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La dernière fois il faisait beau, la mélancolie était partie à la pêche de fait on avait le temps de fustiger les sorties intempestives et la rentabilité idiote (j’ai vu il y a peu un gentil économiste libéral expliquer que « lui » est pratique et pas les autres, comme quoi les gobelins sont parmi nous et la fantasy n’a rien inventé) et de faire coucou au travail, formidable, du traducteur. Mais entre temps il s’est mis à pleuvoir, un ou deux apocalypse nous sont tombés sur le dos, Ross McDonald est devenu une énigme, pensez donc j’ai appris que Manchette ne l’aimait pas.

 

Une fois réveillé à l’hôpital, le choc m’ayant plongé dans un coma profond, j’ai vite compris mon erreur. A force de vivre une passion pour Manchette, on n’en oublie que les visions de l’auteur renouvelaient le monde autant qu’elles plongeaient leurs racines dans un « avant » aussi politique que noir. Forcément, à ce compte là, difficile d’aimer la rectitude des enquêtes de Lew Archer et la complexité de ses personnages, les enquêtes de cette série ne résolvent pas grand-chose. Il est important de comprendre, du moins d’avoir à l’esprit, que Mc Donald suit les pionniers du genre mais qu’en s’aventurant à donner vie à des personnages « inutiles » et à leurs états d’âmes, il n’est plus vraiment dans le refus du monde. Le polar noir, le plus hard boiled d’entre tous, pointe du doigt les failles du système, montre comment le meurtre, le crime, l’amoralité ronge le monde et le déséquilibre, l’action de l’enquêteur s’apparente à celle d’un redresseur de tort, plus qu’à celle d’un justicier, mais l’enquête révélant la noirceur de la société l’idée de « justice » se teinte d’un pessimisme. Dès lors ce roman noir là est subversif.
On remarquera que sous l’égide de l’époque le roman noir prend différentes teintes, il peut devenir plus « punk » au risque de tomber dans une sorte de burlesque réussie (on pensera au Poulpe) ou dans sa propre caricature (avec des méchants patrons violeurs d’enfants et de gentils héros gauchistes, on pensera également au poulpe). Si le social n’est pas un élément évident à manier, on pensera à l’accueil réservé au dernier roman de Jonquet, que dire de la psychologie ? Pour Manchette, tenant d’un univers sans « pensée intérieur », l’action devait en dire plus que les suppositions ou les tourments. Il faut dire qu’à force de tergiversations et de caractères prédéfinis on arrive bien vite à des personnages et des situations au-delà de la caricature, on songera à ce que sont devenus Maigret ou Léo Malet par exemple.

Pourtant, qu’on aime ou pas, il faut reconnaître à Ross McDonald un talent hors norme. Il ne s’est pas retrouvé estampillé « classique » de ce mauvais genre, uniquement pour vendre des livres (s’il vous plait messieurs les éditeurs, arrêtez les autocollants sur les livres). Il serait intéressant, pour ne pas dire capital, de titiller la mécanique du cynisme mise en œuvre ici tellement ce dernier délimite le champ du réel. En une seule phrase l’auteur parvient à faire de Los Angeles un enfer amoral et un paradis par rapport à Las Vegas, tout un programme, bien en amont de nombreuses productions filmiques ou littéraires à venir. Mais, histoire aussi d’en garder sous le pied comme on dit, on s’attachera ici à deux éléments.

En premier lieu, ce roman étant des plus linéaires (une succession de coup de poings, de confidences et d’insomnies) il donne la part belle à autant de « second couteau », de personnage de seconde main, de ceux que les mauvais scénaristes expédient d’un coup de latte dans les « plans coupés au montage » et que les mauvais auteurs ne font pas exister. Il faudrait dénombrer tous ces personnages uniquement utilitaires, uniquement présent pour donner une information au moment voulu, ou ceux dont le talent, la connaissance voire le handicap ne serait mis en avant qu’à la fin de l’histoire. Ross McDonald Agit ici à rebours de nos habitudes. Rendre visite à la mère de la victime pour savoir où elle compte déménager en usant d’une ruse ou d’un peu de malhonnêteté donne lieu à un saisissant portrait tout en nuance, de la vieillesse et de la solitude, une scène interne d’une rare violence dans ce type d’ouvrage. Il en va de même avec le maître nageur noir et ses considérations nocturnes sur la vie. Objectivement si ces personnages font « avancer » l’enquête leur démons internes ne sont d’aucunes utilités, de même pour leur passé, leur mobilier ou leur goût culinaire. Ici, nous sommes loin du roman noir et nous touchons l’aspect plus universitaire de l’auteur, sa volonté de peindre un monde glauque et cru. Si des bagarres ou des scènes d’actions sont présentes, elles « pimentent » pour ainsi dire le roman, elle adoube l’enquête, mais leur violence parait adoucie part la tristesse et la frustration des personnages plus « communs ». De fait, l’action passe au second plan, comme autant de passage obligé. Plus exactement si la parole et l’échange sont possibles avec des gens « normaux », s’il est possible de plonger dans leur détresse, cela a des répercutions beaucoup plus lourdes sur le moral et les émotions du héros, les passages à tabac et autres séances de torture ne sont que le prélude à d’autres types de discussion, un moyen usuel pour le truand de faire connaissance.
Ross McDonald ne sombre jamais dans la glorification de valeurs machistes, en cela il parait toujours aussi novateur. D’autant que certains éditorialistes (que l’on évitera de nourrir) fustige la « féminisation de l’homme moderne » alors même que la pornographie, la violence, l’action et autres amusements stériles sont toujours aux mains d’une vision « mâle » du monde. Bien au contraire, il les prend comme elles sont, avec fatalisme.

Ce fatalisme, cette mélancolie de goudron, nous amène à notre deuxième point – bien évidemment il serait intéressant de relier ces personnages secondaires et leur traitement à une position occidentale, à la lecture de Balzac ou Zola par l’auteur, mais on rentrerait dans des considérations complexes et comme d’ordinaire je vous laisse faire tout le boulot- l’auteur se sert de cette ambiance poisseuse pour créer une distinction entre la misère humaine quotidienne, sur la manière dans notre société rejette tout ce qui n’est pas immédiatement rentable et le cynisme corrosif et malfaisant qui imprègne le milieu du cinéma.

L’ouvrage permet de faire la distinction entre un cynisme individuel, rhétorique pour ainsi dire, qui permet de survivre à la tension induite par un arc-boutant moral et celui cruel dont use ce milieu (et d’autres) comme rationalisation à peu de frais. Là où Archer se charge de sa propre contre productivité, là où il ne peut s’empêcher de cultiver des remords, où il ne peut dormir du « sommeil du juste » ou trahir ses convictions, les tenants du système ne se gênent aucunement pour faire preuve d’un cynisme autrement plus cruel et totalitaire. C’est ce système que critique l’ouvrage. Un système qui crée des liens amoraux entre des petits truands, des maîtres chanteurs, des arrivistes, des gens riches et qui, nourrie par ce cynisme, corrompt sans remord ce qu’il y a de beau et de juste dans le monde. Cette corruption suppose bien évidemment de croire en forme de beauté idyllique, en une pureté immanente.
Il s’agit là d’un leurre, mais cette croyance tient avant tout de la posture morale. Si Archer plaint certaines personnes c’est parce que, pour lui, chacun est maître de ses décisions, chacun peut choisir son destin, or à partir du moment où une personne est dévoyée, elle perd cette liberté. Il s’agit moins de rédemption que de liberté ici.

Mais plus encore que des considérations morales, ce roman s’attaque à toute autre chose, le lien tissé entre tous les personnages, met à jour la corruption des âmes (de toutes les âmes) et du système hollywoodien. Ceux qui tiennent les ficelles, ne sont pas des « grands manitous tout puissants », des membres de la pègre ou politique façonnant le monde à leur image dans un esprit complotiste, ils agissent (déjà) pour leur satisfaction immédiate et surtout parce qu’ils le peuvent. Cette impunité, terrible, le roman la place au cœur d’un processus « artistique » populaire et global. Il ne s’agit pas tant de peindre un monde corrompu par l’argent ou par les sentiments détournés, mais de montrer que cette corruption est l’essence et le but d’un processus de contamination à grande échelle.

A ce stade, à la fin du volume, on comprend le choix d’une nageuse, d’une folie, de chantage, du mari, de toutes ces figures troubles qui ne sont jamais déterminées à l’avance et qui part leur choix, ou leur absence de choix, ne sont que les rouages d’une machinerie écrasant tout sur son passage. Définitivement, les tourments psychologiques de l’auteur pèsent à l’âme.

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