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si la nouvelle précédente donnait clairement l’impression de faire la part belle aux prédateurs, enfin disons à la vision anthropomorphique que nous avons du prédateur, comme si un requin était méchant ; celle-ci tourne autour du concept d’humanité.

Technique éprouvée en littérature (surtout dans le cadre des nouvelles) que celle de mêler le petit et le grand, de montrer combien l’un éclaire l’autre. Nous avons donc non pas deux thématiques qui s’entrechoquent mais deux regards. Le récit s’attache à créer une forme avancée de paléogénétique, un moyen de retracer l’entièreté de notre arbre généalogique par le biais de l’étude de l’adn et des mitochondries, le moyen de trouver nos plus lointains ancêtres, de lier les peuples, d’abolir scientifiquement le racisme une bonne foi pour toute. Egan gère son propos de belle manière en montrant combien, science ou pas science, l’être humain ne peut exister en société sans vouloir faire que la société dans laquelle il évolue, ce qu’il croit être ses racines, sa culture, son univers (l’utilisation de possessif rendant toute la stupidité du propos) soient les meilleurs, de fait il convient de chercher à supplanter l’autre.

Il est intéressant de montrer comment en s’affranchissant de questionnements politiques, religieux ou sociaux Egan touche du doigt l’essence de ces problématiques. Il est, après tout, difficile dans la vidange médiatique quotidienne de percevoir des points communs entre les réécritures historiques (le roman français fin XIX pour légitimer la « revanche » contre les allemands, au hasard), les théories racistes à base de considération physique ou encore la théorie du remplacement à la mode actuellement (à force de se regarder le nombril il devient difficile de voir plus loin que le bout de son nez). Au-delà de ces théories plus ou moins délirantes on comprend que les hommes souhaitent une humanité à leur image, une humanité qui leur donne raison, qui les inscrivent dans la continuité et la postérité du même élan ( cela n’a, encore une fois, rien de nouveau, le poids de l’Histoire à toujours été un enjeu capital, on songera à la manière dont les rois français s’amusaient à se trouver des ancêtres troyens, romains mythiques… ). Chercher à prouver l’humanité, c’est nier Occam, du moins c’est croire que l’on peut se servir de son rasoir en pensant qu’il n’est pas à double tranchant, c’est également chercher à nier les différences (ce paradoxe, déjà soulevé par Lévi Strauss et d’autres, entre la nécessité de la différence et la nécessité de l’unification, ne semble pas vouloir prendre racine dans les logiques politiques actuelles, bref).

Donner à la science ce rôle, la charger de ce pouvoir décisionnel là revient à reculer pour mieux sauter. La science devient autre chose qu’un outil neutre à partir du moment où l’on sait déjà ce que l’on veut démontrer, elle tombe dans les affres du scientisme ou de l’utilitarisme (un peu comme les gentilles applications de remise en forme dont les données tombent dans des mains tout à fait innocente à fin d’études pas du tout économique, re bref, décidément).
La nouvelle propose intelligemment de percevoir combien le dessein dirigiste qui manie le scalpel peut, tout bienveillant qu’il soit, mener à des catastrophes et combien la science à besoin d’un libre arbitre, ou encore en quoi une non-découverte est déjà (toujours! N’en déplaise à nos amis des publications scientifiques) une découverte.

L’humanité n’est pas soluble dans une éprouvette, de même que le couple ou l’amour ne sont pas des questions pouvant être généralisable. On pourrait croire, au final, qu’Egan cherche à relativiser son propos, à nous dire que les conflits internationaux ne sont rien d’autres que des conflits de couples élargis, alors même qu’il point du doigt l’ingérence et l’imbécile qui justement regarde le doigt au lieu de la lune. Une nouvelle intéressante car en se glissant sous le microscope elle évite le feu nourrit des opinions morales afin de mieux nous questionner sur ce que nous sommes (en cela elle fait écho au premier récit).

Il serait, de manière globale, intéressant de relire ce texte (et d’autres) à l’occasion de commémoration mémorielle et historique et des discours d’Etat.

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