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Le vrai problème ici n’est pas la forme ou le fond, non le problème est une histoire de contentement. Parce qu’autant le dire rapidement, histoire de ne pas faire dans le teasing inutile, ce livre de Régis Canselier est admirable. D’ailleurs, afin d’enfoncer encore un peu plus la porte du château bien ouverte autant vous dire pourquoi, nous reviendrons sur le contentement un peu plus tard.

Mon dieu, je fais du teasing.

Que peut-on attendre d’un livre sur Hendrix ? Des tas de choses : des photos, des comptes rendus, des entretiens, des listes de dates d’enregistrement, une liste de ses guitares et on en passe. Tout cela on l’a déjà, mille fois, la majorité du temps, sans qu’il soit besoin d’une date anniversaire, bien que ces périodes voient redoubler le nombre de parution, pour que nos étales ou nos t-shirt fleurissent de parution autour du maître de la guitare électrique. A force de parutions, rééditions, florilèges, nouvelles pochettes, films, documentaires, entretiens, gentils moments où l’on nous explique que le gentil Hendrix n’a pas pris de drogue, mais non m’a bonne dame, a force de tromperie Hendrix sort du cadre de la musique, pour s’ancrer dans la mémoire collective comme une sorte de pantin déglingué.
De gré ou de force la médiatisation le ramène dans son giron de performance et de rentabilité, c’est fou comme l’idiosyncrasie publicitaire dont on nous gave passe pour de la culture, de gré ou de force Hendrix devient le Che Guevara musical, il devient à la musique ce que Einstein tirant la langue est à la physique : une marque.
De fait, si l’on est amateur de Hendrix c’est souvent suite au traumatisme joyeux de l’adolescence ou tout bonnement parce qu’on est amateur de bonne musique (l’un et l’autre cas verra souvent la présence de l’éminence grise, du corrupteur : l’oncle amateur de musique un peu déglingué, le rêve de toute personne équilibrée). Toutefois, cet amateur là n’est pas un bon client, à moins de tomber dans la case « consommateur.collectionneur.prêt à hypothéquer femme et enfant pour un 45tour de 69 original », c’est sans doute ce qui explique l’inertie autour du portefeuille potentielle, autour de l’œuvre vue comme un coffre fort.
A l’aune de cette réalité consumériste à la con, ce livre fait du bien. Déjà il évacue la case biographie de l’artiste, non pas que cette dernière soit inutile, bien au contraire, mais tel n’est pas le chemin que trace l’auteur, si le manque se fait, parfois cruellement, ressentir, il est tout de même de bon ton de lire un livre qui ne se prend pas pour autre chose que ce qu’il est. Tout « amateur éclairé » qu’il soit l’auteur livre pourtant un ouvrage très universitaire. Un parti pris de départ : parler de la musique de Jimi Hendrix, une construction de linéaire, un découpage répétitif. Nous sommes loin des paillettes et de l’exubérance qu’on nous donne à voir habituellement. Ce qu’il perd en déhanchement l’ouvrage le gagne en clarté et en précision.
Replacer la musique au centre de l’univers hendrixien, ne veut pas dire céder le pas à l’anecdote, savoir si oui ou non il dormait avec son instrument ne sera pas au rendez-vous et on ne peut que sans réjouir. Il s’agit bien d’explorer les séances studios, la production, les innovations, les amitiés ou inimitiés des membres des groupes venants influencer la musique, les problèmes de sons dans les concerts, les expérimentations et même les paroles, c’est vous dire. Ce bain musical est loin des considérations hagiographiques, planantes ou honteusement mercantiles, de la première page (des considérations justes et définitives sur l’état des lieux du catalogue hendrixien disponible à ce jour) à la dernière page, il sera question de musique.

De plus, si parfois l’auteur se laisse aller à quelques images issues de la période où il existait encore une presse rock populaire, et que nous avons droit à des moments de « lave en fusion » ou ce genre de choses pour décrire un solo, c’est qu’il possède le bagage technique pour se le permettre. Ainsi, on se régale de quelques « envolées » littéraires mais on savoure surtout un traitement musicologique de haute volée, certains passages sont quasi cryptiques – ici c’est une bonne chose cela montre que si l’écoute et le plaisir associé sont des éléments primitifs et sauvages, les dompter est difficile car il faut des mots et une connaissance précis, j’entends ici les dompter de manière pédagogique et lisible, si certains termes sont opaques la pensée de l’auteur ne l’est jamais- et certains détails captivant.

Dès lors il devient impossible d’échapper à l’envie d’écouter Hendrix d’une oreille encore plus attentive, de si replonger l’ouvrage à la main, de se délecter, encore et toujours, de cette musique. A ce titre, parce qu’il parvient à saisir l’élément manquant chez tous les amateurs Régis (appelons-le ainsi, je suis certain qu’il ne boudera pas) rassure le lecteur : la musique existe encore en ce bas monde. Bien évidemment, parfois l’auteur s’amuse, s’égare, se laisse aller à quelques raccourcis facile, il était parti musarder dans les prés quand soudain la réalité musicale du moment l’a rappeler à lui, ce qui explique le décalage horaire de certaines remarques (on prendra celle sur le hip hop comme exemple) mais rien de grave. Rien de grave, si ce n’est que si ce livre existe c’est parce qu’il y a matière à. Derrière les artistes populaires actuels, qui malgré leurs frasques, leurs ambivalences affichées n’oublient jamais de vendre leur camelote, il y a ce souci de la performance et de la rentabilité, parler de leur musique revient à parler de plan marketing, de mode, il y a moins – il n’a pas totalement disparu- le souci de parler de musique. Or, malgré les tonnes de gravats déposés sur sa tombe, et malgré son médiator qui traîne dans la boue – comme disait le poète- il y a toujours une musique Hendrix. C’est avec cette matière là, noble et rare, difficile à saisir que joue Régis, sans flagornerie et en proposant des pistes intéressantes.

Seul bémol, il faut bien en trouver mais il faut surtout préciser le poids que représente cet ouvrage qui est véritablement indispensable pour cerner la musique du guitariste, le manque biographique s’explique, mais il se fait également sentir, car sans éléments biographiques consistant et sans remettre la création musicale dans un contexte plus large – quelques références sont bien présentes mais rien de vraiment croustillant comparé au reste de l’ouvrage- on perd en lisibilité. Difficile en effet, pour qui ne connait pas, de saisir la portée de cette œuvre, ses ramifications. Que le sérieux de l’ouvrage – indéniable- empêche une certaine liberté de ton, cela se conçoit aisément, mais à laisser, souvent, Hendrix l’homme sur le bord de la route, l’ouvrage reste un peu aride, atemporel. Ce qui est dommage au vu de la vitalité du personnage et de sa musique.

Bref, une lecture qui contentera les plus pointilleux et tatillons d’entre-nous, une lecture qui fait du bien. Une lecture dont on est content, mais dont nous ne devrions pas nous contenter. Le contentement que ce genre de livre apporte, est un leurre, intéressant comme le consommateur accepte gentiment des prix élastiques, l’obsolescence programmée, comme il oublie être citoyen et comment il est « contenté » par ce genre d’ouvrage.
Attendre qu’un amateur fasse le boulot (il n’est pas le seul, la biblio en fin d’ouvrage le prouve ! et il ne faut pas négliger le travail des premiers défricheurs) plusieurs décennies, alors que le rouleau compresseur médiatique continue son chemin, il faudrait en retenir de l’énergie, de la volonté, du refus.

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