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Ce livre fait peur. Par bien des aspects le travail de Nicolas Werth, spécialiste émérite de cette période historique qu’est la joyeuse ex-urss durant le vingtième siècle, dresse un portrait tellement minutieux de cet épisode précis que fut l’île de nazino qu’il fait froid dans le dos. Mais cette minutie est, je préviens ici le lecteur qui ne s’y attendrait pas, un compte à rebours des plus horribles.

Reprenons les choses par le bon bout : le début. Après un avant propos en forme de « résumé », peut être histoire de nous mettre l’eau à la bouche (mais bon si ce livre nous tombe dans les mains on se doute de ce que l’on va y trouver) j’avoue que pour bien mené et instructif qu’il soit ce passage m’apparait comme assez inutile ou redondant une fois l’ouvrage terminé.
Ensuite le cheminement est assez simple, pour ne pas dire classique, surtout pour un livre assez universitaire. Ce qui vaut le titre de l’ouvrage, à savoir la tragédie survenue sur une île de la sibérie remplie à la va vite de « déclassés » de la seconde vague de dékoulakisation, représente peu ou prou la dernière partie de l’ouvrage, le dernier des cinq chapitres qui le compose. Ainsi le lecteur-voyeur cherchant de longues descriptions horrifiques ou des pages littéraires sur la profondeur des forêts sibériennes en aura pour ses frais. Il en va de même si l’on cherche dans ces pages une charge aveugle contre le régime soviétique de l’époque. L’auteur propose un écrit de « micro histoire », en effet les morts de cette île ne représentent infime pourcentage des morts totaux de cette période (et ne sont malheureusement pas grand-chose sur la totalité de ceux imputables à ce régime), il ne s’agit pas de faire dans la surenchère, mais de comprendre un événement donné et précis à la lumière d’archives et de documents historiques, afin d’éclairer une période sous un angle nouveau.

Ce travail est possible du fait de nombreux documents, eux-mêmes étant le produit d’une enquête administrative faîte à l’époque. Cas extrêmement rare que cette enquête, dans un pays pourtant enclin à l’époque à une folie bureaucratique. C’est ce qui permet à l’auteur de s’intéresser à ce moment précis.
Plutôt que de nous noyer sous des tonnes d’informations – non pas inutiles mais plus à leur place dans le cadre d’un travail de recherche universitaire – Werth prend le parti de retracer pour nous le fonctionnement du « plan grandiose » voulu par les dirigeants russes en 1933. Si pour des spécialistes cette volonté pédagogique paraîtra redondante, il convient d’en saluer ici la maîtrise et la précision. Sans jamais « juger » ou « repositionner » les faits (c’est-à-dire poser une morale contemporaine pour donner une plus value médiatique à des chiffres ou faits) Werth nous livre un tableau qui ne manque pour autant pas de « vie ». Il n’est jamais évident de trouver le juste équilibre entre la vulgarisation-simplificatrice faîte pour vendre, plaire et devenir « spécialiste scientifique » (suffit de regarder le nombre d’économistes qui envahissent nos écrans, de spécialistes culturels ou de gentils scientifiques spécialistes en neuroscience, pédagogie, ethologie etc etc), et un manque de compromission marqué du sceaux de la sévérité et de l’aridité. Dans ce court ouvrage Werth y parvient à merveille. Contrairement à bon nombre de parution celui-ci ne se « dévore » pas, il ne se lit pas d’une « traite », il réclame, avec bonheur !, un minima d’attention, de suivi et de connaissance.
Plonger dans les arcanes de cette époque là n’est pas si aisé que l’on croît. Il n’y a pas tant de films, documentaires, ouvrages pour expliquer l’horreur de l’époque, pour expliquer comment une population entière à pu être modifiée, changée, décivilisée, reconstruite, déchirée, arrachée, remodelée de fond en comble par une paranoïa dictatoriale. S’il s’agissait d’une acceptation romanesque on dirait, comme les anciens manuels scolaires le faisaient (et peut être le font encore) à propos du moyen-âge, que le peuple était « esclave », ensuite l’histoire pourrait avoir lieu, on pourrait suivre des aventures et des rebondissements. Seulement il s’agit ici d’Histoire et donc de compréhension et d’analyse.

C’est cette analyse qui fait peur, qui bouscule les habitudes que nous avions prises avec l’horreur. A force de commémorer notre vision, notre mémoire, notre perception du monde, à force de renâcler à nous souvenir d’autres choses que de nos fautes (bien réelles), à force de véhiculer de l’espérance et une solidarité consumériste (qui, s’égare loin des rives salutaires de la fraternité pourtant inscrite un peu partout), à force d’oublier de mentionner Pol pot (par exemple) dans les programmes scolaires (et de nous focaliser sur Jeanne d’Arc, présente ou pas…tss). On oublie, donc, de voir une horreur non pas pire, ou moins atroce, mais différente. Cette « différence », ce manque d’habitude l’auteur ne la saisit pas, il ne s’en sert pas à des fins démonstratives, il ne la pose pas dans un écrin d’érudition, bien au contraire, il en fait part avec sobriété.

L’ouvrage explique par le menu le processus administratif qui mena à des expropriations, déportations, rafles… qui définit ce qu’était un koulak (avec un sens du flou remarquable), qui avait droit à un passeport obligatoire (et donc pourrait peut être, si ne l’oublie pas en allant chercher des cigarettes, échapper aux rafles), qui devrait être « déclassé », qui aura droit à la rééducation par le travail, comment on a choisit en hiver et pour ainsi dire à l’aveugle les lieux de reclassement, le coût estimé des transports, le peu de cas que l’on faisait des morts, les complications en terme d’infrastructure… en bref, il explique comment une politique du chiffre est parvenue à désorganiser plus qu’un pays ou même qu’un peuple.
Une partie de l’utopie sociale de l’époque tient sur cette politique du chiffre, sur une vision planifié, dépersonnalisante et paradoxalement individualiste (quand vous en venez à manger votre voisin plus faible on peut songer que vous êtes dans la perception la plus individualiste qui soit : survivre !). Le livre pose la question du nettoyage social, de l’absurdité kafkaïenne d’un tel procédé, d’un utilitarisme dément tout autant que des limites de la pauvreté, de la justice, du brigandage.
Le livre montre aussi combien avant tout chiffre, et après lui, vient le mot, combien sans définition claire on peut légitimer toute action, si violente ou terrifiante soit-elle. Non seulement, cela amènera à décimer des « koulaks » ou bien encore des « déclassés » (ces derniers pouvant être des criminels, des récidivistes, des vagabonds, des personnes oublieuses de leur passeport, des victimes de vengeances, des impotents, des personnes âgés etc).
Parce qu’elle ne sonne pas comme une piqûre mais bien comme un coup de massue de rappel, cette Histoire ci fait peur.
Parce que l’auteur nous montre comment à la fin du plan de 1933, qui fut considéré comme un échec, le discours officiel commença à transformer l’ennemi social intérieur (pour aller vite) en un ennemi politique à la solde de puissance étrange (les fuyards devenant de facto à la solde des japonais ou des polonais par exemple), modifiant, une fois encore, la réalité des mots, la définition du monde. Bientôt le guépéou cédera la place au nkvp, bientôt les horreurs de 37-38 allaient commencer.
Pour cette raison (et pour le passage dans lequel Werth explicite la légitimisation de la passeportisation dans les grandes villes) il est difficile non pas de faire un parallèle historique, c’est toujours dangereux en plus d’être stupide, mais de remarquer combien l’oubli de ce système pèse lourd sur nos paupières actuelles. Difficile de ne pas nous sentir aveugle au monde qui nous sécurise, qui nous estampille et nous demande…

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