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reine_des_pommesIl faut répéter l’histoire, sans doute que les petits nouveaux doivent de nouveau l’entendre. A force cela deviendra une légende, si cela n’en est pas déjà une. Chester Himes est un jeune étudiant noir de la première moitié du XXième aux usa, un cas à part.

Financer ses études passe par la petite délinquance, un choix obligé qui le mènera par la case prison où il lira les pères du polar (pas uniquement) en sortant il deviendra écrivain. C’est toutefois sur les conseils et avis de son traducteur français (Marcel Duhamel, accessoirement fondateur de « la série noire ») qu’il se mettra à écrire des polars. Son style, son approche des problèmes sociaux et raciaux de son époque font qu’il est devenu un auteur classique.

A ce stade, si vous ne connaissiez ni l’auteur ni le roman avant d’attaquer la lecture de cet avis, il ne reste plus qu’à dire qu’il s’agit de la première enquête de l’improbable et clinquant duo de flics : Cercueil et Fossoyeur, qu’il va être question d’arnaque, de belle pépée et de cadavre dans une malle pour vous donner une idée du contenu. Autant dire qu’avec ces éléments on peut se passer de lire l’ouvrage tant tous ces éléments font désormais parti de l’imagerie collective du « polar noir ». Sauf que.
En guise de « première enquête de Cercueil et Fossoyeur » vous aurez l’opportunité de les découvrir sur une dizaine de pages tout au plus. En guise de considération raciale, vous ferez face à la réalité du moment , à savoir que les blancs sont plus importants mais moins nombreux. Qu’en guise de cadavre et d’enquête il faudra prendre votre mal en patience. En guise de dureté de ton cela fait belle lurette que le genre cogne sur les tombes (Vernon Sullivan est déjà passé par là). En guise d’arnaque complexe, il vous faudra sans doute retourner sur les champs de cours de L’ultime razzia (entre bien d’autres). En guise de b… vous avez compris le topo.
Les critères énonciatifs du projet ne le distinguent pas des autres, il s’agit ni plus ni moins que d’un polar de plus, à la limite de la banalité. Plutôt que de nous attarder sur ces éléments, on peut s’interroger sur ce qui en fait, à juste titre, un classique du genre.
Tout d’abord, la rapidité d’écriture, rédigé en un mois le roman porte la trace d’une pression constante. Les personnages, pour la majeur partie – mais pas tous- des bras cassés et des truands à la petite semaine, sont tous sous pression. Ils agissent mal parce que dans la précipitation, ils prennent les mauvaises décisions ou profitent des situations, parce qu’ils doivent fuir sous la menace, sont pourchassés, voient leur plan s’effondrer ou leur enquête piétiné. Si la situation tourne très vite à l’imbroglio et au burlesque, cette pression donne à l’ensemble une nervosité toute réaliste. Les nuits de Harlem ne donnent pas envie au truand de trainer dans les coins sombres – certains mêmes expriment leur inquiétude d’être dans telle ou telle rue c’est dire – ou d’être pris à parti avec des policiers blancs. De même, si les personnages sont brossés en quelques lignes à leur apparition (en ce sens les deux inspecteurs sont ébauchés dans les mêmes phrases sont réellement de distinction) et que cela n’aura que peu d’incidence sur la bonne compréhension de l’histoire (les premières pages proposent trois portraits masculins quasiment identiques et la couleur de peau « jaune » [traitrise] d’Imabelle sera répétée à satiété jusqu’à devenir un parfait synonyme de son nom ) ; le quartier, ses bâtiments, ses rues, son ambiance aura droit aux descriptions les plus longues, à plus de détails en faisant, plus qu’un contexte, un personnage à part entière. Pour originaux, caricaturaux, fous ou improbables qu’ils soient ces événements ne pourraient pas exister en dehors d’Harlem, Harlem permet leur existence, or Harlem est crédible.
Si le réalisme de l’ouvrage tient dans ces deux éléments : la pression et Harlem. Il n’en va pas de même pour les personnages et les situations.
La reine des pommes c’est un poulet de l’année née de la dernière pluie, le plus innocent (et dévot) pigeon qu’un arnaqueur puisse espérer. Alors quand un gars comme ça commence à voler, fuir, mentir pour s’en sortir (faut dire que la fille est jolie, mais tout de même) ça donne une idée de l’ambiance. Dès le départ Himes s’emploie à mettre en joue tous ses personnages avant de leur tirer dessus avec des balles en mousse, des tomates et parfois avec une vraie arme. Nul n’est parfait, certains sont un peu plus méchants ou poissards que d’autres. Va découler de ce « principe » une succession de scènes improbables, de rebondissements hilarants (la première scène de fusillade), de quiproquos à la limite du surréalisme (bien en avance sur des traitements cinématographiques récents et dont peu sont capables de manier les genres avec autant de brio) le tout porté par des personnages haut en couleur (on pensera au frère jumeaux arnaqueur à la petite semaine déguisée en bonne sœur).
La bande son est ce jazz noir et sirupeux de Monk et de ses comparses, un brin de nostalgie blues d’un côté et de l’autre les préludes d’un funk bigarré (comment ne pas penser à Shaft et à ses avatars , quand on voit ses deux flics débarquer, habillés n’importe comment, fort en gueule portant des flingues énormes au bout de leur doigts nerveux ? ou lorsqu’une course poursuite s’engage avec un corbillard).
Comme projet ce livre ne tient pas une seconde, il est trop sur la corde raide, d’un coté l’angoisse et le stress d’un univers amoral, de l’autre les péripéties déjantées et loufoques d’une bande de truands sans envergure. Ce qui tient l’ensemble et en fait un classique, c’est la langue ( on peut rendre également hommage à la traduction, pointue et merveilleusement efficace). L’argot ne fait pas tout, sinon il suffirait de reproduire des classiques antiques en verlan ou selon les évolutions linguistiques pour… mon dieu ça a déjà été fait, l’argot ne fait pas tout, mais cela impose l’époque et le rythme. Plus les situations sont proches de la folie, plus les paroles sont dures et crues. Himes impose le mélange des genres, parce que la réalité de Harlem est là dans cet arrangement de bric et de broque. Au cœur d’un fusillade improbable on jettera de l’acide à la figure des uns et des autres, au cœur d’un autre beaucoup plus tendue, un aveugle sautera au dessus d’un tricycle, une discussion fraternelle n’empêche pas de se faire droguer. L’incongruité ne mène pas uniquement au rire, il est aussi question de drame, de prostitution de mineure, de mort et d’oubli. Il ne s’agit pas de passer du rire aux larmes, mais de plonger dans leurs eaux salées, de boire la tasse jusqu’à la lie.
Cueillir les éléments de surface (arnaque, duo de flic, argot etc) ne donnent à voir qu’un polar de plus dans l’ombre accueillante de Hammett ou de Chandler, prendre les éléments les plus polis, travaillés, subtils de l’ouvrage en ferait un objet de culte poussiéreux, chez Himes il faut tout prendre ou tout laisser, c’est une question de survie. Les mots sont durs, les actes perdus dans la folie du moment, les habits sont toujours un déguisement, les conflits raciaux sont le quotidien, ce qui n’empêchent pas les blancs d’être compréhensifs (parfois) ou les flics noirs incorruptibles d’en croquer comme tout le monde.
C’est bien le traitement littéraire, la force stylistique, la capacité qu’a Himes d’imposer une vision du monde kaléidoscopique et sombre à la fois. Un classique du genre : indispensable à lire !

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