Mots-clefs

,

url

La couverture n’est pas assez sale. Il faudra en prime une gare minable, un bouge aux couches de crasses et de solitudes si entremêlées que leur odeur attirerait tous les nuisibles du coin. Parce qu’à force de croire en une sacro-sainte littérature, à force d’en anoblir certains et d’en écarter d’autres ont finit par reculer pour ne jamais sauter, pour mieux continuer à faire des lignes de partages entre de, prétendus, genres.

Les story-tellers comme Lansdale ne doivent plus trop s’en faire avec ce genre de turpitude, ou peut être qu’ils ont décidés de tirer la chasse une bonne fois pour toute ou que la brutalité de leurs héros serait un drapé grossier pour camoufler un coeur gros comme une bouteille de Blanton’s, ou peut être qu’il serait temps de parler de l’ouvrage en question.

Faut dire qu’avec ses allures de mauvais film de série G (car toujours, il est question de mise au poing) de kung fu perdu dans le désert (à tel point que si on voit débarquer un nain et un tatou au milieu de capharnaum qui tient lieu d’intrigue, c’est de notre faute : nous attendions David Carradine) l’ouvrage ne donne guère envie d’être lu (à part pour les amateurs de la série). On se prend sans doute à rêver qu’il traîne sur la banquette d’un rer miteux abandonné là pour créer la surprise à un potentiel lecteur curieux et courageux, concernant les tenants de la littérature blanche, comme on dit, on peut douter de leur envie de se frotter à se godemichet en poil de cactus.

Parce que si les premiers tomes de la série faisaient dans l’intrigue, le bordélique et le jubilatoire, ils conservaient à tout le moins un minima d’apparat, un semblant d’intrigue, une maigre raison de les poser dans le rayon « polar » sans trop avoir à se soucier du reste, ici plus besoin de se soucier de ce qu’on porte aux pieds : le videur gisant dans son sang à deux pas de nos baskets.

On l’aura compris, l’affaire est entendu dans le sac – comme la tête de ce genre Alfredo- , nul besoin ici de s’en faire pour l’intrigue, le suspens, le mystère. Exit le policier, aux oubliettes l’enquête, il est tant de faire parler les coups de savate. Si le procédé était déjà présent dans les tomes précédents (à savoir disserter sur la vie entre deux décharges de chevrotines dans les genoux du méchant) il passe ici à la surmultiplié. N’allez pourtant pas croire que la série perde de son intérêt. La différence entre les bons ouvrages, entre, par exemple, la nouvelle qui donna naissance à la série  » justified » et la majorité des scénarios hollywoodiens actuels (ou aux « comédies-dramatiques » à la française), tient dans le ton et l’envie de raconter une bonne histoire. Après tout quoi de mieux qu’un quarantenaire pauvre et amoureux pour foutre le feu à l’ennui du quotidien et pour aller se fourvoyer dans une séance de tape-cul ?

Si nous avons droit à une succession de scènes d’actions toute plus flambées au napalm les unes que les autres. De l’arrosage de tatou bien cuit sur colline à l’attaque de bouge mexicain aux gros calibres en passant par le combat de rue old school, il sera difficile de passer outre tous les clichés du genre, vous aurez même la jolie femme prenant sa douche en extérieure, ayant la réplique et le coup de poing facile. Un vrai délice pour palais amateur de chili sauce piment.

Bien évidemment il faut ajouter à cela une dose d’humour noir aussi acide et douloureux qu’une chaude pisse dans un harem. Rustine du malheur, des emmerdes, de la bonne conduite, tout autant que remède à l’apitoiement et à l’avenir, l’humour de l’auteur distille son ton revanchard et sans appelle tout à long de l’ouvrage (que l’on ne peut s’empêcher de dévorer d’une traite, pour que la douleur n’écrase pas le rire sous son poids). On se marre et la mort parait tout a coup moins froide, c’est un leurre alors on se marre encore plus fort. Faut dire aussi qu’en plus de situation tendu comme le string d’une égérie de téléréalité, Lansdale est capable de faire fort dans le burlesque, si l’écureuil du dernier tome avait frappait un bon coup sur le piano du plausible, autant dire que là on touche la musique concrète avec cette histoire nain et de gros bras, sur fond de bande mexicaine et de prostituée en perdition. Pas de quoi rire, alors autant se marrer, le bruit fera sans doute fuir les balles.

Tout cela est bien beau, toujours les mêmes choses, les mêmes rouages finalement, un peu moins de « policier » pour un peu plus de « polar », un peu moins d’intrigue pour un plus de rocambolesque, toujours de l’humour crasseux et des baffes à gogo. Pour un peu on se croirait dans une franchise de chez bud spenser, à croire que la serveuse va finir pour nous sortir de notre flaque de vomi (peut être nous sommes nous fait refoulé à l’entrée de la boîte et que tout ceci n’est qu’un rêve ?).

Pour un peu on pourrait se sentir honteux d’apprécier l’ouvrage, les émissions et les magazines littéraires n’aident guère à se sentir propret dans ce genre de situation, bien heureusement nous savons que tout cela n’est que poudre aux yeux, que la dualité dont il est question n’est pas qu’un prétexte narratif jubilatoire de plus, nous savons de quoi il est vraiment question.
Le narrateur saute à pieds joints dans les emmerdes, y entraîne son meilleur ami, se laisse faire, sauve sa peau et sa morale pour mieux s’en tirer avec une boutade, parce qu’il n’a que ça à faire.

Le héros lucide et besogneux n’a plus de raison d’être, ni dans les romans feuilletons, ni dans les polars politiques et de moins en moins dans les oeuvres cinématographiques, ce héros là trouve sa place dans un cliché autodestructeur, dans un recoin sombre et glauque du pessimisme. Lansdale ne soigne pas particulièrement la psychologie et la profondeur humaine de ses personnages, parce qu’il n’en n’ont pas tant que ça, en bons samaritains du hard boiled ils avancent droit dans le mur et droits dans leurs bottes.

Cette pulsion morbide trouve son apogée lugubre dans une fin d’ouvrage de plus glaçante, mais on la ressent par vague tout au long des pages, le réalisme social fait son oeuvre, le héros s’embarque par amour, il est prêt à tous les sacrifices, mais comme les hommes sont déjà corrompus jusqu’à l’os et que dieu manque à l’appelle, il ne lui reste qu’à manger ses valeurs et son amour propre pour survivre. Ainsi, on se marre, on rigole en fracassant les côtes ou le pied de l’homme de main se service, on salut du moignon les clichés pour cinéphiles hilares et on se prend à se morfondre sur nos propres compromis, puisque, après tout, le héros fait de même. Avoir à tabasser un nain, fut-il bavard et malhonnête, pour rien d’autre qu’un pas de plus vers le cimetière, cela vaut-il vraiment le coup ?

Il est intéressant le chemin de la littéraire, à plus d’un titre, mais à jouer à saute mouton avec nos envies, nos passions, nos besoins du moment on se finit toujours par subir les cahots plus qu’on ne le voudrait. Cette série, ne mérite pas son succès parce qu’elle est un divertissement populaire de qualité, parce qu’elle secoue l’arbre de l’ennui télévisuel, parce que comme tout bon JJ Cale elle ressert toujours le même plat succulent, enfin disons qu’elle ne mérite pas son succès uniquement pour tout cela, elle le mérite aussi pour ce petit bout de charbon cafardeux qu’elle parvient à faire doucement vibrer dans notre perception du monde.

Au jeu de l’éristique, la fourberie littéraire tient le haut du pavé.

Publicités