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Bon, la dernière fois j’avais dit que je ne reviendrais peut être pas, finalement j’y retourne dans l’avis sur Bifrost. Faut dire aussi que c’est à cette époque (si lointaine en temps internet, mais y’a une heure selon moi) que l’on me conseillât de lire « temps noir », une chouette idée qui m’a valu de me prendre en plein tête mon inculture, le temps de lire des classiques du polar et je me jetterai à corps perdu et défendant dans cette parution, de fait un petit détour du côté de chez Bifrost ça fait mieux que passer le temps et ça regonfle mon égo.

Il faut également préciser que la dernière fois le charme (au sens premier : chant magique, si je ne m’abuse, cher docteur) a opéré avec délice sur mes petits neurones dodus (oui, ils sont nourris au gras en ce moment, j’ai allumé la tv une petite heure), et que cette fois la promesse était de taille.

J’ai mis Ursula de côté !

Il existe deux sortes de classiques, ceux que l’on dévore tout de suite là maintenant parce que c’est bon et ceux que l’on garde pour plus tard, pour la fine bouche. Je tiens cette pratique d’un ami libraire spécialisé en bande dessinée qui conserve la lecture de Corto pour sa retraite après en avoir lu une seule planche il y a vingt ans.
A côté de Tolstoï, Vance et quelques autres j’ai mis Ursula de côté.

J’étais jeune alors je venais de passer mes heures de libertés – celles trop rares entre les couettes alors désertes d’une autre personne à sang chaud et entre les cours – à lire un dictionnaire de mythologie grecque en même temps que l’Illiade, je devais me prendre en avance pour un des personnages du « maître des illusions » ou un truc du genre, en tous les cas loin de moi l’idée de rejeter les littératures de l’imaginaire mais franchement qui pouvez parvenir à ce niveau ?
La découverte de Terremer fut une claque monumentale, une rencontre brutale avec le tractopelle de la vie dans ma tête nimbée de certitude naïve sur le sens de la littérature. Voilà t’y pas qu’un auteur (une auteuse en prime) se targuait de causer fantasy en bouleversant mes dîtes certitudes, qu’elle causait dragon et, surtout, qu’elle parler du pouvoir des mots. C’était décidé, au bout de deux nuits blanches, je garderais Ursula pour mes vieux jours. Et si le truc commis par tonton Ghibli ne m’avait pas dérouté de cet axe, je dois admettre qu’avec leur connerie de dossier à la con les mecs de chez Bifrost font finir par y arriver, les bougres.

Bon, déjà, charmé (on l’aura compris, plus je donne dans l’interflora et la demande en mariage) comme je l’étais je ne m’étais pas attardé sur le cahier à charges, enfin les pages critiques, du dernier numéro. Cette fois j’ai revêtu mon armure en poêle en fer (nan parce que bon les poêles antidérapant revêtant truc à la con, vous pouvez les jeter sur le premier éditorialiste média venu, c’est leur seule utilité) j’étais donc paré. Il faut l’être, ces pages ont l’avantage de vous faire parcourir (ou découvrir pour les plus novices) les limites de votre système nerveux, ça maintient en forme ces montagnes russes de la pression artérielle. Un micro avis sur Ligotti, un pamphlet sur le dernier Houelletruc.. (franchement, là j’ai dû rendre sourd mes voisins à force de hurler), des charges parfois gratuites, parfois jubilatoires dans tous les sens, un manque de cohérence, des colonnes dont on se demande ce qu’elles foutent là… bref, on ne s’ennuie pas un seul instant dans ce bric à broc dans la critique en vrac. En même temps, c’est exactement ce que je demande ! ça nous change des dossiers de presse, des avis « tous les mêmes » que l’on trouve un peu partout ou des promesses des pages de pub, ça verrouille, ça défoule, ça énerve, ça gratte…
Et ça étonne, c’est ce que l’on attend, entre un contentement, l’ennui et une crise cardiaque, on attend le « ha ! tiens, c’est quoi ça ? » Cette fois ci Nina Allan m’a semblait intrigante (j’en commanderais le jour où le volume de Mélanie F, parviendra jusqu’à mon libraire).
Donc une « somme critique » des plus intéressantes.

La rubrique de « doc » Stolze, bon on aime ou on n’aime pas, oui c’est un postulat facile. Personnellement, à force je me demande à quel moment le numéro d’équilibriste va finir par lâcher. Rien contre les avis ou le style, mais une forme de détachement un peu hautain qui parfois me laisse pantois et parfois m’intrigue. Mais c’est parce qu’il donne envie (le recueil de nouvelles notamment a l’air alléchant) tout en racontant beaucoup trop les intrigues à mon goût, j’ai du mal à supporter qu’une réflexion se nourrissent d’autant de détails.

Niveau nouvelle, nous avons droit à un texte de Laurent Genefort, un texte plus malin qu’il n’y paraît. Au début on se dit « moui bon le coup du monologue épistolaire.journal intime pour couvrir la redite du scientifique dans les camps de la mort (extraterrestre certes mais bon là le parallèle est plus que limpide), ça va pas le faire », on se laisse prendre par la main parce que le style est là. Il faut le signaler, sans l’écriture je zappais le récit, dès le départ l’auteur à le mérite de saisir un ton froid mais pas glacial, c’est à dire une distance hermétique au monde. L’anecdote du « génie qui ne fait pas attention aux petits rien de la vie » pourrait sonner comme une sorte de Sheldon Cooper, du moins de « truc scénaristique » pour série télé en mal de docteur House, mais en fait très vite le récit efface ce genre de considération pour se focaliser sur la personnalité du principal protagoniste. Très vite aussi on comprend que l’auteur joue le jeu de la transparence, le parallèle avec les camps de la mort est voulu, assumé il sert non pas à nous tirer des larmes ou des enseignements, mais à nous faire réfléchir sur ce qu’est la science, sur ses limites, ses considérations, ses questionnements et surtout ses ambivalences. Le personnage principal ne veut pas de « matière » qui parle ce qui tendrait à « prouver » qu’il est conscient des implications morales de ses expériences, mais en même temps il se moque éperdument des mots, actes ou gestes de ces camarades humains si ces derniers ne servent pas la science. Comme je connais un scientiste de ce genre, un homme pour qui la science explique le monde dans sa globalité et résout tout, tout le temps, c’est peut être pour ça que j’ai trouvé le ton très juste.
Mais au-delà de ce biais de lecture, la fin du récit propose beaucoup plus qu’un simple effet de fin, qu’un retournement de situation, elle nous fait vraiment nous interroger sur le bien et le mal.
Un récit, peut être un peu long mais délectable.

« Le mot du déliement » la deuxième nouvelle d’Ursula est inédite en français – ce qui est toujours une bonne chose – elle propose une entrée en matière intéressante au monde de Terremer. Si le traitement est admirable, un doux équilibre entre action et description permet de prendre part à l’aventure grâce à de nombreux rebondissements sans que la part mélancolique de l’univers ne soit entièrement absente de l’ensemble. Toutefois, j’ai trouvé le tout un peu rapide, un peu « vite en besogne », le monde idéalisé de la promenade champêtre du début laissant finalement qu’un parfum imaginaire dans l’imaginaire.
Cela reste un bon moment, mais pas impérissable à mon goût.

Martinique Domel signe un édito graou ! Un édito à frémir de plaisir – je ne dis pas ça parce que j’ai lu, trop tardivement, pas mal d’avis intelligent sur le site de 42- juste dans ses questionnements et sa démarche. Disons que ce texte a le mérite de rappeler une règle de base quand on parle de vin ou de thé : il faut se faire plaisir ! On ne le dira jamais assez, parce qu’à ce compte là, je vous ressort des bouquins universitaires des années 80-90 qui comparent sérieusement la littér… les paralittératures comme le polar ou la science fiction aux romans pornographiques, si nous n’en sommes plus là (bien que parfois je me demande) il ne faut pas non plus passer son temps à ergoter et à définir.. le roman n’y est d’ailleurs toujours pas parvenu à se définir. Bref, un bien bel édito.

Concernant le dossier, le gros, le pavé attendu.
Bon, ce moment est chiant, j’aimerais bien dire que c’est mauvais, en deçà de mes attentes (franchement je m’en veux de ne pas avoir parlé du numéro spécial rock et sf, là je me serais amusé à faire du Bifrost, y’avait de quoi); qu’il ne rempli pas son office mais force est de constater que je ne connais pas assez l’auteur en question pour pointer du doigt de possibles défaillances et que j’ai appris énormément de choses. Tout ce que j’ai lu m’a conforté dans ma bonne idée de départ (oui ici je me congratule gratuitement) qui est de garder Ursula au frais dans la cave.
Il me faudra donc, pour être honnête, relire ce copieux dossier dans quelques dizaines d’années (quand nous serons tous morts) pour en mesurer la pertinence ou pour dire aux côtés de l’ami Maupassant qu’un tel niveau de perspicacité frôle l’incompétence.
Toutefois on peut remarquer quelques points intéressants. Le choix de l’entretien est judicieux (et il donne envie de découvrir les autres publiés de cette revue), faire venir un doctorant en anthropologie et un doctorant en archéologie est une très bonne idée, ça ouvre de nouveaux horizons, la plume est bien maniée, avec quelques clins d’oeil vers Margaret Mead par exemple, mais pas trop non plus, les récapitulatifs sur les cycles je les ai survolés pour ne pas trop en découvrir mais globalement la structure semblait cohérente et le propos intéressant, les parties sur les oeuvres pour la jeunesse, les nouvelles et les autres volumes sont biens fournies et alléchantes. Bref, on peut plonger dans ces pages les yeux fermés !
Le petit plus avec le discours de la dame pour son dernier prix en date est sympathique, les réflexions sur sa spiritualité, son enfance, ses choix de vie son bien menées et jamais (ça c’est bien!) trop appuyées ou là pour « donner sens », seul bémol je n’ai toujours pas reçu l’intégrale de ses oeuvres à la maison, mais je ne désespère pas.

On pourra également retenir le fait que la majorité des oeuvres  de l’auteure ne sont pas aisément disponibles (voire pas ou très peu pour les nouvelles) ce qui est plus que dommageable, et cela va dans le sens de son discours. D’ailleurs, à propos de discours, il faut également signaler les quelques pages consacrées à sa production critique, les propos d’Ursula font à la fois plaisir à lire (enfin, on se sent moins seul) et sont douloureux parce qu’ils sont toujours d’actualité. Là encore on ne peut que regretter le manque d’édition française.

Les autres rubriques sont au niveau, on apprend des choses scientifiques en se divertissant (le coup de la puissance d’un sabre laser ou des éclairs de Palpatine, je suis fan, sans oublier les données biologiques un peu cryptiques mais instructives), on se dit que l’on va zapper les sorties en poche mais un oeil sur notre compte en banque nous assure de continuer à privilégier ce format donc ce rappelle (avec recul) est bienvenue, on milite pour qu’effectivement toute l’équipe (et plus) se mobilise pour un dossier Pratchett (y’a les gars du site vademecum qui seraient ravis de participer je pense) parce qu’il fait plus que le mériter. Puis il y a aussi l’interview du libraire, idée toujours sympathique et revigorante, mais qui me frustre totalement sachant que de part chez moi une librairie spécialisée… faudrait une baguette magique.

Bref, un numéro qui a le vent en poupe, qui fait du bien comme à son habitude, parce qu’il nous énerve autant qu’il nous donne des envies (oui! Pourlèche moi gentil Bibifrost). Je ne parle pas trop de l’opinion sur les sorties ou les éditeurs, parce que je m’en moque et si je ne m’en moquait pas j’aurais tendance à traiter le tout au lance flamme.
On remarquera (enfin ceux qui sont parvenus jusqu’ici) que je n’ai pas parlé de la première nouvelle d’Ursula éditée ici « ceux qui parlent d’Omelas », bien vue les p’tits gars.
Bon, que cette nouvelle arrive juste après le propos de l’édito est une bonne coïncidence ! Que l’on est en tête les prix et leur injustice (coucou K Dick) est une bonne chose aussi (ça va permettre de relativiser), pour le reste je ne sais pas.
Objectivement ça me dépasse.
Cette nouvelle crée le tissu de l’imaginaire, au début tout simplement en évoquant une parade, puis elle vous prend à parti en jouant sur votre position de récipiendaire et l’ambivalence du narrateur, afin de vous plonger en plein cauchemar éveillé.
C’est beau, maîtrisé, court, dense… sublime… il faudrait que j’en passe du temps sur ce texte pour en évoquer les beautés et les réussites… je l’ai relu deux fois (donc trois en tout) et j’en reste soufflé comme une baba yaga par un Hellboy colérique!

L’actualité est morose, j’ai lu Bifrost, je ne sais pas si je vais mieux, mais je suis en vie.

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