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Une fois tous les éléments rassemblés, une fois toute en poche, il vous restera à écrire le livre, ou à peindre le tableau pour les plus impétueux d’entre vous. Pour certains écrire, créer, doit être une amusante partie de mikado, un jeu de construction lucratif. Il suffit de se souvenir que l’industrie du cinéma américaine fut longtemps cela : une industrie, l’idée de créer une cinémathèque, une bibliothèque où conserver des objets artistiques arriva plus tard. Lire les pages turner dans cette optique divertissante nous libère du poids critique, du poids d’avoir un avis, une opinion, on se décharge de nous-mêmes au profit du totalitarisme d’une opinion publique trop empressée à se satisfaire de l’identité médiatique qu’elle se construit.

Bref, la majeure partie des romans à succès, quelle que soit leur champ d’investigation littéraire, nous happe dans les tourments de notre bon plaisir. Heureusement pour nous de temps à autres se dresse mieux qu’un « bon produit culturel » – mais si vous savez le « produit culturel » que les médias ne cessent jamais de nous vendre surtout en période de « fêtes », comme si les vingt secondes de temps de paroles allouées à « l’artiste » – c’est-à-dire : un bon bouquin.

Le bon bouquin a ceci d’intéressant qu’il force le féru de littéraire, celui qui a su s’éloigner du cirque médiatique, à admettre la possibilité d’œuvre permettant à tout à chacun de disparaître aux yeux de ce monde tout puissant pour s’engager sur le chemin de la liberté (n’hésitons pas).
On aura compris que cette longue et quelque peu moralisante introduction n’a d’autre but que de cristalliser une attention déjà acquise sur le « cryptonomicon », du moins sur ses qualités. Bien évidemment, et heureusement, il existe beaucoup d’œuvres de ce type, on pensera au cycle de la culture, à Pratchett et à bien d’autres, mais parfois on oublie l’effet salvateur que ce type de lecture apporte.

Or donc, le cryptonomicon possède tous les éléments d’un bon bouquin, une documentation à faire pâlir bien de ces petites mains que l’on nomme étudiant en second cycle, un sens du cliffhanger à vous maudire de ne pas avoir assez d’ongle à ronger, des personnages haut en couleurs, un humour primesautier, un brin de sexualité pour la fine bouche, une intrigue paranoïaque à souhait, un décalage historique suffisant pour nous permettre un recul salvateur sur notre monde, tout est bien là, tout et surtout : un sens aigue du timing et de l’équilibre.

Neal Stephenson ne déploie pas une saga tentaculaire, un monument complexe, c’est presque le contraire, au final tout est simple, évident, tout s’emboîte selon un schéma presque banal – non point décevant- le style, d’une limpidité et d’une clarté informative effrayantes, du fait de sa propension à attaquer les difficultés de face (notamment les problématiques mathématiques), n’évolue pas en volutes complexes ou en questionnements littéraires.
Une structure complexe, des éléments disparates, des instants farfelues (la thèse autour des porteurs de barbes, l’utilisation des personnages de Tolkien pour décrire une communauté, l’art de préparer un bol de kellogs… autant de moments grandioses s’il en est), un mélange historique, des bouts de connaissance pointue et précise jusqu’à l’overdose, des secrets imbriqués dans des secrets pour cacher d’autres secrets… le livre entier est un cryptogramme. Pas l’un de ces bouquins d’énigmes pour vacances pluvieuses, mais bien un cryptogramme, un système, un fatras de symboles énoncés sans qu’une évidence fasse jour. A l’aune des mystères, la résolution ne sera que décevante, car forcément informative puisque l’émetteur n’est en fait rien d’autre qu’un message, que celui qui divulgue, difficile de lui en demande plus. Dès lors, c’est bien le chemin qui compte, ou plutôt les chemins.
En ligne droite, l’ouvrage ne tiendrait sur guère plus de quelques dizaines de pages, le propos de Stephenson n’est pas de surenchérir autour de son intrigue, de faire croire en une quelconque « potentialité », mais de s’amuser à nous faire visiter les rouages d’un mécanisme complexe, celui de notre curiosité.

Suivre ce sentier, c’est avoir foi en son sens de l’équilibre, et à ce jeu il convient de louer le savoir faire de l’auteur. Les tons s’enchainent ou se déchainent à satiété, l’inventivité succède à la précision historique, l’amour se fait attendre (mais c’est là sa beauté première), tout se mélange, sans que rien ne dépasse, sans que rien ne se finisse.

On comprend que se pose ici la problématique de blatérer théoriquement autour de l’objet , de s’égarer en spéculation, tandis que s’aventurer à décrypter l’ouvrage nous conduirait à le démythifier par la même occasion.
L’entre-deux étant une porte de sortie des plus engageantes, on songera à ce chapitre du tome II, celui nommé (à raison) « marivaudage ».
L’un des héros se plie à un rituel compulsif à la recherche du bonheur, selon une conception que ne reniera pas le Freud du malaise dans la culture, une routine à base de décodage. Devant son besoin d’assouvir des besoins sexuels, il se plaît à concevoir son fonctionnement interne par le biais d’équations. Si au départ tout va bien dans le meilleur des mondes, ce rêve panglossien glisse dans la complexité lorsque l’amour paraît. Prendre l’amour dans les mailles des mathématiques, sans compter le bonheur et la productivité, voilà une occupation des plus naïves. L’auteur opère un double mouvement diégétique, d’un côté le lecteur comprend la panique émotionnelle du héros, il conçoit l’impossibilité de sa démarche ; de l’autre côté seul un érudit pourrait comprendre les équations dont il est question édifiant par là, la supériorité du personnage sur le lecteur. Les mathématiques seules ne suffisant pas, l’auteur appelle bientôt à l’aide le langage. Inventant une langue sans syllabe, il imagine une parole d’approche banale devenir le centre névralgique de mille interprétations et mésententes entre des individus parlant la même langue… de quoi en dérouter plus d’un.
Fort heureusement tout s’arrangera du fait de la propension des gens à se comprendre … par les gestes.
L’ébauche d’une histoire romantique s’opère par deux impasses, l’une mathématique, l’autre langagière, deux impasses traitées sur le ton de l’humour (mettre en équation la nécessité d’aller éjaculer dans un bordel à intervalle fixe ou s’égarer à prononcer des phrases sans syllabes relève d’un grand raffinement). Le décalage produit est non seulement drôle mais il permet tout autant de s’attacher au devenir des personnages, de prendre la mesure de leur complexité que de décrypter les instants en leur donnant des sens différents mais pas nécessairement divergents.

Ouvrage à la structure impeccable, souvent loué (à raison) pour ses clins d’œils à diverses œuvres, pour ses digressions ou son humour… il ne faudrait pas oublier au passage les pistes innombrables qu’il nous invite à parcourir.

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