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cvt_Fausse-piste_4915Encore une fois un classique, enfin un classique, si on est du genre à penser que la dernière lubie littéro-chiante des étales est déjà un classique du fait d’un des nombreux prix ou d’une nombreuse « critique » complaisante qu’on lui colle à l’arrière train, on peut ranger ce volume aux ordures ; de même si on pense que derrière Chandler on peut plus rien écrire. Crumley est un classique entre deux âges, entre deux eaux, il doit être un peu oublié ici et là, c’est tant pis, c’est tant mieux ça vous donnera toujours l’occasion de le relire.

Comme la dernière fois, on peut se demander pourquoi ce volume est un classique. Déjà parce qu’il y a plusieurs romans dans ce roman, de quoi se régaler en perspective.
Déjà les coincés du roman à énigme et les tenants du polar moral en auront pour leur argent (et leur temps), nous avons bien affaire à un polar. D’un côté une société contemporaine, des années 70 à la gueule de bois post hippie, pas encore balayées par la violence et le bling bling qui s’annoncent, la petite ville de province est pleine de flic corrompus – le seul honnête, qui n’est heureusement pas le héros, parait fou dans cet univers – la politique est une affaire d’élection et donc de gros sous, l’alcool est une purge aussi bien qu’une traitresse, les amis n’en sont pas, les ruelles sont pleines de petites frappes, les armes sont chargées et causes avant les mots, les femmes sont fatales, les lieux principaux sont des bars, les bons mots sonnent durs, l’enquête est glauque, d’ailleurs on se demande s’il y a vraiment une enquête, la notion même d’ordre à rétablir doit être la dernière blague à la mode. De l’autre côté il nous reste les relations humaines, les femmes sont toujours aussi fatales, les armes chargées ne le sont pas pour rien, les bars sont pleins de tabourets bons à se faire fracasser, les leçons de morales se résument à ne faire confiance à personne, de toute façon comme il ne fait pas bon être un ami de l’amérique – comme disait l’autre- il ne fait pas bon être l’ami du « héros », le héros – justement- ne possède aucune âme de redresseur de tord, se fout du tiers comme du quart, se coltine un passif long comme une écoute de la stasi, encaisse les coups comme les verres de whisky : avec une rasade de bière pour faire passer, se torche avec la morale et n’accorde pas sa confiance.
Vous l’aurez compris nous sommes en présence d’un mode désespéré et mélancolique, de quoi nager dans le marécage des clichés usuels du genre. D’autant que l’auteur ne se gène pas pour placer la barre très haut dès le début de l’ouvrage. En effet à peine la cliente est entrée dans l’office du détective que ce dernier lui propose déjà la botte pour paiement, de quoi donner le ton de l’ouvrage. Si de nos jours il parait banal de dénoncer la récupération culturelle du genre (et pas uniquement du polar) le phénomène date déjà de quelques décennies, à l’époque d’écriture de l’ouvrage il était déjà rentable de jouer sur les clichés du genre, de faire dans la violence pour la violence et dans l’exagération gratuite. Il faut donc toute la verve et la puissance stylistique de Crumley pour ne pas tomber dans la facilité. Rassurez vous, je vous voyez commencer à pâlir, il n’y aura ni ennuis ni gonflette hyperbolique dans ce volume, vous en prendrez plein la chique tout au long de la lecture. Un vrai bon polar comme on les aime, voilà ce qui vous attends. Vous aurez beau tout connaître à l’avance, vous vous laisserez prendre, le charme c’est comme le diable ça se trouve dans les détails. Les origines du héros, sa fortune latente, ses compagnons de beuverie, sa lucidité impulsive – il vous raconte comment il a fini dans le coffre d’une voiture après un coup de tête, avant de céder à sa nature la page d’après, tout un programme- , des mésaventures à n’en plus finir, un humour corrosif à vous acidifier l’espoir jusqu’à la moelle (après tout, on ne lit pas ce genre de littérature pour en ressortir joyeux).
En ajoutant le speed et les amphétamines à l’alcool, en débarrassant la scène de l’Ouest de ses idoles cow boys en papier mâché, en dressant le portrait désillusionné de babas cool dépravé, en fustigeant le mercantilisme du libre échange qui vous taille la vie, Crumley répond aux exigences morales d’un monde en déliquescence, il saisit à bras le corps ce visage de misère et de haine d’une amérique en désarroi (et qui ne se l’avoue pas). Un vrai polar, un classique.

Mais, il ne s’agit uniquement de « saisir l’air du temps » ou de délocaliser la misère des grandes villes vers l’Ouest pour être original en plus d’être efficace. Le polar tiendrait en deux cents pages, mais voilà Crumley vivait dans le Montana, il a du entendre parler du nature writing, à moins qu’il est contribuait à l’inventer, à moins qu’il est lu des mecs comme Faulkner (par exemple, on pourrait en ajouter, mais je vous laisse un peu de boulot). De fait, dans le polar se cache un portrait au « naturel », un drame naturaliste. Alors qu’on s’attend à une rencontre balistique, se profile une description de lumière portant sur les montagnes au loin, il ne s’agit pas d’évoquer un travail estudiantin il s’agit d’en donner une lecture précise et explicite. Ainsi – on prend le temps de faire un signe de la main à Craig Johnson – la beauté lyrique –gothique ?-des paysages est en contrepoint des non dits et des silences douloureux ou de l’ivrognerie des personnages. Tout ce joue en parallèle et en indépendance, un roman dans le roman.
Là, on baignerait dans le savoir faire, dans le destroy contemplatif, dans la maîtrise grand luxe, déjà vous savez que vous avez bien fait de délaisser les rayons du tout venant et de faire confiance à votre libraire (si votre libraire ne vous conseille pas cet ouvrage, il vous où le pendre où le chouchouter un peu plus, cessez de manger au besoin mais n’oubliez jamais de nourrir votre libraire). Mais, ça ne s’arrête pas là, ça serait trop facile, ça donnerait lieu à des chroniques évidentes, à des thèses pour étudiants intelligents – si, il en reste, peu, mais il en reste, ils ont du lire Lacassin quand ils étaient petits – ça ne s’arrête donc pas là car au milieu de l’ouvrage (ou pas loin, disons au moment où sous couvert de rebondissement l’auteur propose des pistes de réflexions sur les mœurs de l’époque, sans jugement) apparait une jeune fille. Un prototype de jeune fille, libre, belle, fragile, simple, douce, attendrissante, écervelée, un rêve de crise de quarantaine (bien évidemment le privé à beau avoir des origines cosaques il n’en reste pas moins en pleine crise de la quarantaine sinon nous aurions de quoi nous inquiéter) la description de cette beauté naturelle relie les deux mondes, le polar et le nature writing, dans un élan de romantisme désespéré ( qui parvient l’exploit de ne pas être navrant ou pitoyable, de ne pas sombrer dans le banal ou le trivial, qui rend possible non pas cette stupidité pour siècle des lumières qu’est l’humanité mais bien l’idée d’une rencontre entre deux êtres humains, c’est ce possible que d’ordinaire le polar se refuse de montrer, par dureté et sensiblerie, qui engendre l’originalité et la force de cet ouvrage).
Plus que les débuts d’enquêteur de Milton Chester Milodragovitch, plus qu’un polar de haute volée, plus qu’un style ciselé et qu’un rythme haletant, cet ouvrage c’est votre voisin fou qui vous poursuit avec un pistolet à clous pneumatique en vous hurlant que c’est pour votre bien.
Le malheur avec ces conneries que sont les classiques, c’est qu’on à beau savoir que le culturel est une charogne en putréfaction, on a beau se défier de notre propre curiosité, ils nous prennent toujours dans leurs filets. Alors, autant finir l’année en toute tristesse et mélancolie, pour ce qui est du choix de lecture faîtes comme ce bon vieux Jack : fiez- vous à la vitesse du regard.

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