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Il est dit qu’il est bon d’avoir des amis. J’en ai qui se venge de mes conseils de lecture en me faisant parvenir à intervalle régulier des livres horriblement tristes et sombres. Ça doit être sa façon à lui de me faire comprendre que la littérature est un bain d’acide pour l’âme, ou alors il se délecte à me faire cauchemarder à distance. Parce que le malheur est là, on a beau savoir et répéter que personne ne sort vainqueur d’une guerre (le loner et the wire l’ont dit à leurs manières), notre mémoire à tendance à l’oublier si on la laisse trop longtemps en face de l’actualité.

Enfin, trop longtemps en face d’une actualité sans critique, et le souci immédiat des critiques c’est qu’elles valident l’accès à l’actualité, on s’en croit indépendant, on pense pouvoir échapper à son influence sous prétexte qu’on est un peu moins béat que les autres. On se dit qu’on sait le pourquoi du comment, que l’on est pas dupe, on ne tombe pas dans le complotisme ou dans la gueule ouverte à attendre le prochain tunnel de pub. On reste là gaillard, sans hardiesse mais fier du ton hautain et bonhomme que l’on arbore en société, puisque l’on a la connaissance dans notre poche, on peut commenter, disséquer l’actu, prendre du recul. Nous sommes devenus les champions de notre petit théâtre de la vanité, pas de quoi pavoiser vraiment. C’est le drame de l’actualité, elle a ceci de kafkaïen que la nier revient à en valider la portée.

A force de vivre dans un monde de connaissance, on oublie la vallée de Yak ou Tim O’Brien, on oublie les grizzlys, on prend la méditation pour une respiration de chien haletant quémandant sa place dans la file d’attente de la roue du destin.

Cet ouvrage, moins connu que le suivant, se propose de vous passer un coup de serpillière à l’âme. Seulement si vous escompter y trouver l’absolution, la compassion, le repos ou l’empathie bienfaitrice que l’on octroie aux pécheurs méritants vous risquez d’en avoir pour votre compte. Contrairement à la majorité des bouquins de « témoignages » qui nous galvanisent la pompe lacrymal à grands coups de descriptions sordides et gratuites, à l’encontre des parutions sociétales qui vous expliquent le monde et ses travers dans un fourre tout statistico-fumisterie surfant sur la vague de l’actualité brulante (encore elle), à l’inverse des articles infâmes balayant l’actualité géo-politique à coups de poncifs éculés, Jean Hatzfeld ne propose rien. Disons que sa proposition fait l’objet d’une mise au point précise au deux tiers de l’ouvrage, mais pas vraiment d’un éclaircissement. Il est venu dans une vallée précise du Rwanda, entre colline et marais, pour recueillir les témoignages de rescapés, rien de plus et c’est déjà énorme.

Pour dire les choses, l’entre colline et marais tiendrait plutôt du entre Giono et Dante.

De Giono on retrouve cette nature bafouée et métaphorique du Hussard sur le toit, l’auteur met en avant son propre cheminement entre chaque témoignages, il plante un décor d’abord délabré (l’église théâtre d’un massacre, aujourd’hui lieu de mémoire) d’où le quotidien semble jaillir malgré lui, on découvre les jours de marchés, la couleur de la poussière, les bières que l’on partagent dans l’un des cabarets du coin, jusqu’à l’improbable présence d’une assistante sociale. Ces avant propos tracent autant un itinéraire, une cartographie que les empreintes de l’oubli. Si le quotidien, les choses de la banalité, reprennent leurs droits, c’est aussi en effaçant ce qui fut, en transformant les faits en souvenirs, les souvenirs en morale. C’est sans doute la déposition de cette morale, la façon dont beaucoup de ces récits cherchent à comprendre le « pourquoi », après avoir relaté le « comment », qui nous mène sur la piste de l’enfer de Dante. La condamnation à ne jamais comprendre, à toujours devoir revivre la terreur irraisonnée par laquelle on est passé s’étend comme les ramifications spectrales de l’enfer dans le monde des vivants, de ceux qui devraient être toujours vivants du moins.

Toutefois, cette vision, cette lecture reste occidentale, toujours et encore distanciée, elle fait prendre conscience, elle ramène le récit dans l’ordre des choses (de la même manière que le dossier consacré à ce conflit paru dans le magazine « Histoire » il y a quelques mois), dans la chronologie du réel et de l’acceptable. En ne jouant jamais la corde du misérabilisme ou du naturalisme social l’auteur expose une crudité troublante au lecteur. Si très vite on comprend qu’il est inutile de vouloir saisir un sens, un schéma dans ces vies, on s’aperçoit également de la répétition des histoires. L’horreur liée au génocide tient -en partie, mais une partie que l’on oublie la majeure partie du temps, tant nous sommes absorbés à comprendre, saisir, donner un sens – en ce qu’il est le point commun de tous les récits. Tous ont vécu la même chose, la même plongée dans l’angoisse, les marais, la peur, la mort, la perte d’êtres chers et la perte de tout espoir en l’être humain (pas uniquement en un ennemi nommable ou en l’humanité, mais en un autre individu), cette convergence gravitationnelle nous broie par son implacabilité, par la trace qu’elle laisse dans notre propre vie, parce qu’elle renvoie à notre inertie.

Chose intéressante que celle de la présence, logique, de bananeraies (et d’alcool de banane à consommer rapidement) car le bananier n’est pas à proprement parler un arbre mais bien une herbe, ces tiges tendres et l’absence de tronc ligneux renvoient à une forme d’impermanence, symbolisant le perpétuel changement, autant que l’idée de se cacher dans les herbes des marais est le seul recours possible et que ce « remède » semble se prolonger ses effets curatifs jusque dans l’oubli.
Il est poignant de découvrir qu’une lecture résiliente de l’ouvrage ne mènerait à rien d’autres qu’à des traces, des « preuves » de la capacité qu’à l’esprit a retranscrire, réécrire, supporter, remplacer, fabuler, pour faire l’expérience d’une collecte de données, de participer à une expérimentation en champ (stérile et miné) réel.

Ces récits ne valent pas tant comme preuve de l’horreur, mais bien par l’empreinte que l’inconstance laisse en nous. De l’inconstance nous ne savons garder que l’accumulation d’informations futiles, nous ne souhaitons pas construire une morale ou des valeurs nouvelles (un peu comme l’austérité européenne du moment ne souhaite pas faire un modèle de l’Islande mais je m’égare). Pour le dire simplement, les idées de devoir de mémoire, de résilience, de faits historique arrivent toujours après coup, et toujours plus de sécuritaire ou d’opportunisme succèdent aux tragédies. La force de cet ouvrage est de refuser ces récupérations, il s’enfonce non pas dans le contrat social mais le contrat moral que l’on passe avec nous mêmes, avec ce qui nous autorise à rester droit dans nos bottes.

Un ouvrage poignant – proche du « photographe » chez casterman- qui, au mépris des prix et autres lauriers pas même bon à faire une sauce digne de ce nom, vous colle les pieds au sol, vous fait éteindre la télévision et votre satané suffisance, autant qu’il vous délivre de l’aspect mystique du témoignage.

Il est vrai qu’il est bon d’avoir des amis, si ce n’est que parfois ils ont le malheur de savoir vous rappeler qui devriez être.

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