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C_Les-falsificateurs_7010

Parfois, on se demande et ça doit tenir d’une sorte de réflexe salutaire de survie ou de quelque chose comme ça, on se demande si ce que l’on ressent, ce que l’on croit savoir, ce que l’on détient sur les intentions du livre vient de lui ou de nous. L’altérité a fait les beaux jours de bien des théories littéraires, mais il me semble toujours que c’est parce qu’il est complexe de cerner (et encore plus de vouloir disséquer, la posture scientifique ne saurait se résumer à tenir un scalpel ou à lire la première page de la psychanalyse du feu de tonton Bachelard, il faut oser pousser plus loin la démarche, oser vouloir en faire quelque chose, oser l’inconnu) ce lien interchangeable entre un sujet et un objet.

Prenons le taureau par les cornes, j’ai vu, j’ai lu la prétention à Borges et à Umberto. Tout de suite on peut se dire que si l’auteur vise si haute, il a intérêt à être venu avec l’artillerie lourde, et que si ce n’est pas le cas j’ai intérêt à me racheter deux ou trois (tant que j’y suis) lobes (pariétaux ou frontaux , ceux laissés disponibles après l’autopsie de telle ou telle star de télé). Il est bien là le problème, sans vouloir aller jusqu’à prétendre à l’impartialité, un minima d’objectivité ne fait jamais de mal à personne, encore moins au chroniqueur. Mais bon, une organisation secrète – là on sent l’espionnage- tentaculaires, hiérarchisée et mondiale – on sent l’espionnage contemporain- qui cherche à falsifier le réel en le réécrivant. Difficile de ne pas voir l’ombre des deux géants.

Allons y en trois étapes.
Dans un premiers temps, on fait connaissance avec cette organisation, on est fascinée (à l’instar du personnage principal) par cette dernière, on se prend à rêver, à délirer autour de rêves historiographiques sur la possibilité de réécrire, de scénariser, d’impacter tout ce qui nous entoure, de donner un autre goût au monde. Un goût qui soit le notre mais dont tout le monde pourrait s’emparer. Cette opération se faisant par la falsification du réel, il y a également le modus operandi du faussaire qui entre en jeu, que changer, comment le changer pour faire à croire à un nouveau scénario. Si l’idée est séduisante, très vite l’auteur lui donne un poids bureaucratique lucide et réaliste. Vous voulez créer un personnage, il va vous falloir un extrait d’acte de naissance, des papiers, des gestes sociaux, des traces. De là on bascule du délire fantasmatique à la notion de témoignage, quels éléments font une personne, quels éléments vont avoir des conséquences ? comment puis-je gérer, anticiper , contrôler ces conséquences ? Autant de réflexion qui, en allant de la croyance populaire, à l’impact factor des publications scientifiques et en passant par l’inconscient collectif, nous amène à des réflexions sur la validité de pans entiers de l’histoire.
On songe alors, on sus des auteurs déjà nommés et de bien d’autres, à la carte à l’échelle 1 :1, idée perçue dans les cités obscures ou à un monde projet de ceux de Marc-Antoine Mathieu, on songe au palais des rêves de Kamaré, on songe aux illuminati, aux complots de tout poil. Cette organisation interroge notre crédulité et notre besoin de douter. D’un côté nous sommes prêts à croire n’importe quoi sur le champ pour le peu que l’on trouve cela crédible, en adéquation avec nos attentes, de l’autre nous sommes capables de douter de tout par plaisir ou plutôt par jeu, l’un et l’autre se servant dans un équilibre émotionnel inconstant. La thématique principale de l’ouvrage répond à ces interrogations, désormais coutumières. De plus l’auteur a eu la bonne idée de placer son histoire dans les années 90’ c’est-à-dire au tournant du numérique, l’encre, les archives, les faux papiers, les enluminures, les documents administratifs tout ces éléments, toutes ces preuves et marques du « vrai », du « réel », de l’historique sont palpables. Palpables ce qui signifie plus aisément reproductibles, corruptibles mais aussi de contrôlables, détectables, le risque de voir un faux repérer et tout son processus de fabrication repéré est constant. La nécessité du numérique apparait alors comme une aubaine, aubaine qui vient servir la paranoïa du lecteur en fin de volume.
L’auteur a également la bonne idée de mêler scénario fantasques dont tout le monde ou presque se moque, par exemple la création d’une nouvelle espèce d’insecte, et faits historiques avérés comme les archives de la Stasi ou la première chienne à être allée dans l’espace. De quoi alimenter des complots mais aussi démontrer qu’on ne peut tout prévoir. L’inquiétude latente qui en ressort tient plus du ressort parano que l’on trouve dans de nombreuses séries télévisées, et ce depuis le « trust no one » d’X files, il y a des complots dans le complot, des non dits dans les secrets, et les secrets ont des secrets. Comme nous ne serons rien du pourquoi, du pour quoi, du but, de la finalité de l’organisation, de qui sont les dirigeants, on comprend que ce ressort scénaristique fonctionne à merveille. L’identification au héros passant par notre désir de savoir (et comme savoir c’est pouvoir pour parodier Bacon tout se tient).

L’un des grands intérêt de l’ouvrage réside dès lors, puisque le pourquoi est expédié rapidement dans les limbes du deuxième tome (espérons le) dans le comment. On se prend alors au jeu, à l’exercice de style qui consiste à raconter des histoires (connues ou non, du passé lointain ou du passé proche) crédible et à en faire des prédictions plausibles. De la même manière on observe également, en entomologiste-historien que nous sommes devenus, la façon dont on peut coller des rustines aux scénarios datés où dont de récentes fouilles ou découvertes viennent mettre à mal la crédibilité.
C’est par ici que j’ai commencé à décroché. Nous (enfin moi) n’étions plus dans la thématique de la falsification, de l’induction, de la déduction ou de l’intuition du vrai et du faux, mais nous étions dans la thématique de l’histoire. Histoire au sens de récit. Toute l’organisation, tout le récit reposant dès lors sur le sens que le récit donne à l’histoire, sur comment un récit contamine son milieu.

Dès lors, une fois la philosophie, la sémiotique ou la logique mise de côté, une fois que le sens et la raison devaient prédominer (impossible de se rencontrer soi-même dans cette œuvre) je me tournais vers l’écriture. Après tout, l’univers polar tournant autour de l’écriture de scénario, comment ne pas voir le parallèle avec le processus d’écriture lui-même ? Ainsi de nombreuses réflexions abordent le sujet dans l’ouvrage, comment écrire un bon scénario, comment le rendre crédible, comment vérifier et falsifier les sources, ou encore comment croit on plus à une histoire qu’à une autre. Un véritable manuel de l’écriture de récit pour les nuls. Cette « deuxième lecture » nous amène sur le rivage des mots qui manipule, des mots qui façonnent le réel. Cette fois, un parallèle s’opère avec les médias, la politique ou avec (c’est plus évident et trop facile) ce bon vieux 1984. De quoi ravir tous les amateurs complotistes et les écrivains en herbe.

Si, vous vous arrêtez là, si cela vous convient, si l’ouvrage répond à vos attentes parce qu’il se lit vite, qu’il est bien écrit (au sens efficace et rythmé), si les nombreuses références à différents auteurs ou faits historiques vous plaise, je vous conseille de foncer sur l’ouvrage et de le dévorer. Au sens de créature hybride que l’on retrouve en littérature blanche et en polar parano moderne avec de la réflexion à l’intérieur, cet ouvrage est une réussite. Maintenant, si l’on doit considérer qu’avec une telle thématique la littérature blanche doit vous forer les neurones jusqu’aux nerfs, autant ne pas le ranger là, et si la littérature noire doit vous agresser, alors rien à craindre cet hybride est du genre inoffensif.
Le souci est bien là, si en convoquant autant de monde (plus ou moins directement, mais une bonne part de l’ouvrage propose des ouvertures et des réflexions) l’auteur ne cherche qu’à divertir, c’est une bonne chose et une réussite, mais si je dois me contenter de citation et de me dire « whaou il fait référence à un tel c’est malin » alors j’ai trop lu pour me laisser avoir. Ce n’est pas forcément la « faute » du bouquin que de la faute du lecteur qui n’a pas envie d’être diverti. Si on parle divertissement c’est un très bon bouquin, une coudée au dessus de bien d’autres parutions fantoches, lourdes, pesantes et horriblement chiantes. Mais si on suppose de creuser les thématiques abordées, des éléments font pencher la balance vers une énorme déception, vers un abandon qui n’a rien de lascif.
Car la sérépendité est laissé de côté, le pouvoir du hasard également, tout, la falsification, l’écriture, l’histoire, l’historiographie sont laissés entre les mots ordinaires et banales du factuel. Il suffit de changer les faits et vous changer le monde. Or si cette réduction au fait sert une vision télévisuelle des thématiques abordées, elle en réduit également la portée intellectuelle.
Deux écueils m’ont très rapidement empêché de voire plus loin, dans un premier temps l’absence de moral, de remord, de regret, de ces questionnements qui font le quotidien de chacun. Vous avez beau être jeune, insouciant, plein d’entrain et stupide sur les nécessités qui gouvernent le monde, il n’en reste pas moins que l’absence de questionnement moral (jusqu’au deux tiers de l’ouvrage, nous y reviendrons) donne un rude coup à la crédibilité de l’ensemble. D’autant que la morale est représentée par un couple musulman, dont l’un est un roc granitique s’arcboutant autour de concept comme la liberté de décision, tandis que l’autre recouvre le champ du sourire bienveillant. Au-delà de ces deux postures morales, caricaturales, rien d’autres ne transparait, rien d’autres que les faits. Toute réflexion, considération, prise de décision, prise de conscience, survient après les faits ou en fonction des faits. Cela réduit singulièrement la marge de manœuvre. Et surtout cela n’impact en rien la fascination pour la manipulation. Les personnages, en proie au doute ou non, restent toujours de supers agents internationaux venants arranger les faits, bouger les événements, manipuler des populations entières, les dépossédant de leur passé par jeu (prise de conscience ou pas, sans savoir pourquoi on agit… un enfant de trois ans ne cesse de demander « pourquoi », ici c’est le cas lorsque l’auteur juge le moment opportun, mais ce questionnement n’est jamais un frein aux agissements quotidien des personnages, cela donne des situations ubuesques où le héros vient modifier la constitution d’un pays ou une charte quelconque sans broncher, mais comme plus loin le même fait lui tient à cœur alors là des considérations éthiques se font jour, cela brise la crédibilité de l’ensemble de l’ouvrage). De fait, l’agence agit comme une organisation d’espions mondiaux, donnant aux faits une valeur uniquement événementiel et conjecturel. En rejetant la moralité dans les sphères conjecturelles on en arrive à une forme de mondialisation de l’histoire, à un « grand tout de manipulation ». Finalement, on en vient à se demander ce qui différencie cette organisation des autres, ce qui apporte à l’ouvrage autre chose que les romans d’espionnages internationaux.

Cette lecture pour partiale quelle soit, provient en grande partie de l’écueil le plus important. Si l’on met de côté les références ou une ambition autre que celle de divertir, il n’en reste pas moins un parcourt initiatique. Or, ce parcours passe par toutes les étapes de la caricature. Si la morale n’est pas au cœur du début de l’ouvrage c’est que le personnage n’a pas les outils pour comprendre les enjeux de son travail. La « technique » mis en œuvre pour lui apprendre les possibles de ses actes est grossière et téléphonée (improbable sans doute mais dans ce genre de contexte il est des improbabilités que l’on accepte) car elle repose sur l’incapacité du personnage à penser par lui-même. Le procédé, relativement proche de celui de la stratégie Ender, ne fonctionne pas ici car il ne s’agit pas d’un enfant, qu’un jeune adulte aussi brillant et intuitif (il est présenté comme tel) suive un parcours jalonné d’autant d’étapes « mystiques » pour se forger une personnalité, c’est un procédé de fantasy, quelque peu éculé. Le patron-mentor qui veut votre bien et remplace votre père, les amis disparates qui ne sont là que pour vous soutenir et vous donner des points de vus diverses sur le monde, la belle femme froide et distante que l’on aime détester (et dont on devine que par la suite…), la prise de conscience de la mort et des remords, la conscience d’avoir grandit et d’avoir appris pour enfin bien faire son travail, se voir récompenser sans raison, les centres d’entraînements. Difficile d’adhérer à un schéma narratif aussi caricatural. Aussi planifié.

Difficile de supporter ce goût de métal à la suite d’une bonne idée.

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