Mots-clés

51oH5M1FGKL._SY300_

Soyons réalistes, j’aurais du choisir de vous parler des brèves de comptoir, j’aurais pris moins de risques avec mes craintes. Le problème des bons livres c’est qu’à force de vous imprégner, de s’ancrer en vous, ils finissent par distiller de l’oubli sur eux-mêmes, de ne plus vouloir être considérer en tant qu’objet, après tout qui considérerez un de ses membres comme un objet à part entière ?

Cet ouvrage ne se présente pas pour ce qu’il est à savoir un recueil d’anecdotes, pour le coup les brèves de comptoir sont plus drôles et ne mentent pas sur leur nature. D’ailleurs le parallèle, pour burlesque et facile qu’il est, apporte tout de même un certain regard sur l’ouvrage. Lorsque l’on lit une brève, des brèves on récolte ce que l’on attend : un moment de sagesse populaire, au pire on se moquera gentiment d’une forme d’imbécillité, au mieux on se dira que c’est frappé au coin du bon sens. Et puis un livre comme verre de l’amitié on a vu pire tout de même. Que cherche-t-on lorsqu’on lit un entretien entre deux tels érudits (ami poseur de questions de l’ouvrage, tu fais admirablement ton travail de relance, d’écouteur et de changeur de sujet, à tel point que tu parviens à manquer, c’est à dire à ne pas t’effacer, toutefois ma mémoire sacrilège n’a pas daignée plonger ses racines dans la pertinence de tes propos, un malheur qui sera se faire pardonner à la lecture de ton ouvrage sur ce cher Daumal trop souvent négligé) ?

Il est intéressant de remarquer que notre monde contemporain (où un blog ne saurait exister sans lien hypertexte, sans renvoie, sans page facebook ou tweeter ou je ne sais quel réseau social digne de ce nom) est cerner par des éditorialistes de tout poil, de ceux qui se plaignent de ne pas être écoutés ou entendus et qui passent leur temps sur les médias. Intéressant que leur omniscience ne passe plus que par une omniprésence médiatique, de celui avec une écharpe rouge, au raciste de bas étage en passant par celui à l’accent prononcé ou à l’animateur quotidien néolibérale sur la « chaîne du savoir » (remettez nous plus de documentaires animaliers !) on en a pour tous les goûts, toutes les couleurs, tous les horizons de commentaires, de reprises de commentaires, d’infos, d’avis, d’opinion. On pourrait, à lire Bourdieu ou les nouveaux chiens de garde ou d’autres publications (bonjour Acrimed!), croire à une forme unique de « passe plat », pas besoin de complot, il suffit d’avoir de ces « journalistes », de ces « éditorialistes » qui picorent sur le dos du pouvoir (d’où qu’il vienne) pour que le système s’entretienne de lui-même. Les éditorialistes ont inventés le mouvement perpétuel de la crétinerie en quelque sorte. Mais, leur seul propension à l’hypocrisie et au narcissisme n’explique pas tout, il faut aussi se rendre à l’évidence d’une certaine médiocrité éducative. Parce qu’il s’agit du genre d’ouvrage que l’on achète pour faire bien, parce qu’un gentil critique (rions un brin) d’un journal culturel (rions deux brins) en a conseillé l’évidence, de fait il se retrouve sur l’étagère ou dans la pile et on ne le lira jamais, on le montrera aux amis de passages pendant quelques temps avant de le remplacer par un autre.

Bref, cet ouvrage tient de la fumisterie ou du coup médiatique, on peut passer outre, et puis quitte à se fader les fadaises de deux vieillards autant revenir aux brèves de comptoir. Sauf, que j’ai trouvé l’ouvrage dans les toilettes d’un ami ! Fait qui change tout, car la curiosité intime, forcément intime, de l’endroit et du moment bat en brèche les idées reçues, je me trouvais en dehors du marketing, en dehors du placement produit (quoique cherchant justement à bien placer un certain produit mais là n’est pas la question) et tout à fait dans la curiosité. J’ai eu le droit d’emprunter le dit ouvrage et d’en profiter dans des lieux plus commodes que les commodités locatives qui me virent le trouver.

J’ai immédiatement pensé aux éditorialistes car cet ouvrage renoue avec le dialogue, avec la parole, avec le verbe et l’échange. Il n’y a pas de certitude, pas d’opinion, pas de matraquage chiffrés stupides, pas de courbes, pas de jugements de valeurs, pas de ton pontifiant, pas d’abus constant du langage, pas de rhétorique fumeuse ; il y a là tout le contraire : une saine érudition.

Bien sûr certains ne verront pas tout cela, ils y percevront la forme éculée de l’étalage d’un savoir encore plus éculé ou alors la somme d’anecdotes vides d’intérêt. Ils auront sans doute raison, après tout il s’agit uniquement de deux personnes cultivées discutant. Seulement l’ouvrage touche du doigt la beauté évoquée par Pratt (grand collectionneur de livres également) en son temps « le désir d’être inutile ». Leur érudition ne sert à rien, elle n’est là que pour mémoire, que pour passer le temps.

Mais qu’il est bon, de partager ce moment d’apaisement, de silence, de plaisir, d’humilité en compagnie de ces deux hommes là. Il n’y a pas besoin d’aimer, d’adhérer, d’être en accord ou pas, il s’agit de se laisser porter par le flot des références, des histoires, des digressions, des impressions, des commentaires pour sortir de notre monde d’hommes pressés.

Ce n’est pas un ouvrage de dictat ou de leçon de morale, mais un ouvrage d’évocation. Une évocation du temps des livres, des incunables aux éditeurs en passant par les lecteurs compulsifs, la peur du feu, l’érotisme, les caves emplis d’ouvrages inutiles que l’on donne aux prisons, au traitement de textes, au tablette, à la mémoire… des sujets par milliers sont abordés, effleurés, pour disparaitre aussi vers le velours des teintures du théâtre de la littérature. C’est le genre d’ouvrage sur lequel vous commencer à coller des post it, à mettre des marques pages, à prendre des notes, à lister les références pour pouvoir y revenir, parce que votre humilité se mue vite en curiosité, parce que vous avez constamment envie d’en savoir plus. Et puis quand arrivé à la page cinquante vous en êtes à autant de marque pages, vous vous dîtes que vous faîtes fausse route que c’est surtout le genre d’ouvrage qui va se relire posément en vous toute votre vie (ou ce qu’il en reste), qu’il est temps de poser les outils de substitution pour rêver par soi-même, sans chichi et sans honte.

De fait il est difficile d’en parler, car il ne s’agit pas d’un ouvrage littéraire, d’un style, d’une approche cohérente ou d’un échange linéaire, il s’agit véritablement d’un ouvrage lent et organique. Lent car il efface la nécessité médiatique, la pression de l’instant, la quête de l’actualité, qu’il fait taire ce besoin factice d’être au courant au profit d’une prise de contact avec la réalité de l’imaginaire.

Comme le livre est vain, qu’il ne fait pas dans le prosélytisme, qu’il n’est pas clivant ou compassé, il permet d’aborder la possibilité de l’égarement. Les deux hommes paraissent en fait égarer, prendre plaisir à errer dans le labyrinthe du monde à y explorer des pistes sans peur du minotaure. Ainsi, la fin du monde est advenue mais on s’en moque il reste les livres pour la raconter.

Publicités