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poche og1Si vous espérez un récit sauvage fait de bison et de plaine, si, comme moi, vous rêvez de croiser Pocahontas (et son pote Brando), si vous espérez un règlement de compte, un duel de poussière, des santiags qui s’entrechoquent, des rêves qui s’étiolent à l’ombre des buildings, si vous espérez une amérique à perdre le nord, il est encore temps de rebrousser chemin. Ici il n’est même pas besoin de descendre dans le sud pour croiser la misère, l’isolement, la pauvreté d’âme, la paranoïa, le charme discret de l’horreur quotidienne. Voici un recueil âpre et émoussé, il pénétrera lentement et douloureusement en vous, qui a dit que la littérature était affaire de belles choses ?

Les gens d’à côté : Il y a des récits, courts le plus souvent parce que sinon ils s’insinuent en vous comme « la route » et vous en ressortez tellement différent qu’il ne s’agit plus de lecture mais de sorcellerie, il y a des récits malsains. C’est le genre de petite histoire qui vous terrifie parce que vous ne pouvez pas y accrocher un seul lambeau de moral. Comment ne pas en vouloir à cette nuisance que sont les voisins ? Comment ne pas être nous même une nuisance pour l’autre ?
Au fronton de nos mairies l’altérité n’a pas sa place, comme si il n’y avait pas besoin de lutter contre la discrimination, comme si le contact aimant de l’autre était une chose naturel, comme si notre quotidien ne baignait pas dans la haine de l’autre.
Avec ces premières pages en spirale, ce tableau éprouvant, ce huis clos étouffant, suffisant à dévoiler l’intimité et l’entièreté de nos vies. Tobias Wolff horripile autant qu’il fascine.

Chasseurs dans la neige : là on comprend, on comprend que la morale et l’intimité sont liées par un pacte inviolable. Néanmoins, si l’on pouvait songeait que le premier récit du recueil s’enracinait dans une neutralité toute narrative, en affichant un recul (et non un point de vu) omniscient, ce n’est plus le cas. Les choses s’inversent, le narrateur ne fait plus partie des protagonistes et pourtant un nuage subjectif enveloppe le lecteur (oui, il est particulièrement doué ce nuage) d’une atmosphère, là encore, malsaine.

Le minimalisme, puisque c’est de cela qu’il s’agit, à ceci d’intéressant qu’il lutte pied à pied non pas, comme on pourrait le croire, avec l’envie d’en rajouter ou de digresser, ces deux là racontent finalement la même chose, non, il lutte contre le laconisme, contre la tentation d’aller vite en besogne, de ne raconter que des choses utiles. Ainsi, dans un récit pop-corn, prédigéré, mais tout aussi cher, la neige serait un élément cheap, un papier mental blanc pour éviter d’avoir à tout raconter, d’avoir à construire. La neige de récit est une remise à zéro des compteurs, un moyen de mettre à nue les personnages, de les obliger à se dévoiler. D’ailleurs, l’incident déclencheur proviendra d’un non-dit, d’un protagoniste choisissant de continuer à ne pas tout dire pour préserver son personnage. La chasse moment de camaraderie virile s’il en est, est prise à son propre piège.
Récit simple et direct, cette nouvelle pose une chape démoralisante sur nos pensées, un moyen comme un autre de cesser de croire qu’un rayon de soleil suffit à chasser les nuages civilisés.

Un épisode de la vie du professeur Brooke. L’infidélité, il est intéressant de s’interroger sur sa fonction sociale. Portée sur les autres elle permet les ragots, elle permet de regrouper des personnes autour d’une même passion pour les médisances, autour de la soif de dire du mal gratuitement, projection de l’envie, de franchir le pas. Intéressant comme, plus en filigrane dans le récit précédent, elle surgit ici, tel le diable de la boîte.
Comment elle ronge le cœur, plie la certitude sous son joug de culpabilité (ou comme un iphone 6 ne supportent pas longtemps de se trouver trop proche d’une chaleur intime) , voici ce qui intrigue, ce qui suspend le morne quotidien pour en faire un moment « à part ».
Ici, le personnage semble vivre dans une douce utopie morale, dans un monde fait de déclaration d’amour par lettre interposée à l’élu de son cœur, dans un monde de confusion entre lubie sentimentale et destinée, un monde de certitude, un tableau préraphaélite en quelque sorte. Une œuvre gothique déjà passée de mode trônant dans un musée ready made.
Un choc culturel où la poésie est hypocrite, et où la rectitude n’est qu’une posture, qu’une postiche. Parfois, on a envie de changer, de prendre un risque, d’être cet autre, d’être source d’inquiétude et de quolibet.

Fumeurs : On peut imaginer cette nouvelle comme une rencontre entre ce bon vieux Kant et un épisode de Friends. L’élément sympathique chez Kant c’est la folie qu’il transmet au lecteur. Le basculement du monde ne vient pas au monde de la lecture, ou lorsqu’on s’arrache les cheveux en essayant de comprendre de quoi il retourne, non il arrive lorsque l’évidence de la pensée du philosophe nous transperce. Des heures passées à essayer de déchiffrer ce langage obscur, pour parvenir à l’évidence, le refus pédagogique kantien, cette aridité, ce refus de prendre en considération celui qui lit est finalement en accord avec la morale.
Or, la morale kantienne laisse, entre autre, à supposer qu’une action peut être jaugée comme bonne ou mauvaise en fonction de si l’on s’attache aux causes ou aux conséquences qui en émanent (bien évidemment il s’agit là d’un honteux raccourci, tout à fait indigne). Cette façon de « penser le double », d’être apte à tout rationnaliser, à tout accepter, à penser deux choses à la fois, saute aux yeux. Pourtant, nous nous empêchons de penser cela, préférant nous draper dans nos certitudes, dans un carcan d’ambitions. Pour preuve cet épisode de Friends dans lequel Rachel se met à fumer afin de pouvoir entrer dans le cercle social des dirigeants de son entreprise. Il y a dans ce « sacrifice » une rationalisation, l’abandon de la santé au profit du travail, une manière de préféré la vie qu’on nous fait rêver à la notre.
Cette nouvelle porte ce double sceau, cette rationalisation constante qui non seulement nous permet d’accepter le quotidien, mais également d’obéir au patron qui est en nous.

Face à face : Il y a l’image d’Epinal de la femme divorcée avec un ou deux enfants touchant peu d’aides, avec un temps partiel, dans un hlm de banlieue, noire, pratiquante et se découvrant lesbienne (nous pourrions lui ajouter un handicap mais on s’arrêtera au fait qu’elle apprécie les karaokés si que devrait suffire à la maudire pour une centaine de générations) et il y a la réalité ce merveilleux endroit où il n’y a pas besoin de tout cela pour être dans les statistiques les plus néfastes. Sans parler des expériences de psychologies sociales qui font froid dans le dos. Le face à face que Wolff nous propose ici est de cet acabit de ce moment où la réalité rencontre la fiction statistique politicienne et médiatique, ce moment intense où on passe sous silence un viol, où on prend en pitié l’autre parce qu’on sent, plus qu’on ne devine, qu’il n’est pas bien.
L’isolement social est une fiole d’amertume et de fiel que l’on avale chaque jour. Chaque jour se transforme en veille de noël, tout le monde autour vous parle de cadeaux, de chaleur humaine, de nécessité à se rassembler et autres fariboles, alors la solitude pèse, et chaque jour les jt, les machines à cafés, les réseaux dit sociaux vous agressent des autres.
Cette nouvelle explore le sentiment de se réveiller avec une gueule de bois sous la pile de manteaux des convives, de n’être rien de moins qu’un humain sans ami.

Passagers : Il est difficile de trouver du symbolisme, afin de l’implicite, dans les récits réalistes. Néanmoins, on remarquera que lorsqu’il traine ses guêtres de ce côté ci de la rivière le dit symbolisme ne fait pas dans la demi-mesure (il chausse au moins du 48 fillette). Non pas que cela soit une mauvaise chose mais l’empreinte laissé par le procédé « symbolique » m’est apparu trop grande pour passer inaperçue, pour laisser libre cours au reste du récit.

Ainsi un personnage prend une auto-stoppeuse en chemin, elle se révèle être aussi sympathique et séduisante que celle chantée par Renaud, mais comme il est lui-même l’auto-stoppeur de la vie d’un autre, très vite on comprend donc le besoin de procuration qui occupe le propos. Très vite également cette ligne occulte tout le reste, alors que jusque là les autres récits avançaient à mots couverts, de manière à nous capturer dans un filet de familiarité pour nous embrocher sur un pic de moral, il y a ici une piste flagrante, un fumet d’évidence qui fait mal à nos talents de traqueur.
Une bonne idée, rien à dire là-dessus, dont le traitement rend la présence étrange à ce point du recueil, à moins que cela en soit voulu ?

Croisière inaugurale : Il est enfin question d’amour, il est toujours question d’amour, dans ce recueil jusque là bien pudique. Question de cet amour qui ébranle nos vies avant de les faire s’écrouler pour de bon, question de cet amour qui nous tient par les tripes, question de l’impossible réciprocité qui nous condamne à l’errance.
Intéressant comme le refus d’errer peut mener à la tristesse, dès le plus jeune âge, à préféré voire « sa moitié » batifoler plutôt que d’avoir à supporter la solitude, la peur d’être seul, ou comment ce refus peut mener à préférer l’amitié à l’amour.
Parler au petit matin de choses harassantes, complexes, terriblement quotidiennes, horriblement déjà entendues mille foi de trop et ne pas pouvoir bâillonner cette bouche avec la notre, condamnée à n’être pas aimé, à n’aimer que des rêves, de fugitives passantes, passer sa vie avec l’amitié, par peur et refus de l’errance.
Triste destin, tous sur le même bateau… coincé sans île, bouée de sauvetage ou naufrage salvateur.

Les biens de ce monde : Intéressant comme cette nouvelle touche de prêt des thématiques effleurées par Greg Egan, non pas que Wolff nous parle ici des délires à venir de la Silicon Vallée où d’un autre de ces endroits aptes à décider du destin de l’espèce humaine, mais il évoque un trait de caractère qui s’en rapproche.
La nostalgie, le sentiment de mal faire, d’avoir mal vécu, de ne pas être celui que nous devrions nous poursuit, grandissant toujours plus au fur et à mesure que les années passent. De fait, un peu comme dans un roman de King, notre esprit, notre être entier s’accroche à des souvenirs, et comme on ne fait que reconstruire notre passé, à oublier les présents, on s’attache à des objets, on laisse ces derniers nous remplacer, agir à notre place. On croit agit en notre nom propre, faire le bon choix, abandonner une vie stéréotypée et formatée pour « enfin vivre un rêve » , alors même que nous venons de jeter la clef qui nous enchaîne au caddy du supermarché.

Wingfield : Résonne comme l’exercice de style américain autour de la guerre. Le fait de pouvoir traverser les brimades, le travail (les tâches qu’on nous ordonne de faire selon Calvin), les entraînements et même la guerre doit être un trait caractéristique des héros. Des héros animistes, des héros en dehors des schémas nietzschéens (et cela ne doit pas être plus mal au final), des héros qu’on ne regarde pas, que l’on plaint, que l’on prend en pitié tant ils semblent inadaptés au monde. Quelques pages pour explorer notre aveuglement guerrier.

Dans le jardin des martyrs nord-américains : Des professeurs on en trouve un peu partout dans ce recueil, de la sécheresse de cœur également, les deux ne vont pas forcément de paire, mais pour qui sait comment fonctionne le majestueux monde de la faculté cette association ne parait pas dénuée de fondement.
Inviter une collègue à passer une audition à un poste de maître de conférences pour le plaisir d’une compagnie alors que l’on sait déjà qui l’on va prendre sur le poste en question, voilà qui ne devrait pas vous surprendre.
Faire de l’éducation une question d’argent, de prospection boursière et d’orgueil n’est pas un projet c’est une réalité.

Comme à l’accoutumée, après deux cents et quelques pages, le personnage principal n’est pas forcément avenant ou sympathique, au contraire ; cela n’empêche en rien l’empathie.
Une nouvelle trop réaliste pour s’amuser à en parler à la légère, il faudra parler politique et culture, et là, vous auriez trop peur. On notera toutefois un final exceptionnel à la hauteur de nos espérances, cette nouvelle touche à l’œuvre d’art !

Braconnage : C’est étrange, j’allais encore parler du symbolisme du récit, comme ci au-delà même de l’histoire ou de la volonté, supposée toujours supposée y voir une certitude c’est se tromper de crèmerie (même si c’est vous l’auteur), de l’auteur me passait au-dessus de la tête. Plus exactement au fil des nouvelles, je pense être parvenu à un compromis avec ce que je lis, j’accepte le réalisme sordide de ces pages et en échange je peux continuer à y découvrir mes propres obsessions.
Le réalisme social possède cette aura dérangeante du premier degré. En général passé un certain stade le premier degré s’assimile aux activités débilitantes de masses, à la propagande constante des médias, à la politique politicienne et à un fond de cynisme vis-à-vis de ce qu’est vraiment le monde. Plus le savoir s’accumule, plus la compréhension de ce savoir nous éloigne du monde, on préfère ne rien avoir à faire avec « ces gens là », on préfère oublier, négliger ces prochains de peur non pas de toucher du doigt une misère ou un malheur quelconque, mais de trop en souffrir.
Alors le cynisme sert de rempart d’évidence, de paravent bon marché, ça ne paie pas de mine, ça ne coûte pas cher et en contrepartie on peut se faire discriminer aisément en société. En revenir ainsi à l’individu, car si on s’éloigne des masses on se rapproche de l’individu, on n’aime pas vraiment se voir rappeler la pression du réel, la réalité du réel. Le corps social, la communauté endogame aux noms de nous, tout cela fait peur.
Tel est le narrateur de cette nouvelle, artiste inadapté qui devra prendre les armes… et y croire, pour son propre malheur.

Le menteur : Sans aucun doute, à mes yeux, la meilleure nouvelle du recueil. Le ton est poignant et toujours sans concession, le morale s’épuise à vouloir suivre le cheminement de la pensée, les uns s’agissent dans les décombres de leurs certitudes tandis que les autres agissent pour se prouver qu’ils sont en vie, pour soulever la poussière des souvenirs et ne plus en revenir.
Des mensonges, de l’acceptation, de la peur, de ces petits tumulus que l’on fait enfant, de ceux dont on pense à croire qu’ils détourneront la rivière, qu’ils ne plieront pas sous son flot.
Les choses se gâtent toujours, les proches meurent, la vérité commune infectent jusqu’à nos synapses, on aimerait faire plaisir, plier avec eux sous le poids des responsabilités, mais ils ont oubliés comment construire les tumulus, alors on les charme pour passer le temps, pour dévier un peu de l’amour humaniste imaginaire vers nous.
Sans doute le récit le plus poétique, car il oublie d’exiger la morale du mensonge pour y voir la beauté.

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