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Le-Maître-et-Marguerite-Boulgakov

Lirait-on la même chose, les mêmes livres dans le même ordre si l’on ne cherchait pas à écrire sur eux ? C’est une question intéressante que celle non pas de rentrer dans le panoptique contemporain que l’on homme « réseaux sociaux », ou de croire que sous le prétexte fallacieux de la gloire médiatique on peut dire que Pynchon publie trop (merci Frédéric de m’avoir fait rire aux éclats), mais d’assumer l’activité de lecteur.

S’il s’agit de lire pour lire, de se targuer d’un tableau de chasse, alors « le maître et marguerite » est une proie de choix, une traque inoubliable, se parer de la peau de la bête en société vous faudra toujours une certaine forme de respect. Toutefois, s’il s’agit de lire, pour en parler, pour échanger, d’abord avec soi-même, c’est une autre paire de manche.

Tout pourrait se résumer à Woland, le « diable » qui arrive en ville et qui fait pâlir daniel et ses amis (facile je l’admets), à sa nature. Selon le narrateur et le maître (qui est auteur mais moins narrateur) et la majorité des personnages et pour le lecteur Woland est satan, un satan issue plus ou moins directement de Faust. Donc ce personnage est une réminiscence, un hommage, d’un écrivain à un autre, il vient prendre possession des âmes en se jouant d’elles, il vient prendre possession d’une ville, d’une nation et du lecteur au passage.
Seulement la thèse du pur objet littéraire, doit prendre en compte le rôle du personnage, du bazar qu’il sème sur son passage, de sa propension à « faire du mal ». Or, si ses acolytes sont des trublions par nature, lui semble être plus en recul, il n’agit que rarement, il donne son autorisation pour le chaos mais ne semble pas y prendre plus de plaisir que cela. Ce satan là, omniscient et presque omnipotent parait plutôt préoccupé ou perdu dans ses pensées, occupé à vérifier que tout se passera bien comme prévu, comme le prévoit un plan secret. De plus, on remarque bien vite que le mal qu’il répand pré-existe à son arrivée, ainsi lorsqu’un spectateur lui réclame une « révélation » comme l’affiche du spectacle le promet, voici notre personnage révéler au public les infidélités du dit spectateur. Woland ferait éclore le mal tapis en chacun de nous.
Ce fait explique sans doute la répétitivité des scènes formant une grande part de la première partie du roman. Bien des critiques retiennent, à raison, les attaques concernant la maison des écrivains d’état, et y voient une charge contre la littérature « légitime » et celle qui, de fait, n’est pas de la littérature (le moment le plus criant de vérité sur ce point arrivant dans le deuxième partie où une discussion s’engage sur le fait si « oui ou non » Dostoïevski possédait ou non une carte d’écrivain officiel ou si lire cinq pages d’un de ses ouvrages suffit à le reconnaître comme écrivain). Toutefois, on remarquera également que les attaques diaboliques touchent une grande part de la société moscovite de l’époque, du bourgeois au quidam, de l’artiste au travailleur, nul n’échappe à cette épopée terrifiante, de plus tout cela se centralise autour d’un théâtre. Si la scène du bal du diable de la seconde partie du récit catalyse, encore une fois à raison, bien des lectures et des interprétations, celle du théâtre de la première partie semble lui faire écho. Si le bal parle explicitement de morale et d’acceptation du mal comme faisant partie de l’Histoire, la représentation sur scène s’adresse au peuple et le corrompt. On peut se demander si l’auteur ne cherche pas par cette entremise à redonner son rôle au théâtre, à savoir secouer le peuple, lui venir ce qu’il est venu chercher : du rêve, du fantastique, de l’espoir tout autant que de la désillusion, de la colère. Il y a là une réflexion forte, qui porte bien plus loin que la corruption des âmes par la nature même de l’Homme, mais qui touche au peuple, à la réunion, à la nature d’un art populaire, réflexion qui ne porte pas uniquement sur la littérature mais également sur le théâtre.
On le voit la perception faustienne n’est pas qu’un colifichet mignonnet pour étudiant en lettres avec écharpe au vent et tête dans les étoiles, il s’agit aussi de faire de la figure littéraire une figure active, corruptrice du monde.
Dès lors cette figure ne peut être d’une nature pénétrable ou unique. Woland, on l’a dit, se tient souvent en retrait en chef d’orchestre chaotique. On peut y lire une figure Stalinienne du pouvoir, une façon d’arbitrer d’une main de fer le monde qui s’offre à lui, sans qu’aucune logique de fond puisse être perceptible, Woland semble animé d’une énergie indomptable, lui ou ses sbires ont tout pouvoir, ils peuvent mettre le feu, apporter de l’argent, tuer, dissoudre, illusionner, faire intervenir les forces de l’ordre ou s’émouvoir d’une arrestation et pourtant (la figure maîtrisé et millimétrée du bal le montre bien) tout semble devoir se faire selon un protocole, une rectitude, un respect rigide et glacé , impossible d’exister dans ce maelstrom, impossible de créer, impossible d’exister. Pourtant Woland est également une critique virulente du même Staline, puisqu’il permet aux individus de « faire parler » leur vraie nature, à la liberté d’exister dans un monde triste et routinier, à l’art de prendre possession de la société civile, au mal de se répandre dans les rues et, surtout, aux croyances de survivre dans un mode aseptisé et ordonné.
Woland est une figure ambivalente.
Rien ne s’arrange, pour le lecteur, lorsque l’on comprend la mise en abime perpétuelle du livre. En plus de citer Faust, de lui redonner naissance dans un monde actualisé, il est question de revenir aux sources de la chrétienté en revivant la rencontre de Ponce Pilate et de Jésus à travers un livre. Livre dont on découvre des passages et qui sera à la fois censuré par son auteur (le maître, double de son personnage principal comme dans tout bon livre qui se respecte, et donc comme il est nommé comme le « héros » du livre qu’on lit, on peut dire qu’il est aussi le double de Boulgakov entre autres) et dont des exemplaires ou fragments ne cessent de brûler ou de réapparaitre. La thématique principale étant celle de la moralité, du bien et du mal, de comment définir une ligne de partage entre les deux. L’ambivalence de Woland devient nécessaire pour répondre à la rectitude du monde mais aussi de l’histoire d’amour entre Marguerite et le Maître.

Il est intéressant de se dire que des indices nous montrent que nous lisons le livre dans le livre, que nous sommes des personnages conscients et que tout va bien, pourtant la scène durant laquelle un poète incarcéré dans un asile essaie désespérément d’écrire les événements qu’il a vécu (et que nous avons lu et dont nous fûmes témoins et acteurs) et n’y parvient pas, on peut aussi se demander si ce n’est pas d’une illusion dont nous sommes victimes ?

Ainsi la moralité et l’art se mêlent sans que leurs natures respectives ne soient altérer ou même comprises.
Woland n’est évidemment pas la seule incarnation de l’écriture dans cet ouvrage, on songera à la puissance tout féminine et symbolique d’une Marguerite transformée en sorcière ou encore aux nombreuses contes russes qui percent à travers les facéties des démons présents dans l’ouvrage, le tribu que paie l’auteur à l’histoire populaire Russe est énorme et si cela serait aller trop vite en besogne que de limiter ces emprunts à une revitalisation il n’empêche que le roman donne envie d’y replonger nos nuits.

L’Amour du maître et de Marguerite semble faible ou dénué d’une dimension époque, transfigurative, pourtant le « héros » qu’est le Maître s’il porte le pouvoir de création, l’envie l’a quitté depuis longtemps, il parait terne affaiblit, apitoyé sur son sort ; la figure transcendante, le feu par lequel la vie peut brûler par delà la mort est bien une Marguerité, sorcière acceptant de servir le diable pour mieux s’en servir en retour. Une féminité comme peu d’œuvre on su en créer.
Mais à parler de cet amour là, on devient impudique, parler de tel livre revient à parler de soi. De comment la figure de Woland me rappelle Vautrin et comment leur esprit libertaire de chaos et de rigueur me permet de ne pas parler d’amour.
Le baiser de Marguerite, l’appel du damné à « Vénus », autant de romantisme caché, autant de preuve que le mythe, malgré Platon n’est pas mort (puisque n’est pas mort ce qui a jamais dort, comme disait le poète).

Un livre à dévorer le plus tôt possible puisque de toute façon vous le relirez encore et toujours.

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