Mots-clefs

,

45187

c’est facile, trop facile sans doute, d’avoir ce genre d’idée. Surtout, si encore une fois, on pense à tous ces nouveaux joujoux, à cet appareillage fortuné et polluant que l’on commence à nous vendre pour prendre le contrôle de nos corps, facile d’avoir l’idée d’un homme qui, pris dans la marée du hasard, finit par avoir à choisir ses plaisirs, par devoir former, construire ses goûts.

Une nouvelle de plus sur « ce qui fait l’Homme », sur la nécessité de ne pas négliger ce lien entre corps et esprit, de ne pas négliger nos émotions.

Pourtant, les échos douloureux qui émanent de ce texte montrent qu’encore une fois Egan parvient à tirer son épingle du jeu. Le beau n’est pas dans l’originalité ou dans la tentation de la fin cruelle à tout prix. Le beau tient dans ce que le récit laisse de lui en nous. On ressort de là plus en recul encore avec le monde qui nous entoure, enfin avec le monde que l’on construit pour nous, à notre place, avec pour seul recours, pour seul compagnon cette envie de crier que « trop c’est trop » alors que personne n’écoute.

On déplore la faim d’un monde tout en précipitant la fin du « notre », amusant que les tenants de l’obsolescence programmée, soient les mêmes qui préconisent une croissance infinie. Étonnant ou trop cynique pour être vraiment appréhender.
Plus loin que son propos de départ, cette nouvelle pose la question de la variance. A force de nous prendre pour des moutons, à force d’accepter de consommer des choses inutiles, à force de gober des statistiques en lieu et place de la réflexion, à force de refuser l’incertitude, nous en sommes venus à croire que les valeurs sociales, humaines comme la liberté, l’égalité, le partage, l’altérité, la compassion sont quantifiables. On repense au clown de Larcenet (comme tout les clowns il sait revenir nous hanter aux pires moments de notre existence) à qui l’on demande quel est le pourcentage de spectateur qu’il fait rire et d’être plus productif. On repense à ça alors que nos voisins, nos proches sont heureux de pouvoir calculer leur nombre de pas, le nombre de calories qu’ils brûlent, mais toujours aussi infoutus d’élaborer des goûts complexes et changeants, infoutus d’être autrement, autre part que dans le « j’aime tout » ou le « ça j’adore ». »ça je déteste ». Horrible monde bicolore quantifiable, de quoi gerber avant le réveil.

Le problème n’est pas la fin de la nouvelle, elle est bien évidemment froide comme l’acier, glaciale, mais elle repose sur une rétroaction des plus communes, les sentiments sont un flux et un reflux, on a beau les quantifier, les qualifier, les définir, les prévoir, pour le moment (du moins) on reste obliger de les subir. Ainsi va l’amour, il n’existe qu’avec son corollaire d’abandon, de souffrance, de solitude, qu’avec la possibilité de l’arrêter, de la changer, de retourner nager au large.
Tout cela, ce constat aussi âpre soit-il, est prévisible. Ce n’est pas ce qui fait le plus mal, ce qui touche le plus, c’est lorsque l’on se rend compte que l’enfance parfaite du début, l’enfant heureux, qui échappent au filet scolaire sans conséquence, qui est victime des autres tout en s’en moquant, cet enfant est un enfant malade… malade parce qu’il est une création littéraire.

Il n’est de pire désespoir que celui du lecteur qui se rend compte de sa solitude.

Publicités