Mots-clefs

,

45187

le titre de cette nouvelle -et du recueil- peut surprendre, puisqu’il fait référence à un outil, un ordinateur de lumière pour être un peu plus exact. Surprendre par le peu de place qu’occupe cet instrument dans le récit, toutefois, on s’en doute, cette place est prépondérante puisqu’elle est celle du possible.

Egan prend le parti de nous faire vivre dans la matrice, enfin non, il prend le parti de nous faire nous rendre compte que nous sommes dans une matrice. Lorsque l’un des protagonistes – une chercheuse en mathématiques- fustige l’aspect borné des littéraires, on comprend l’importance des barrières et des schémas mentaux que l’on nous inculte. Si certains rêvent encore des Lumières et de leur culture encyclopédique, autant lui remettre les mains dans le cambouis (peu connu des dites Lumières) et la tête dans les mots. A lire cette nouvelle et son agencement on comprend pourquoi les scientifiques apprécient Egan, il donne de la matière à leurs rêves, et pourquoi les littéraires l’apprécient également, il ne les prend pas pour des imbéciles heureux. Contrairement à d’anciens pseudo-journalistes pseudo-scientifiques, Egan propose un univers cohérent et réaliste dans lequel le romanesque provient (le plus souvent) du scientifique. On comprend également en quoi les nombreuses mentions à la philosophie platonicienne (il parait qu’à l’époque et pas uniquement, certains penseurs avaient l’audace, les foufous, de réfléchir à différents aspects du monde, d’un point de vue philosophique, logique ou encore artistique, il paraîtrait même qu’il n’y avait même pas de spécialisation pour le bac, mais ça, je n’y crois pas, ça doit être un fieffé mensonge) éclaire cet impératif mélange des genres.

Ce mélange transparait d’ailleurs dans la structure même du récit puisqu’une scène d’action ouvre le bal, si elle est réussie elle n’est absolument pas « nécessaire » au sens ou l’intrigue se déroule en dehors de son champ d’expertise, pour ainsi dire. Bien évidemment, l’oppression et l’urgence que suscite cette scène agissent sur la lecture et sur l’intrigue, rendant cette dernière plus organique, de plus cela fait entrer le problème dans la chaire de force, il ne s’agit pas uniquement d’un jeu spéculatif, les intérêts sont réels, les dangers aussi. Si l’idée est bonne, parvenir à écrire des descriptions mathématiques complexes de façon crédible n’est pas le même amusement que celui consistant à écrire des scènes d’actions crédibles, une façon pour l’auteur de se donner un challenge, de montrer qu’écrire un bon récit ce n’est pas uniquement exposer une bonne idée, c’est lui servir un écrin approprié.

Le monde est mathématique (ou physique lequel des deux prééexiste à l’autre, voilà une palpitante question au coeur de ce récit clairement orienté hard science) , énoncé cette vérité revient, pour la plupart des mortels, à l’ignorer aussitôt après. Si dans la fiction la Matrice est une création humaine, le monde, la réalité qui nous englobe est vraiment (au sens de vérité intuitive mais non démontrée) une création mathématique. Si, à l’heure des échanges boursiers se jouant en millisecondes, on comprend l’importance de la gestion de mathématiques, il en va d’un tout autre niveau, si l’on commence à percevoir que changer les mathématiques c’est changer le monde.

Idée profondément originale, menée de main de maître, cette nouvelle est, pour le moment, la plus réussie de l’ouvrage car elle bouleverse et chamboule la notion même d’imaginaire et de possible.

Comme bien souvent avec la hard science, cerner et comprendre le récit demande une certaine acceptation de l’aridité.

Publicités