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Le problème de l’intuition de Descartes c’est qu’elle est souvent comprise comme répondant d’un état, comme la preuve irréfutable de la solidité de l’être. Le fait d’être constamment pris dans le flot du temps empêche le « je » d’être amarré au présent, d’ailleurs, à bien y penser, le présent n’est qu’une construction illusoire. L’instant n’est que la désillusion du passé et la croyance en l’avenir. A ce titre – et à bien d’autres – le constat de Reynolds sonne juste.

Il est difficile de cerner, encore plus de comprendre, l’évolution de nos goûts, d’autant que nous avons le bon goût de reconstruire nos propres souvenirs et que la société dans son ensemble ne cesse de faire de même. Nous aimons à nous écrire, à constamment faire revivre un passé glorieux, croyant y tirer une sève vitale, alors que nous faisons que déterrer un cadavre, le notre.
La thèse de Reynolds aborde pour une grande part le recyclage, la benne à ordure industrielle (d’aucuns disent culturelle mais il serait grand temps d’arrêter de les croire, de comprendre que c’est la surproduction culturelle du marché qui rend riche une grande partie des pourvoyeurs et non pas la qualité, il s’agit du même travers cynique incitant des grands groupes à aider des sanctuaires écologiques (mettons des récifs coralliens) afin de pouvoir abuser de l’autre côté (empêchant les pêcheurs du cru de pêcher dans les dits sanctuaires et tandis que ces derniers se plaignent à l’Etat la surpêche peut continuer au large) et toutes sortes de choses) qui nous tient lieu de cocon hypnotique.
Le premier constat c’est celui du surhomme, nous sommes devenus des surhommes, des consommateurs avertis, des boulimiques de l’info, et de la possession. Les industries culturelles nous ont érigé en totem gardien d’un temple impie, et à ce rythme nous devrions pouvoir être apte à dévorer nos géniteurs lors d’un festin incestueux d’ici peu de temps. A force de nous créer des besoins, des envies, des bracelets connectés pour faire du sport et autres sottises nous avons fini par être constamment dans la frustration. Si le champ politique semble le plus vicié par cet ordre des choses, par un travestissement de la parole, de la raison, du recul et un éclatement de la bulle temporelle, il en va de même pour tout ce qui touche de prêt ou de loin à l’art… enfin je dis à l’art, je devrais dire au divertissement. En effet, tout ce qui demande un machouillis quelconque à notre cerveau, tout ce qui relève de la curiosité (il faut bien comprendre que la curiosité suppose de se poser des questions, sans attendre forcément de réponse, suppose de jeter des ponts et non de se positionner comme une monstre omnivore apte à tout dévorer sous prétexte d’avoir à dépasser un score à une appli de QCM pour passer le temps. Il est édifiant que la curiosité contemporaine soit assimilée à de la connaissance stérile), tout ce qui entraîne autre chose que du délaissement soit considéré comme au mieux un réflexe réactionnaire et au pire comme une « prise de tête ». L’élève à donc dépasser le maître, il est désormais possible de télécharger des milliers de gigas de musique et tant pis si la qualité n’est pas au rendez-vous (après tout elle sera zappé rapidement dans le brouhaha des transports en commun ou au milieu d’une fête), tant pis si nous n’avons pas le temps de l’écouter, le but n’est pas là, le but est d’amasser.
Contrairement à Reynolds, qui cherche toutes traces du passé dans les créations du siècle passé et de celui qui débute, il me semble surtout que le néo-consommateur est un être à la recherche d’un éternel présent de consommation.
Reynolds pointe du doigt, à raison, la pauvreté créatrice des années deux mille en terme musicale, pointe à quel point il s’agit la plupart du temps de revival, de nostalgie, de souci d’exhaustivité ou d’authenticité et non de création, de rupture avec ce qui c’est fait avant. Il m’apparait surtout, à la lumière de ses réflexions, que ce souci nostalgique, mais jamais vraiment mélancolique, jamais vraiment douloureux, exprime un trop plein. En plus des gigas de musique, il est possible d’ingurgiter des heures de séries et de films à la suite, sans bouger autre chose que le curseur d’une souris.
Or, cette critique n’est pas neuve, elle pointée le bout de son nez lorsque le monde de l’édition des « mauvais genres » frémissait sous le dictat de la rentabilité, puis lorsque ce fut le tour des « vrais livres » (bien évidemment loin de moi l’idée de séparer les deux), puis lorsque la musique a commencé à subir les assauts de cette « politique », il a été question de préservation des droits, de piratage (quitte à être hors la loi mieux vaut-il être un pirate assumé qu’un corsaire sous contrat ? voilà une question ontologique), mais il était toujours hors de propos de toucher à la sacro-sainte « qualité », comme il en faut pour tous les goûts et qu’ils sont dans la nature, impossible d’émettre une critique, impossible de lutter contre le raz de marée, impossible de résister au flot du « tant mieux s’il y en a plus, il y a aura mathématiquement plus de qualité ». A cet instant, alors qu’il y a une quinzaine d’année la bande dessinée vacillée sous les coups de butoirs de cet esprit d’amalgame idiot et de compulsion frénétique, il fallait se remémorer le propos de Desproges qui, en substance, nous incitait à comprendre qu’il n’y avait aucune raison valable ou logique pour qu’il y ai moins de génies de nos jours, mais que le but des copieurs et d’une partie de l’élite ou des instances dirigeantes n’était pas de se préoccuper de cela mais bien… bref vous comprenez le tableau.

Bien éduqués, nous sommes parvenus à digérer tout cela à avaler toujours plus, à vouloir toujours plus et le tout sans parvenir à agrandir notre vocabulaire. Le temps du loisir, du plaisir et de la détente devient plus oppressant et dictatorial que celui de l’emploi. De fait, l’industrie ne parvient plus à suivre.

Reynolds exprime cela, avec autant de fougue, plus de savoir faire et moins de hargne que ce billet, mais il exprime cet esprit de jouissance de l’instant, cette « frénéticité » comme il l’appelle, ce besoin de tout avoir, tout savoir, là maintenant tout de suite.
Moins que le rappel constant du passé, comme anti-moteur créatif, c’est plus l’éternel présent qui me marque dans cet ouvrage. A quel point le « passé » n’existe pas, ce n’est jamais un élan historique, jamais le souci d’une historicité, mais bien le souci nerd d’embrasser un moment, une époque, un genre, un style, (l’analyse de la « nouvelle masculinité » passant par le savoir comme pouvoir et comme revanche m’a paru assez fine et juste pour le coup !). Ainsi le recours au passé et un refuge, doit être une exclusivité, une gloire, on partage (sur des blogs dédiés, via le net) à une vitesse stratosphérique des données, des infos, des titres, des titres, des titres en pagaille, avec la précision d’un microscope aux mains d’un savant fou. Le passé est cristallisé dans des moments, des modes, des attitudes, le mainstream sera disséqué à foison, mais les périodes et les courants les plus underground ni couperont pas, il est nécessaire de tout balayer, de oindre notre cortex de toujours plus de données, de satisfaction immédiate, de certitudes.
Cette posture semble liée à celle de niche, ainsi beaucoup de critique fustigeant Reynolds lui reproche d’être un réac’, de ne pas percevoir toute la richesse de tel ou tel style. Alors même que l’auteur s’emploie (à quelques exceptions prêts) à ne pas se faire juge, mais à dresser un tableau d’ensemble, à montrer qu’avant, pulsion nostalgique comprise, la musique et l’art en général pouvait faire bouger l’entièreté de la société (que l’on apprécie ou pas le punk, n’est pas la question, la question est de percevoir l’onde de choc sociale que ce mouvement à représenté), alors que désormais il s’agit de spasme gastrique de consommateur blasé.
Ce que Reynolds cherche à repérer c’est combien l’amour du rétro, du vieux, la volonté de retour aux sources semble avoir traversée tout le vingtième siècle – ce qui n’est pas une nouveauté en art- et combien elle a pris de l’ampleur du fait de la possibilité d’enregistrement. Sa comparaison avec le père de famille qui filme l’anniversaire de son enfant sans le vivre mais qui pourra revivre à volonté ce non-moment est aussi juste que terrifiante. Que ce syndrome touche le domaine artistique et plus spécifiquement la musique devient difficile à nier au regard des nombreuses démonstrations qui parsèment l’ouvragre.

Toutefois, avant d’aborder un dernier point, il me semble que le propos de Reynolds gagnerait en clarté s’il n’avait pas ce souci de l’exploration. Tel un archéologue de terrain passionné, il s’acharne à creuser, pelleter, dépoussiérer les traces anciennes de son propos, malheureusement il s’en dégage un épais nuage de poussière. Si les références, nombreuses, ne nuisent pas à l’ensemble, elles ont tendances à phagocyter l’actualité du propos pour toujours l’enchaîner à un besoin de preuve. Dès lors il devient tentant de pinailler sur tel détail, de percevoir le manque d’information sur une période, un élan d’hypocrisie ou de mauvaise foi entre deux lignes, bref de ne plus lire un argumentaire mais de critiquer, malgré soi, la foultitude d’exemples proposés. Il me semble que, connaissant le milieu, l’auteur n’a pas cherché à prêter le flanc à la critique, bien au contraire il apparait qu’il cherche à son prémunir, mais l’aspect foisonnement, parfois brouillon, fait que le lecteur à tendance à se focaliser sur ce qu’il reconnait au détriment d’une lecture plus linéaire. L’introduction pose les bases d’un constant amer et juste, le développement, pour s’enraciner dans la véracité ou du moins dans une image du vrai, à tendance à délaisser l’amertume, à lui préférer un ton parfois doctoral, de fait, paradoxalement, certains passages se teintent d’une nostalgie – d’autant que le recours à des souvenirs personnels n’aide pas.
Reste une forme de renoncement, non pas un dégoût, après tout il est question de rapport à la musique et à l’art, de questionnement face à ce que nous sommes devenus en tant que consommateur, mais un renoncement à l’espoir, à la construction collective. L’avènement des réseaux sociaux est le nuage de fumée opaque masquant la focalisation sur l’être. La rétromanie c’est cette fabrication constante de notre présent, la construction volontaire d’une confusion de l’instant, cet élan qui nous pousse à donner un sens à l’immédiateté que l’on consomme.

Il est atterrant de croire à l’altérité de ces réseaux, à la convivialité renouvelée par le biais de quelques retrouvailles éparses ou du fait de la corruption du terme de « partage », alors que dans le même temps on continue de s’étonner sur la montée en flèche de l’inattention et des troubles de l’attention. Comment faire attention à la musique, comment apprendre nos émotions, comment les dompter, comment les confronter, comment les manier, comment les parler si l’on se doit toujours d’être actualisé ?

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