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L’étrange sensation d’être une boule de flipper épileptique et synéstète dans un monde tournant au ralenti ne passe pas vite. Fermer le livre ne suffit pas, il faudrait encore que les gens autour de vous finissent enfin par admettre qu’ils sont beaucoup moins passionnants et intéressants que des personnages de fiction.

Lire du Jasper Fforde c’est aller à un congrès de magicien en connaissant tous les trucs, en gros que ça va être trop, qu’en plus on connait les ficelles et les raccourcis du métier, et au final on se retrouve comme un môme à se demander d’où vient se fichu lapin. Ici, le rôle du lapin sera tenu par l’inénarrable chat du Cheshire.

Il serait vain d’essayer d’énumérer les passages forts de ce quatrième tome (dernier de la première série des aventures de Thursday Next), d’une tueuse à gage issue de kill bill en passant par des gags à la tex avery et un duel digne de celui de merlin l’enchanteur, vous aurez de quoi vous régaler, enfin ça c’est si vous survivez à l’invasion de la terre par un empereur intergalactique.

A y regarder de plus prêt la formule de Fforde est simple, et l’on sent ses années de travail dans le cinéma, la première partie du récit est une succession quasi ininterrompue d’actions et de rebondissements, menant à une situation inextricable, à une impasse, puis la seconde partie démêle petit à petit les intrigues dans une nouvelle succession encore plus improbable d’actions et de rebondissements, parvenant même à résoudre des énigmes dont vous ne soupçonniez pas l’existence. Il n’y a là rien d’original, tout est téléguidé, on nous prend par la main et en avant pour les montagnes russes émotionnelles, pour l’attraction « la littérature vous divertit ».

Nous avons vu dans le tome précédent à quel point Fforde était apte à comprendre et à jouer avec les codes narratifs, l’utilisation de « personnages en création » étant une idée de plus brillante. Il convient donc de comprendre que l’aspect linéaire de l’ouvrage est une vraie fausse piste, à savoir qu’il s’agit du seul lien tangible reliant le lecteur (pris à parti directement par le personnage principal à la fin d’un chapitre, mais au point où nous en sommes on ne s’étonnera plus de voir un quatrième mur brisé, fut-il imaginaire). Ce tome devant en terminer avec des intrigues insoupçonnés ou des scènes débutées il y a de cela plusieurs histoire, un socle cohérent et tangible est donc nécessaire à la pluie de météorite narrative qui s’abat sur le lecteur.

Autant les séries à rallonge pour adolescent ont la fâcheuse tendance à ne rien faire évoluer du tout, de même que de nombreuses séries d’héroic fantasy ne proposent rien d’autres que des palabres à n’en plus finir sur le pouvoir ou la succession, avec moult description épique entre deux tranches de combat héroïque et de traitrise imprévue, autant il faut bien avouer que la motivation de « savoir la fin » semble être le seul atour de ce genre de production. Il n’avait sans doute pas tort ce bon vieux Freud en critiquant le sentiment océanique – comme base du désir religieux- je ne sais pas si en nous sommeille la « désaide » et si nous cherchons une protection paternelle, mais il est clair que savoir la fin d’une histoire est un sacré moteur.

Parvenir à jouer de cette figuré tutélaire n’est pas à la portée de n’importe qui, construire des séries aux tomes et intrigues interdépendantes sans tomber dans le cliché suppose une bonne dose de recul et d’humour, ça tombe bien Fforde est anglais (ça doit faciliter la tâche).

A ce stade, il conviendrait de remarquer le procédé narratif utiliser par l’auteur pour montrer combien il sait qu’il en fait trop que l’absurde à une limite, un principe de réalité (histoire de ne pas abandonner le père de la psychanalyse trop tôt, sans non plus lui laisser toute la place, nan mais!). Toutefois, pour les étudiants en littérature et les lecteurs curieux qui nous écoutent, je ne saurais que trop leur conseiller de se plonger dans la gestion de l’héroïne comme d’un réceptacle positif limité et comment il convient d’en « finir » avec elle dans de bonnes conditions en dédoublant la narration à la première personne.
Mais j’en ai déjà trop dit.

En terme de divertissement l’ouvrage rempli parfaitement son rôle, on en prend plein l’imaginaire à chaque bout de pages, ça vrille, ça tourne, contourne, retourne les synapses à une vitesse supersonique, les sauts dans le temps (et leurs paradoxes) succèdent à un petit coucou dans le monde des morts alors même que la porte vers le monde littéraire s’entrebaille à peine sur de nouvelles considérations géopolitiques, mais rien de tout cela n’est grave puisque un gorille s’échappe sur la pointe des… hum.

Le style de Fforde ne se niche pas dans le formel, dans la fluidité sonore ou la beauté d’une description, le quotidien ne se remplit pas non plus d’un charme fou, sa simplicité se charge de l’aspect efficace du récit et dans le même temps elle se charge en imaginaire.

En fait, l’ouvrage agit par un double mouvement, tourné vers l’extérieur, c’est à dire vers le lecteur, ses limites sont claires et définis, les chapitres sont courts, les descriptions rapides, les personnages truculents, les rebondissements nombreux, les clins d’oeils également, on sait où nous sommes et le pop corn est à porté de main.

Tourné vers l’intérieur, vers son propre sujet (principalement le monde des livres) on s’aperçoit que la limite palpable de l’histoire cache un placard cauchemardesque muté avec l’idée platonicienne du bazar, une représentation de cirque sous acide devrait être plus lisibles que toutes les idées dans lesquelles l’auteur puise son inspiration.

Le plaisir premier, celui du divertissement est un masque de parade, grotesque et bien visible, derrière lequel se cache des chimères et des problématiques parfois grimaçantes, parfois tout à fait incongrus et le plus souvent frappées au coin du bon sens.

Ces deux mouvements sont interdépendant mais ne procurent pas pour autant un plaisir unique à la lecteur, c’est un peu comme vivre un cauchemar digne d’halloween, mais ne pas oublier de demander des bonbons aux monstres que l’on croise.

On le voit, ces considérations cherchent moins à disséquer l’ouvrage qu’à donner un point de vu plus global sur la somme que représente ces quatre tomes mis bout à bout. Il faut dire qu’analyser l’ouvrage reviendrait à devoir expliciter telle ou telle saynètes, ce qui fausserait totalement la lecture.
Surtout, on s’aperçoit de la cohésion de l’ensemble, le personnage d’Hamlet n’est pas présent uniquement pour le folklore il fait explicitement référence (entre autre) aux préoccupations de l’héroïne lors du tout premier tome.

Toutefois, il convient d’admettre qu’une frustration certaine apparait à la lecture de ce volume. Frustration qui m’a sans doute « coûtée » le deuxième tome de cette première vague car je n’ai pas l’habitude la ressentir avec un Pratchett par exemple. Là où l’admirable Terry est un maître dans le gestion élastique et rythmique de son oeuvre, il me semble que Fforde refuse de prendre en main une partie de l’univers qu’il soulève. Ainsi, si « tout fait sens », si « tout est expliqué à la fin », si on s’aperçoit de son travail précis et efficace sur la longueur, il semble ne pas prendre le temps d’explorer tout ce qu’il suggère.

Ainsi, une phrase piquante et cinglante comme : suffisamment futé pour nous répondre, mais pas assez pour avoir une personnalité.
Est un pur plaisir de lecteur attentif, elle passe à la trappe du lecteur-dévoreur noctambule, et restera gravée dans le marbre neuronales des autres.
Alors même que ce traitement rapide est parfait, on regrette qu’il en soit de même lorsqu’au détour d’une considération sur les pingouins, la critique de la construction du produit de consommation moderne soit du même acabit, bien que se développement sur plus de lignes on aimerait en savoir plus, être plus dans le mordant et dans le cynisme.
Il s’agit là de mon seul regret avec Fforde, comme tout bon magicien il sait faire rêver, parfois un peu trop dans le sens où il n’a pas le temps d’exploiter toutes les pistes qu’il suggère, de fait le rêve se mue en espoir (repenser à certaines scènes devient un crève coeur tant on aurait espérer qu’elles s’éternisent un peu plus longtemps).

Reste, la grande thématique de la religion (dingue, la mention au père Freud n’était pas innocente) ou plutôt des grandes industries se transformant en religion. Il apparait toujours admirable de voir combien les gens semblent incrédules, circonspects, dubitatifs voire dans le dénie lorsqu’on parle d’enrolement sectaire, combien nombre d’entre eux, d’entre nous, clame une forme d’incorruptibilité spirituelle ou morale. Alors même que nous achetons, à grand prix, des objets inutiles dont la fabrication même nous portera à en changer rapidement. Peut importe que l’on sache où va l’argent des banques, combien un portable coûte à la nature, combien nos vêtements coûtent en travail d’enfant clandestin, qu’importe le savoir on reste aveuglément et béatement dans le spot publicitaire.
Plutôt que d’aborder cela de front, plutôt que de faire dans la critique directe et partisane, Fforde nous amène à réfléchir sur ce fonctionnement, sur notre acceptation au quotidien.
En transformant son entité industrie diabolique en une religion prônant la paix et l’expiation universelle, Fforde n’amuse plus, il met en garde.

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