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Il est intéressant de noter l’incompréhension à laquelle renvoie cette nouvelle. Bien évidemment ici et là on lira des avis sur l’aspect cryptique des termes physiques, et on ne saurait passer outre, toutefois il faut reconnaitre que le nombre de lecteur à même de comprendre et de valider (ou non) les théories et concepts mis en jeu ici étant faible (très faible) et que dans ce cas Egan ne donne pas à lire autant de détails pour le plaisir d’étaler une science égotiste, assoiffée d’elle-même. Quoique.

Les concepts scientifiques les plus complexes, pour le commun des mortels, sont emprunts de poésie. Il ne s’agit pas seulement de contempler les étoiles et de penser à ce qui vie encore dans la mort, mais bien d’expérimenter la poésie et l’imaginaire. Tente de se représenter, de saisir du bout des synapses autant que des rêves ce dont il est exactement question peut être une torture tout autant qu’un délice, on peut lâcher prise et se laisser glisser dans un débordement littéraire, un vrai. Si le procédé ne tiendrait pas sur la longueur, il dépasse de loin les pages bouffies d’adjectifs sirupeux de nombreux livres dit « d’imaginaire » qui se croient obligés de surenchérir à chaque page, d’en faire des tonnes. Ainsi la maison du chat qui pelote de Balzac ou du Tolkien ou de pleins d’autres donnent un sens à la description et non une idée de la grandiloquences de l’auteur. Trop d’imaginaire superfétatoire nous est vendu au rayon « tout cuit, prémâché » de nos étales. Lire ces pages c’est renoué avec le choc littéraire, avec la poésie, avec l’incompréhension, avec le besoin physique et irrationnel de lire pour être chamboulé, pour ne plus être là.

Or, la nouvelle ne s’arrête pas là, loin de là, elle ne fait pas que convoquer le beau. Elle le bannie.

Voici l’un des plus beaux paradoxes littéraires de ces derniers temps. D’un côté l’auteur s’appuie sur la physique pour amener de la poésie, pour faire s’entrechoquer les mots et les sens, de l’autre les porteurs de ce flambeaux, les personnages, semblent figés dans leur science, bétonnés dans leur convictions ils emmerdent baudelaire et toute références historique, gnostiques, mystique, symbolique ou simplement littéraire.
Quand surgit la figure tutélaire et démente d’un Prospéro voulant à tout prix conter cela, voulant s’emparer du réel pour en faire un mythe. Il est aussitôt rebuter, toquer en touche. Ce qui est compréhensible tant son entreprise est dénuée de magie, de beauté, d’attente mais tout au contraire pleine de mensonges et de certitude. L’oralité vit alors pour son propre but, pour sa gloire, elle ne cherche pas à se vêtir d’habits changeants à prendre le risque de l’oubli ou de la légende, mais à modifier le réel à sa convenance, le magicien (prospéro étant le magicien de la tempête de Shakespeare) n’est qu’un fantoche.

Les pôles sont inversés, celui qui doit protéger, qui doit travestir le réel au nom du beau et du vrai, se voit couvert d’un manteau de gloire, d’une auréole mystificatrice, alors que ceux qui permettent le choc esthétique, qui éveillent les consciences sont inconscients de ce rôle et vouent aux gémonies toutes références à autres choses qu’à une science d’acier.
Un paradoxe qui met mal à l’aise le lecteur que je suis. Un paradoxe comme métaphore du trou noir.
Un paradoxe où se fige la figure de Cordellia réminiscence, là encore shakespearienne, d’une reine de Bretagne légendaire prêt à se suicider plutôt qu’à subir les outrages de l’enfermement. Figure emblématique d’une humanité nichée là où on ne l’attend pas.

Un récit qui essouffle autant qu’il interroge, qui prouve qu’Egan à les moyens de ses ambitions à grande échelle.

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