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Dérogeons aux habitudes dominicales pour revenir sur le cas de ce Bifrost numéro 77. Je lis cette parution depuis quelques années déjà, de nombreuses fois j’ai hésité à en écrire quelques mots (la revue se satisfait le plus souvent à elle-même) voire à me lancer dans un avis systématique, mais comme la qualité intrinsèque de cette parution est l’une des causes de mon compte en banque en berne et de mes nuits d’insomnies cela serait lui faire trop d’honneur. Jusqu’à ce numéro…

Au-delà des rubriques habituelles (qui donnent le ton et nous font accrocher à l’ensemble) c’est souvent les nouvelles et le dossier qui marquent de leur sceau le sentiment d’avoir affaire, ou non, à un bon numéro. Ainsi, de spécial rock décevant (à mon goût) en Lovecraft sympa mais peu surprenant en redécouverte de Tolkien, d’auteurs français en confirmations made in usa (entre autres) l’offre était à la fois cohérente et diversifiée, c’est donc à l’aune de ma subjectivité enrubannée d’égotisme profond que je trouve ce numéro comme étant le meilleur depuis belles lurettes.
Seul bémol, la propension qu’à M Stolze à raconter les ouvrages qu’il chronique, sa plume acéré a parfois tendance à graver le marbre neuronal si profondément que l’envie de « lire pour voir » se transforme bien souvent en « lire pour comparer » (et quand ça me titille le cortex au niveau du comparatif je fuis aussi sec ce port de l’angoisse qu’est l’analyse, de peur d’y prendre le navire pour de bon), mais il s’agit là d’un angle personnel et récurent.
Concernant les chroniques on y retrouve les plumes habituelles, les avis dithyrambiques, les surprises élogieuses ou encore les « passe ton chemin ami lecteur » qui permettent d’amincir la liste des parutions à parcourir dans les jours, semaines, mois, années, réincarnations à venir. On notera tout de même qu’il est honteux d’allécher de la sorte le chaland lors même qu’un seul tome d’une série en cours est paru, cela tient du vice.
La rubrique scientifique est encore une fois exceptionnelle de clarté et de bon sens, traçant une voie que nombres d’articles de vulgarisation devraient suivre. Elle nous apprend des choses et nous fait nous poser des questions le sourire aux lèvres, que rêver de mieux ? (je devrais vous en parler plus longuement de cette rubrique, j’y pense régulièrement à chaque fois que je pose mes mains sur un clavier, même si je m’oblige à l’urgence et à l’absence de relecture je me dis que parvenir à un tel équilibre c’est tout de même pas rien).

Bref, je tapote, je tapote mais les connaisseurs s’y retrouveront tandis que les autres devraient déjà se ruer sur la revue pour la découvrir.
Au rayon des nouvelles, on se délectera d’un cours récit [replay] de Stéphane Beauverger, plus que l’aspect technique, précis, exercice de style déjà lu, pour ne pas dire manquant d’originalité, c’est le style qui m’a plu. L’utilisation de répétition dans le fond et dans la forme pourrait faire penser à une fausse bonne idée d’auteur débutant, mais des décalages subtils se forment comme autant de ronds dans l’eau toujours plus troubles et évanescents, de fait le récit prend une tournure singulière là où on s’attendait à un imaginaire plus étriqué. Une bonne surprise en somme.
Bien évidemment c’est la nouvelle de Greg Egan, essaim fantôme, que j’attendais le plus au tournant. On remerciera Bifrost de proposer la traduction d’une nouvelle aussi récente et on se délectera de sa lecture. Encore une fois le prétexte narratif sommaire ouvre ici sur une réflexion plus poussée qu’il n’y paraît. L’utilisation de drones dernier cri pour commettre un forfait, va nous plonger dans la complexité de rapports familiaux difficiles (c’est-à-dire malsains et conventionnels) et dans la culpabilité. Ce qu’il y a de troublant dans ce récit, dans lequel l’auteur semble tout de même « réciter ses gammes » tant on se doute qu’il y a quelque de « caché » et qu’on a, donc, du mal à s’accrocher aux péripéties, c’est que la fin n’est pas surprenante. Le jeu des nouvelles s’arc-boutant autour d’une fin nécessaire n’est pas à l’ordre du jour dans ce numéro, c’est tant mieux. Toutefois, cette fin propose presque sur un retour en arrière, sur un « je regarde mes pompes d’un air coupable » tant ce qu’elle suppose est déjà ce que nous vivons, ou plutôt ce que nous refusons de vivre, d’investir au quotidien. Les prouesses et promesses technologiques qui nous entourent ne sont en rien modérées par les discours de Hawking ou par une quelconque éthique. Difficile pour tout lecteurs de sf (et de polars et de…livre) qui se respecte de ne pas voir que ce futur là, ampli de drone, ressemble trop furieusement à notre présent pour qu’on soit totalement innocent.
Puis vient le temps de Mélanie Fazi, le temps d’une assez longue nouvelle et d’un entretien fleuve (dont on aimerait connaître un peu plus les dessous). C’est ce temps là, qui m’a motivé à écrire cet avis (à la va vite donc), un temps féminin bienvenue dans un monde trop souvent masculin.
Je n’avais pas envie d’aimer Mélanie Fazi, mais alors vraiment aucune envie de l’aimer. J’attendais le dossier sur Ursula K Le guin qui ne saurait tarder (et un autre sur et avec Catherine Dufour parce qu’elle me fascine), mais me coltiner avec le pendant littéraire d’une blogeuse bd, ça ne me disait absolument rien. Adorant la bande dessinée (du franco belge old school, au manga en passant par… bref la bande dessinée) j’avoue voir d’un mauvais œil la publication en album d’une certaine forme d’équivalent du selfie, de moments autobiographiques prédigérés. Cette tendance éditoriale (en somme je n’ai rien contre les auteures, auteurs de ces blogs ou albums, disons qu’ils cristallisent bien malgré eux et malgré moi autant ma colère que ma frustration) me fait croire en une entité artificielle créant des filles tendances darkettes pseudo-punk, pseudo-gothiques, élevées dans le clichés d’un romantisme mièvre, de longues canines, d’une fantasy molle, attractive parce qu’amère mais sucrée mais amère mais un peu sucrée tout de même tendance je suis mal dans ma peau mais j’arbore un sac à dos avec « goodbye kitty » dessus et je ressens le besoin d’exprimer mon mal être en public, une sorte de pendant placebo à l’ennui intello d’un Godard. Bref, je n’attendais rien d’autres que le fameux « mortel ennui » de Gainsbourg. Autant vous dire (même si vous vous en doutez) que j’en ai eu pour mes frais (et pas qu’un peu je suis encore endetté à cause de miss Fazi !).
La nouvelle proposée n’a rien de vraiment originale, la présentation en dit tout, la construction est classiquement sommaire à la limite du routinier, la crédibilité de l’ensemble est improbable (hop on a des souvenirs communs pendant ces 15 jours mais mon frère ne se souvient plus que je disparais des heures entières avec mon… bref)… mais on s’en fout totalement ! J’ai lu les premières lignes d’un œil distrait en attendant qu’une sauce veuille bien réduire… elle a cramée ! Mélanie Fazi écrit bien, elle écrit juste, une bonne idée de récit (du moins qui tient suffisamment la route pour être racontée) et elle vous embarque avec un ton juste et très équilibré ! On parle souvent de construction des personnages, de rythme, de qualité cinématographique ou d’originalité pour ensuite revenir au style, à la forme. Mais là, un peu comme parvenait à le faire Epstein (dans la chute de la maison Usher par exemple) l’auteure parvient à une vraie cohérence de l’ensemble, le récit tient en haleine et en équilibre jouant sur vos attentes et votre envie d’en savoir plus, mais sans forcer, sans agressivité aucune. Il ne faut pas y voir (comme bêtement je m’y attendais) une touche de « sensibilité féminine » forcée, mais bien une plongée réaliste (et un vrai sens des dialogues !) dans un quotidien autre, une secousse sismique au ralenti en somme. Il y a longtemps que je n’avais pas lu un récit aussi coulant, écrit avec autant de naturel (un naturel en trompe l’œil puisque supposant un style posé, calculé et chaud… vraiment on trouve du Maupassant dans ces pages, le choix des images, des sentiments, des mots…c’est beau ! bien fait et beau).
De fait, l’entretien de 40 pages (mazette !) vaut son pesant de cacahouètes ! J’en ai rarement lu de si bien mené, les questions vont de l’informatif simple au pointu intelligent (le boulot de relecture, les demandes de précisions qui ne tombent jamais dans le piège de la justification, les réponses de l’auteure qui vont à l’essentiel sans fausse pudeur !) pour tout dire la dernière fois ce fut celui de Texier dans Jazzmag (encore plus gargantuesque !).
De fait, je me suis rué chez mon libraire et un ami m’a prêté quelques menus monnaies afin de me permettre d’acquérir un recueil de nouvelles (quand je dis que je suis endetté à cause d’elle !), il faudra que je vous parle plus en détail de cette «notre dame des écailles » déjà parce que le recueil mérite que l’on s’y attarde mais ensuite parce que vous allez passer du temps à dévorer ce numéro.
Bien évidemment le numéro réserve son lot d’humour, son édito intelligent (comme d’habitude ! C’est un édito qui m’avait fait craquer pour mon premier numéro) , ses tranchages dans le vif (et parfois dans la concurrence), bien évidemment on regrette les razzies, bien évidemment on en redemande et bien évidemment j’oublierai d’en reparler, mais si la revue mérite que l’on s’y attarde (avec passion ! pourtant je ne suis même pas abonné c’est dire) ce numéro me semble particulier par la douce découverte que fut Mélanie Fazi (et puis se sentir idiot après des années de lecture c’est un plaisir rare, il faut le goûter sans retenu !).
Ps : si quelqu’un a connaissance d’une revue aussi qualitative dans le domaine du polar ou de la littérature blanche, je suis preneur.
Ps : outre les qualités mentionnées ci-dessus il ne faudrait pas négliger la bibliographie ultra-détaillée de l’auteure, la rubrique livre de poche, les illustrations (précises et drôles), une couverture qui engendre la polémique… bref tout ce qui fait la qualité de l’ensemble.

Un lien vers le site de la revue : Bifrost

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