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98989485Ce qu’il y a de fascinant avec ce livre c’est son échec. Plus exactement, le fait que ce soit un tel échec continue à faire naître en moi une volonté d’agir, un embrasement de lecteur rejeté par le livre qu’il a choisi.
Entendons nous bien ce livre n’est pas raté ou loupé, disons qu’à mon sens il rate sa cible ou qu’à force de trop en faire, il finit par nous détourner de la dite cible. David Vann s’attache à retracer le parcours, la vie, d’un « tueur de masse », d’un homme qui un jour entre dans un amphithéâtre et tire sur.dans la foule. Son projet de départ est d’interroger le suicide du tueur, le geste ultime de ce dernier. Parce qu’il a vécu un suicide dans sa famille, que son œuvre tourne autour de ce traumatisme, parce qu’il se trouve des points communs avec Steve l’auteur mène une enquête comme on retire une croûte trop fraîche : avec lenteur et pensée malsaine.

Ainsi s’attache t-il, du moins au départ, à faire des parallèles entre la jeunesse de cet homme et la sienne à partir du moment où il hérité des armes de son père (mort suicidé donc). Une façon pour le moins frontale de se mettre à nue et d’expliquer sa démarche. Comme il a obtenu le dossier de police il est à même de (re)construire la vie de Steve, autant d’éléments qui vont, on s’en doute, défaire la figure du suicidé et faire celle du tueur.
Une manière, surtout, d’interroger ce qu’est une certaine amérique, c’est-à-dire aussi ce que nous sommes face aux démons, face à la folie, face au quotidien, ce que nous payons comme tribut à notre aveuglement. Le style, moins lyrique qu’à l’accoutumée mais il s’agit plus d’un essai que d’une œuvre romanesque (quoique, mais nous y reviendrons), reste proche d’un certain minimalisme, Vann aime dépeindre un monde par ses détails, des gestes quotidiens et banals, des marques, autant de piste lui permettant de contextualiser et donc de comprendre l’objet de son attention. Cette approche journalistique, plus que sociologique ou psychologique on pourra d’ailleurs remarquer les malheureux raccourcis que l’auteur fait sur ces deux sujets, lui permet de subjuguer le lecteur par une véracité factice mais efficace.
Un procédé très utile que beaucoup de film, documentaire, livre et autres reprennent à leur compte afin de donner à la fois dans l’émotion (observons la douleur des victimes et jetons un peu de compassion sur le feu) et dans le spectaculaire (dénonçons le système aberrant qui fait naître de telle chose et dont émerge cynisme et émoussement affectif), un procédé que les amateurs de Michael Moore connaissent bien, par exemple. Non pas que Vann cherche à tout prix à faire dans le démonstratif ou le pathos pour se faire entendre ou pour défendre une thèse, puisqu’il s’agit d’un enquête factuel (il faudrait un jour revenir ici sur la notion de « fait » souvent interroger lorsqu’il s’agit du journalisme, de la politique ou d’internet, il semble que le « fait » est un monstre plus dangereux qu’il n’y parait dans l’imaginaire contemporains), toutefois se placer en « miroir » du tueur pour apposer ses propres interrogations, poser ses propres doutes, questionnement, jugement ou encore rappeler un compte à rebours morbide (1 mois avant la tuerie, c’était quatre jours avant le drame, il ne restait plus que … et j’en passe) son autant de signes d’une construction à rebours justement, d’une reconstitution romanesque, cinématographique à la limite de la chorégraphie. Les faits ne mentent pas, il ne s’agit pas de tomber dans le complotisme le plus stupide, l’enquête de l’auteur est juste et soulève des points intéressants (nous y reviendrons aussi), mais dans le même temps elle tisse une toile romanesque, elle prend en point de mire des sentiments.
Or, l’auteur semble être déçu par ce qu’il découvre.
De prime abord l’ouvrage interroge qui fut Steven, quel enfant, pour quelle éducation, quelle perte il a subie, comment il fut rejeté, la façon dont il a commencé à se démarquer, à être médicalisé, comment il en est venue à avoir honte, à mentir et j’en passe. De fait, il soulève le problème de la médicalisation de la santé mentale (aux USA mais pas seulement) de comment « le fou » – même après Foucault et les meilleurs volontés du monde- est rejeté en marge, balayé de la normalité sociale ou tout simplement accepté. Des sans abris que l’on ne diagnostique pas aux incarcérations usuelles sans questions préalables, aux questionnaires militaires en passant par les services de soin débordés, la psychiatrie semble avoir recours à une camisole chimique avec dépit et impuissance, parce que comprendre la folie revient à accepter une part de nous-mêmes, de notre responsabilité. Entre les délires post Freud toujours aussi mal digérés (j’en croise encore qui vous soutiennent la responsabilité unique et totale, pour ne pas dire totalitaire, de la mère dans l’autisme (et autres troubles)), la thérapie cognitivo-comportementale tout à fait miraculeuse à court terme mais dont on n’interrogera pas tous les mécanismes de peur d’avoir à contempler autre chose que les conséquences visibles (déjà que le handicap invisible a du mal à se faire reconnaître, admettre la guérison pernicieuse est autre chose), les séances de discussion en groupe trop souvent placées autour du signe de la culpabilité c’est mieux à plusieurs et les poignées de pilules magiques prescrites par le gentil toubib, on ne s’entend plus penser en rond dans nos têtes ma bonne dame. Le livre de Vann a ce mérite de poser les choses à plat, de montrer que le « suivi » d’une personnalité n’est pas qu’affaire de compétence (on pourrait aussi parler de l’annonce du diagnostique et de ce genre de choses) mais bien affaire d’écoute et de patience et d’entourage. Comment blâmer les services débordés, les services d’ordre non formés, les parents désabusés et terrorisés, les amis ou l’entourage ?
En plus de ce constat accablant le livre de Vann interroge également la question de l’opacité administrative, du peu de cas de l’individu peu autonome ou en errance, et, surtout : l’armement. Il est toujours facile de ce côté de l’atlantique, de fustiger l’emploi des armes, mais cela reviendrait à répondre à un cliché par un autre. Au-delà des armes ce dont parle Vann c’est des tireurs potentiels, de la frustration, du sentiment d’individualisme outragé, d’une armée qui forme de la chair à canon docile (difficile de pouvoir quantifier à quel point notre imaginaire cinématographique a pris le dessus sur la réalité quant à la représentation de l’armée), de valeurs humaines bafouées et d’une incompréhension massive comme point commun culturel. Un constat qui a de quoi faire peur et que Vann n’hésite pas à pointer du doigt. De la même manière son récit prouve, s’il en est besoin, la construction médiatique autour de tel fait divers, le manque d’information, de vérification, de recoupement au nom d’une « information » devenu rentable (à ce jeu Ramonet et les autres avaient vu juste depuis bien longtemps).
Donc un très bon livre. Toutefois, souvenons-nous en Vann était parti à la recherche d’un suicide et de lui-même. Au milieu du récit cette double quête laisse tomber le masque, sans doute trop lourd à porter, pour céder la place à ce qu’elle est : un échec et une fable.
Une fable tout d’abord car peu à peu les souvenirs de l’auteur disparaissent, de l’année à tirer sur les lampadaires, à prendre possession des armes de son père, à être « en marge » des adolescents de son âge on ne saura rien de plus, Vann abandonne rapidement la technique biographique. Pour autant on ne peut pas dire qu’il prenne en traitre son lectorat, il dit lui-même que les souvenirs sont des fictions, des recréations de leurs auteurs. De fait, difficile de voir autre chose qu’une fable, qu’une technique dans ces premiers chapitres en alternance, difficile après coup de ne pas y voir une forme de manipulation. Cela ne serait pas « grave », tout juste un point de départ interrogatif, le besoin de légitimer une curiosité quelque morbide (l’enquête de l’auteur a lieu quelques mois seulement après la tuerie ce qui laisse un goût d’acier en bouche) si cela ne débouchait sur un échec.
L’échec, à mon sens de lecteur, vient de l’abandon de cette posture interrogative pour celle, beaucoup plus dommageable, du moralisateur. Que du dégoût, de l’aversion, du besoin de fuir émergent suite à de telles découvertes parait chose normale (et saine) mais que cela donne lieu à des considérations morales m’apparait comme un écueil de taille. Si le récit est émaillé de différents passages « en question » (suite de questions sur des événements inconnus de la vie de Steven, questions résonnant comme autant de suppositions profondes), des certitudes font leur apparition ou des considérations hors de propos (imaginer Steven regarder un masque de Halloween avant la tuerie qu’il va perpétrer n’a qu’un sens mélodramatique ici, d’autant que ce genre « d’imagination » n’existe pas au début du volume). Plus embêtant, des propos plus directs font également leur apparition, ainsi voir un jeune homme jouer à des jeux vidéos violents ou écouter du Manson devient « significatif » (pourquoi pas, mais cela demande plus qu’une simple énumération répétitive), le fait de voir un jeune couple passer la nuit à jouer à un jeu vidéo musical donne lieu à un commentaire caustique. L’auteur regrette les mensonges à son endroit d’une ex-petite amie du tueur, mais il la prend en pitié (après nous avoir fait part de ses doutes quand à son équilibre psychologique). De fait, passer d’évocation de sa propre enfance sans proposer de morale et donc avec une certaine volonté de « mise à nue » pour par la suite prononcer des sentences (on gardera aussi en mémoire son évocation d’un livre de Nietzsche) déséquilibre l’ensemble. La donne, la lecture, change à ce moment là, on passe d’un auteur venu chercher quelque chose et qui ne le trouvant pas se sent frustré ou berné, dès lors il se prend à imaginer à distiller un peu de rancœur dans son portrait.
Bien évidemment cela ne gâche en rien la justesse de certains de ses propos, mais le « projet » perd à mon sens de crédibilité, alors même qu’il aurait pu déboucher sur une interrogation de plus haute volée sur le suicide et sa représentation. Sur comment l’image « tuerie » devient une image vendeuse pour les médias, sur comment cela occulte le suicide comme l’une des premières causes de mortalité chez les adultes, sur la construction des chimères modernes ou encore sur son propre parcours au-delà de l’identification et de l’éducation. Non pas que je n’ai pas lu le livre que j’espérais, mais le chemin que ce dernier à pris en cours de route, la hauteur de vu qu’il semble choisir à la moitié de son propos donne à l’ensemble une tournure trop fabriquée pour apparaître comme entièrement honnête. Le pacte avec l’écrivain repose sur la cohérence du récit mais surtout, d’autant plus dans ce genre de propos, dans une forme de véracité, assumer des souvenirs de jeunesse et non plus des considérations morales me met mal à l’aise car cela appartient au romanesque et non plus au réel.

Non pas que j’ai quelque chose contre le romanesque, manquerait plus que ça, disons juste que l’adhésion avec l’auteur ne se fait pas sur ces bases ci. Si au départ, je dois admettre des questions sociales et humaines sur l’armement et la responsabilité, ce n’est pas pour que l’on me fasse gober de force l’image du serial killer que l’on croise dans tous les films (ou reportage tv) jeune désoeuvré, qui joue (trop) au jeu vidéo et qui est obsédé par halloween. Sinon, je retourne regarder du Carpenter il fait tout cela bien mieux et continue de faire peur et de poser des questions.

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