée de production), on parle d’art (sans avoir besoin d’être un magazine « d’art » faisant son numéro spécial annuel ou un festival tout aussi annuel et morne de l’ouest) et de rapport à l’histoire, de travail, de structure, de volonté, d’impératif éditorial et de plaisir, bien plus que de produit et de production.

Il ne faudra pas négliger la plume de M Goddin, dans un style concis et clair, il parvient à éclairer l’œuvre à sa droite sans jamais se laisser submerger (on image l’ampleur de la tâche !), en titillant l’œuvre, en redorant le blason de quelques gags pouvant passer trop rapidement sous l’œil du lecteur alors que de « grands moments » sont traités avec une parcimonie et une humilité de rigueur.

Des ouvrages qui feront tourner la tête des amateurs et qui subjugueront les autres (et je continue de m’en étonner).

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