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Ce qui est intriguant c’est le manque d’intrigue. L’une des, nombreuses, forces de Leroux c’est d’écrire des récits dont on sait déjà tout. Plutôt que de revenir une énième fois sur le fantôme de l’opéra, je vous propose d’aller faire un petit tout dans les catacombes.

Ce « roi mystère » n’est pas l’ouvrage le plus connu de son auteur, pourtant il mérite une lecture attentive. J’ai beau passer du temps à lire des pages, m’acharner à comprendre les labyrinthiques circonvolutions des esprits littéraires qui hantent les pages sombres ou clairs de cet art, je ne comprends toujours pas comment tout cela s’agence, comment tout cela fonctionne. Comment un tel auteur peut il d’une manière ou d’une autre ne pas être plus célébré, de la même manière qu’il existe un prix en l’honneur (il n’avait sans doute rien demander le pauvre) de Jean Amila alors qu’une grande partie de l’oeuvre de ce dernier n’est toujours pas rééditée ?
C’est étonnant comment le constat, amer et lucide, sur le marché artistique finit toujours par paraître inoffensif parce que relevant de la mélancolie dépressive de l’amateur solitaire ou du discours réac’ de celui qui ne supporte aucune nouveauté.

Tout ça pour dire que se plonger dans les oeuvres populaires et jouissives d’un écrivain comme Leroux ce n’est pas renier le prolétaire ou la littérature, ce n’est tourner le dos à rien, encore moins à la modernité.

Depuis gamin ce que j’aime chez lui c’est qu’il ne cherche pas à surprendre, du moins pas directement. La fantôme de l’opéra, le titre même nous informe de ce qui se trame, nous avons un temps d’avance sur les personnages, il en va de même pour le mystère de la chambre jaune où l’impossibilité de l’homicide est établie dans les premières pages, ce dévoilement est toujours présent dans le roi mystère. Alors que le nom pourrait, au contraire, faire croire à une longue quête, à une énigme à rebondissements, il n’en est rien, une centaine de page suffit à savoir qui se cache derrière ce mystérieux patronyme, un comble.

Tout comme le roman noir n’est pas un genre gratuit, mais ce doit d’être acide, tout comme la poésie n’est pas mièvrerie mais s’attache à marier le beau et le fou, le roman feuilleton ne peut éternellement se cacher dans la multiplication de rebondissements. De manière plus contemporaine on s’aperçoit de cette impasse (de la succession de cliffhanger) dans l’écriture de nombreuses séries télévisuelles, qui face au succès et au renouvellement des saisons ont du mal à passer le cap de l’attention, à retarder la fin en se camouflant dans toujours plus de couche de crèmes, dans la surenchère d’effet, de distorsion narrative. Leroux sait trop bien cela pour ne pas ménager son lecteur.
Ainsi derrière les « qui est le roi mystère », « que veut-il », « comment opère t-il »,  » qui sont ses ennemis et ses amis », « de quel complot parle t-on »…. qui sont posés dès le départ, s’opère également la construction d’une atmosphère, la ville de Paris la nuit, une bande de truand, des souterrains, une réflexion sur la peine de mort, des descriptions précises, une galerie de personnages hautes en couleurs, une romance, des « gueules », des méchants en col blanc. Le mystère parait bien être une excuse, une raison, pour raconter autre chose, pour s’attarder sur ce Paris mystérieux, sur des considérations politiques et sociales, pour nous faire lire et comprendre une certaine idée de la justice et de la morale.

On le voit si la structure narrative en est inversée, le modèle de Leroux qu’est le Comte de Monte Cristo transparait dans cette histoire de vengeance. Il ne s’agit pas d’un pastiche ou d’une simple réécriture, mais d’une variation sur le même thème.
Dès lors, on comprend que le projet n’est pas de divertir le lecteur, de le balader d’une trépidation à une autre pour lui donner envie de lire la suite, mais bien de poursuivre un projet romanesque complexe.

Le moteur de cette complexité est le mystère, l’identité (les identités) du personnage principal, de comment sa seule présence suffit à faire se dévoiler les autres personnalités. Cette utilisation de l’archétype héroïque doit dater de la nuit des temps, à peu prêt, on la retrouve un peu partout, sous diverses occurrences, et elle semble toujours fonctionner à merveille. La difficulté étant non pas de créer un héros charismatique (il suffit pour cela de le doter de quelques accessoires ou répliques cultes pour en faire une idole), mais que son aura, son charismatique irradie un univers crédible et des personnages secondaires qui ne le soient pas. Parvenir à créer Sherlock Holmes est un tour de force, celui de créer Moriarty tient sans aucun doute du génie – car ce contrepoint négatif, cette lueur noire continue d’assombrir le héros alors même qu’il n’apparait que très peu dans toutes les aventures du détective de Baker Street-. Le Paris ou les manigances qui entourent le roi mystère parviennent, pour ainsi dire à tirer leur épingle du jeu, à nous tenir en alerte. Leroux gère admirablement son récit, la mise en place très lente repose sur l’angoisse que suscite de mystérieux rendez-vous dans des catacombes, la présence d’un roi de la pègre inconnu avec comme toile de fond : la mise en place de la guillotine. Comment ne pas avoir envie de lire l’histoire. Les révélations peuvent se succéder, les personnages agir ou non, il est déjà trop tard pour nous, nous sommes ferrer. De là, le héros charismatique, la situation de vengeance tout aussi archétypale, les rebondissements ou l’histoire d’amour passent au second plan (non pas du point de vu de l’intérêt puisque, je vous rassure, on veut toujours connaître la fin) ce qui prévaut c’est cette forme de réalisme social, une historicité et une crédibilité des décors et des discours.

Il serait bon de s’arrêter là, de ne pas aller plus loin, de pointer du doigt la beauté de ce type d’ouvrage. Beauté car on assiste à un exercice de style maîtriser, à une technicité sans faille où jamais ne transparait la rouille ou la banalité. Leroux parvient à jouer autour d’une partition connue sans emprunter les travers de la copie, ni se départir de son propre style. Une histoire rocambolesque au démarrage sombre et qui se densifie au fil des pages. Se rendre compte de la valeur de tels ouvrages c’est bon pour la santé.

Reste, et pour une fois je m’en vais utiliser la fin de l’histoire c’est pourquoi il serait judicieux de ne pas poursuivre la lecture de ce billet si vous ne la connaissez pas, une fin (donc) hors norme. En effet, s’il n’y a pas vraiment d’énigme du roi mystère – mais bien une idée géniale concernant une police d’assurance contre les méfaits de la bureaucratie (géniale, tout autant que cynique et avant gardiste)- où du moins si son identité nous est vite connue, c’est bien pour mieux nous la cacher !

La présence du nain, son influence véritable, est le véritable mystère du roman. Or, loin d’être une simple astuce d’écrivain en panne d’inspiration ou un clin d’oeil espiègle, cette révélation donne à repenser l’entièreté de l’ouvrage. Nous n’avons pas lu les aventures du roi mystère mais les actes d’un être de papier, un héros de roman feuilleton qu’un facétieux nain s’amuse à faire vivre. Une mise en abyme du roman feuilleton, résonnant comme un vibrant hommage au genre, mais qui amorce également une réflexion sur la portée de l’écriture, sur son impact. A l’heure où il est, malheureusement, toujours de bon ton de s’émouvoir et de chercher à légiférer autour de l’influence des oeuvres d’arts, du médium et des médias, où l’on fustige des caricatures de violences pour ne pas avoir à nous regarder dans le miroir, cette fin si propose non pas une planification benoite ou idiote du réel, mais une planification narrative du réel, une mystification intégrale de nos schémas de pensées et de nos repères. Il y a là un mystère magique, une absurdité logique, une façon de pousser le bouchon qui devrait nous amener à sévir dans les bibliothèques plutôt que dans les offices médiatiques. Si le presbytères n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat ; nous devrions penser à éteindre la télévision et les persifleurs.

Ce roman est disponible dans un recueil de trois ouvrages chez Omnibus, regroupés par Lacassin avant sa mort ils sont d’une belle cohérence. Cela vous permettra de refaire connaissance avec le fantôme de l’opéra et avec une boîte à thé bien étrange. Si vous aimez le dix-neuvième, l’écriture, le populaire de qualité… bref si vous aimez vous régaler, cet ouvrage est fait pour vous.

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