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Il existe des tas d’ouvrages et encore plus de manières d’en parler,ou de se répéter, encore plus de légendes ou d’oracles. Le problème ne devrait jamais être « qui croire ? », pourtant trop souvent on en revient à cette bataille d’égo. Peut-être est-ce parce que le personnage principal du roman, une femme comme on n’en fait plus, refuse d’entrer dans ce jeu là que le livre continue de tirer son épingle du jeu ?

J’en connais, heureusement peu, de ces chantres de la toute puissance scientifique, des spécialistes du non questionnement, des apôtres et dogmatiques de : la preuve. J’en connais et je ne saurais dire s’ils me font plus ou moins peur que les prêchi-prêcheurs de tous bords. Si le narrateur, auteur qui traine ses guêtres et ses mots dans cet ouvrage devait vraiment leur ressembler, autant dire que ce roman est vraiment une fiction, ces oiseaux là sont incapables de percevoir autre chose qu’une longueur d’onde dans une couleur. Pourtant, à bien des égards, nous ressemblons à ces savants fous persuadés de détenir la vérité dans une main et le pouvoir dans l’autre. L’auteur – le vrai, enfin je dis « le vrai » on comprendra que si je replonge dans le diégétique à propos de Robbins je vais y laisser le peu de santé mentale qu’il me reste, et, réflexe de survie oblige, j’aimerais bien éviter d’en arriver là – à raison de nous rappeler le mot de Thoreau sur nos vies de tristesse tranquille.

Des années après sa parution – en 1971 – le livre ne sent toujours pas la nostalgie des années d’acid test, s’il parsème ici et là de l’encens et des transes, c’est pour mieux s’ancrer dans le champ du possible, dans un espace et un temps non coercitif (au sens étatique du terme, sinon le pauvre Clastres se retournera, à raison, dans sa tombe). Le traitement, la lecture à l’aune du mouvement hippie fige l’œuvre dans une époque, dans un contenu pré-digéré. Si l’on parvient à se hisser contre nos lieux communs, à les combattre, notre lecture n’en sera que plus saine.
Il s’agit du premier roman de Robbins et comme il le précise dans sa postface, rien de tel ne semble avoir été publié en langue anglaise. Pourtant, on s’aperçoit très vite que Robbins est lui-même en germe dans cet ouvrage, qu’il ne s’est pas encore totalement trouvé. Le livre, contrairement à la majorité des suivants, raconte bien un voyage, mais un voyage intériorisé, presque cloisonné, comme si l’ écrivain n’avait su suivre le conseil qu’il prodigue à l’un de ses personnages : celui de quitter la pièce aux livres pour aller cueillir des champignons (pas nécessairement hallucinogène). De l’auto-stoppeuse aux pouces géants (et changeants), à l’agent du FBI en passant par un ancien courtier en bourse, une grande partie des personnages et des pérégrinations de Robbins s’effectue en prise directe avec le monde. Or ici l’amour fait cesser l’errance, si les deux conjoints ont connus mille vies, amants, romances, aventures, leur idylle les stoppe net dans leur élan, leur principale préoccupation sera dés lors de se trouver un « nid », de le bâtir (rebâtir pour être exact). Cette vie sera très rapidement ritualisée, séparée en autant d’activités communes ou séparés, le sexe libre sera permis s’il ne mène pas aux chaînes de l’amour, autant dire que la complexité en est bannie. Le voyage initiatico-transcendantale n’aura pas lieu directement, mais indirectement par le biais de lettres envoyées par un ami, à partir du moment où un personnage quitte ce lieu il disparait du champ narratif. Tout voyage, changement, confrontation avec le monde se fait sur le mode de la procuration, on pourrait même extrapoler jusqu’à remarquer que ce système clos ne peut engendrer la vie puisque l’enfant n’est pas issue de ce mariage, que ce dernier n’aboutira sur aucune gestation concrète (processus de fécondation qui repartira à la hausse une fois l’aventure terminée… finalement le bouchon n’est peut-être pas si extrapolé que ça).

On le voit, aussi fantasque soit-il, ce roman ne propose finalement que peu de « grand espace libertaire », il construit un rizhome complexe en lieu clos, il se nourrit des pluies abondantes de sa région de naissance et l’on comprend en quoi la longue comparaison avec une aquarelle chinoise a du sens. Difficile, donc, d’y voir une expérimentation typiquement sixtie’s. Par bien des aspects il rappelle la nécessité pour l’artiste de créer un monde qui lui soit propre, qui soit plus que son reflet égotiste, mais une cour de récréation autant que de recréation, on songera à tativille, à l’usine des temps modernes ou au village de cent ans de solitude.

Robbins ne semble pas malheureux dans cet écrin, bien au contraire, il parait euphorique de ses propres gesticulations, il teste déjà les digressions érudites, les considérations sociales et esthétiques, les discussions à portée symbolique. On dira plutôt que s’il ne dessert pas l’histoire, ce mode « figé » de l’histoire parait avoir été construit pour donner libre cours à l’imagination, pour la juguler et la brider avant d’être certain d’en garder le contrôle. Ainsi, les métaphores fantasques de l’écrivain (ce concombre qui craque comme les os de la nuque d’un elfe, hante encore mes nuits, ou cette curiosité en forme de radio allumée par un voisin trop bruyant et pour laquelle on appelle la police) sont-elles au rendez-vous, en plus petit nombre toutefois, presqu’en catimini, comme s’il faisait plus confiance aux discours de ses protagonistes pour amarrer le lecteur à sa folie et moins à son sens du verbe, comme s’il avait besoin de limiter leur présence à un espace non seulement clos, mais aussi maîtrisé (n’oublions pas les considérations autour de la notion de « zoo » c’est-à-dire d’enfermement de l’animal).
On songera également aux nombreuses mentions botanistes (la nature a toujours une place importante dans l’œuvre de Robbins, mais ici le personnage principal ne cesse de nous la rappeler, de nous débarrasser de nos oripeaux modernistes pour nous faire nous souvenir d’où nous venons), à l’importance des papillons (et autres insectes) ou des phénomènes météorologiques pour nous convaincre que nous avons affaire à un microcosme. De fait, la folie salvatrice qui émane du roman reste présente (les interventions du narrateur-auteur sont à elles seules garantes de l’esprit cynique de Robbin, loin de toute idéologie) tout au long de « l’intrigue », nous prenant au piège de nos illusions et de nos espérances….de nos hémorroïdes !
Il est conseillé de commencer par ce roman, parce que c’est le premier, parce qu’il met vos hormones et vos neurones au garde à vous et qu’il vous pousse à sortir de nuit patauger dans la boue de vos certitudes.

ps : le titre laisse plus songeur en français qu’en version original, chapeau bas (comme souvent) à la traduction, je m’interroge uniquement sur la méconnaissance de la schizophrénie (confondue avec les personnalités multiples) est-ce le fruit de l’époque d’écriture, d’une confusion voulue, du traducteur ?

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