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Martiens-Go-Home

Bon, le classique est de mise en terme de science fiction, après le mur que fut les falsificateurs, j’en ai encore des sueurs froides, il était temps de remonter l’horloge temporelle et de replonger tête baissée dans ce magnifique volume qu’est « martiens, go home ! » du sieur Brown.

Mais, pourquoi est-ce un classique ? Voilà une question qu’elle est bonne, d’autant que je vous évite de la poser et que cela fait maintes fois que je me réponds qu’il n’y a pas de règles, seulement des ombres d’occurrences, des bouts d’indices et encore ces derniers ne sont que des créations à postériori de notre inconscient pour nous faire croire à une trame générale, à une cohérence littéraire, à la possibilité de comprendre ce qui fait une œuvre de manière universelle, c’est rassurant ce type de pensée, il parait. Bref, l’ouvrage est un classique, parce que Brown est un sacré bon écrivain, parce que c’est un écrivain insouciant sans doute, du moins un écrivain léger.

La culture populaire devrait, si elle était sage du moins autant vous dire que ce n’est pas gagné, vous renseigner sur le début de l’ouvrage (un écrivain de science fiction s’isole dans le désert pour trouver l’inspiration, lui vient l’idée d’un martien petit et vert… et on toc à la porte) parce qu’il est drôle, rapide et efficace. La page wikipédia vous renseignera sur la trame simpliste du roman ainsi que sur les différentes thématiques qu’il aborde avec brio (autant éviter de faire des doublons). Vous trouverez également ici et là des avis vous proposant de vous raconter une bonne partie de l’histoire, vous expliquez que tout ce non-sens est jubilatoire (ils ont raison) et que l’on rigole bien pendant quelques heures à la lecture de ces pages. D’autres plus chagrins vous expliqueront que c’est daté, que c’est pas si rigolo que ça parce qu’on ne comprend pas tout ou que Tim Burton a fait bien mieux (bien évidemment en repompant au maximum le bouquin de brown mais bon).

De fait d’autres éléments me viennent à l’esprit. Déjà l’époque d’écriture. Du point de vu de la représentation des martiens, on se rend compte que le mythe des petits hommes verts n’est pas si récent et que Brown parvient, paradoxalement, à lui donner encore plus de vie (n’allons pas dire de crédibilité même si cela nous fait diablement envie). Se moquer, ou utiliser en se moquant, d’une telle vision du fait de son universalité, de son abstraction c’est lui donner du corps. Mais plus encore que ce premier pied de nez, on remarquera que Brown a écrit l’ouvrage en 1955, et qu’il se moque allégrement du bloc communiste aussi bien que des capitalistes, des mœurs que des religions. La critique sociale qu’offre le livre est jubilatoire car totale. Bien évidemment le lecteur retiendra toujours tel ou tel élément, pour certain la politique en prend plus pour son grade que les militaires, pour les autres se sera le commun des petites gens et ainsi de suite, mais Fredric va beaucoup plus loin en visant aussi large, il ne tape pas au hasard, il tape exactement là où ça fait mal, il ne nous laisse aucun refuge. Tout le monde est logé à la même enseigne du médecin à l’amoureux en passant par l’industrie de l’Entertainment ou les bases secrètes de telle ou telle armée, tout le monde subi un seul mécontentement : la vérité.

Les martiens sont petits verts, peuvent apprendre votre langue rapidement, voient à travers tout, sont curieux, se téléportent où bon leur semble (et où mal vous parait), vous insultent et disent vos quatre vérités à la foule qui se trouve présente (plus elle est touffue plus ils semblent heureux) et comme on ne peut leur faire de mal, ils ont de quoi vous rendre fous. Or, ce qu’ils portent vraiment on ne le saura jamais, le pourquoi ni même le comment, en revanche on sait qu’ils apportent le vrai, qu’ils colportent le vrai, souvent le vrai que l’on enfouis, que l’on cache, dont on a honte. Ce que touche Brown c’est que rien d’humain ne tient debout à cet aune là ! S’il a la bonne idée de ne pas toucher à toutes les civilisations afin d’éviter de poser la question du vrai ici et ailleurs, il pointe toutefois du doigt cette simple vérité : on ment tout le temps. Un truisme que l’on aime à oublier.
Dès lors, cette promesse de paix universelle qui est faîte dans le volume sonne comme les promesses d’après guerre (il me souvient de cette hérésie que fut la sécurité sociale en France, une promesse de partage… qui fut critiquée et mise en faillite de force dès 1946, ce qui prouve une fois de plus que les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent… malheureusement). Entendons-nous bien Brown ne juge personne, il se moque de tout le monde s’en parti pris, les religieux comme les laïques, les fous comme ceux qui se croient sains d’esprits, Brown ne fait qu’utiliser un vecteur, un nouvel angle pour observer cette espèce étrange et hypocrite qui est la notre. Une espèce incapable d’offrir autre chose que la trahison et le mensonge à ses semblables, à petite ou grande échelle. L’ironie et le non sens (une citation de Caroll fait plus que nous mettre sur la voie) permettent à ce constat de ne pas être acide, de prendre la forme d’un gigantesque gag, une sorte de bouffonnerie que beaucoup (trop) prennent pour un divertissement de plus.

Au-delà de cette conception légère et lucide à la fois, on remarquera que l’écrivain place une réflexion sur l’écriture au sein de son ouvrage. Bien évidemment on louera son sens du rythme, ça manière d’interpeler le lecteur avec maestria, de nous mettre en « pause » sur une action, de nous prévenir à l’avance d’un possible dénouement heureux pour mettre l’accent sur un autre drame. Bien que le roman paraisse « léger » il n’en demeure pas moins l’œuvre d’un grand styliste. Dès lors comment ne pas s’émouvoir de ce héros écrivain de science fiction en panne sèche, possiblement à l’origine de cette invasion, qui finit par ne plus pouvoir la voir – par devoir l’oublier – pour se remettre à écrire. Une réflexion sur comment l’amour et la vie en générale influent sur l’écriture (indirectement, surtout indirectement), sur comment les autres s’emparent de votre travail pour votre bien tandis que l’on peut s’emparer de vos idées pour en faire tout autre chose, sur comment cette appropriation par autrui n’est pas nécessairement une perte de contrôle, mais que cette dernière peut tout de même subvenir, sur la page blanche, sur l’écriture comme un métier d’artisan et non d’art.

Trop souvent réduit à un exercice de style rigolo, à un défouloir en forme de passage obligé pour lecteur du genre, à une bonne idée bien traitée ou à une suite de scènes cocasses, cet ouvrage repose sur un véritable savoir faire, sur de bonnes idées, des thématiques traitées avec brio, avec lucidité, recul et humilité. Autant d’éléments qui en font effectivement un classique du genre, et autant de pistes de lecture possibles. Lire pour se dérider, lire pour se déciller. (et en plus on se marre bien, que demander de plus).

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